Semih Vaner
Directeur des Cahiers d'études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, chercheur au CERI, Semih Vaner s'est rendu en Turquie, à Chypre, en Bulgarie et en Albanie en décembre 1997. Il nous livre ses observations en une sorte de carnet de voyage.
De par sa dimension, sa démographie, son dynamisme économique,
certains traits de son système politique, la Turquie est incontestablement un acteur
régional, voire international, de premier plan. Ce trait est accentué par son
appartenance à plusieurs aires géographiques et culturelles à la fois: l'Europe, les
Balkans, le Caucase, le Moyen-Orient et bien entendu l'aire turque. Trois cas ont
été choisis pour une étude sur la perception de cet acteur par certains pays
régionaux: Chypre, la Bulgarie et l'Albanie.
Ayant subi une partition de fait depuis la crise de l'été 1974, Chypre entre dans une
nouvelle phase avec l'acceptation par Bruxelles de sa candidature à l'adhésion à
l'Europe, mais aussi dans le resserrement de ses rapports avec Moscou, qu'illustre
l'installation probable dans l'île de missiles sol-air de fabrication russe. Ces deux
développements récents placent-ils l'administration chypriote-grecque dans une position
de force par rapport à la Turquie?
La Bulgarie présente une importance particulière pour la Turquie en raison de son
voisinage immédiat mais surtout de la présence dans plusieurs régions de la Bulgarie
d'une communauté turque forte, selon certaines estimations, d'un million d'individus.
Après avoir connu à l'époque de Jivkov des péripéties sanglantes et l'exode le plus
important qu'ait connu l'Europe, après 1945, avec le départ en Turquie de 300 000
d'entre eux, la question semble être mieux gérée maintenant, ce qui n'exclut pas la
possibilité de nouvelles crises. Quel est l'impact de ce problème dans la perception par
la Bulgarie de son grand voisin de l'Est, mais aussi la nature d'un certain rapprochement
politique et économique illustré, entre autres, par la coopération dans le cadre de la
Zone des pays riverains de la mer Noire?
Parmi tous les pays balkaniques, c'est l'Albanie qui, avec la Bosnie, entretient les
rapports les plus cordiaux avec la Turquie. L'appartenance, comme bien d'autres pays
balkaniques, de ce pays à l'espace historique ottoman, certaines affinités culturelles
et religieuses entre les deux mais aussi la place, aussi bien politique qu'économique,
qu'occupe dans les élites turques, une communauté immigrée de longue date, d'origine
albanaise, en sont les raisons essentielles. Aujourd'hui Ankara apporte son soutien à la
construction difficile de ce pays. Quelle est aux yeux des Albanais, la place de la
Turquie, dans les nouvelles alliances qui se dessinent dans la région?
Chypre
La réceptionniste de l'hôtel à Nicosie se montre légèrement
dissuasive lorsque le voyageur lui demande l'emplacement du poste-frontière le plus
proche pour passer de "l'autre côté". D'abord, plutôt que de "l'autre
côté", il s'agit de "la zone occupée", ensuite comme il y a des horaires
stricts de "passage", avec l'obligation de revenir dans la journée au plus tard
à 17hOO précises, elle n'est pas sûre que ce ne soit pas trop tard pour cette matinée.
"But you can try!". Le chauffeur de taxi, tout aussi dissuasif, évoque
les exercices militaires ce jour-là de l'autre côté de "la ligne verte",
c'est-à-dire dans le secteur chypriote-turc. Il ne serait peut-être pas très prudent
d'y aller: "On peut y rester bloqué".
"French by birth?" - "No, but French!". Après avoir soigneusement
noté les coordonnées du passeport français, le fonctionnaire chypriote-grec de la
frontière vous prévient, "Vous ne pouvez pas faire des courses 'là-bas, ni
accepter sur votre passeport un tampon", et vous laisse passer non sans attirer votre
attention sur "s'ils vous laissent passer...... Lorsque vous lui demandez le sens de
ce conditionnel, il vous fait savoir que l'accès de "certaines personnes" n'est
pas autorisé.
Une centaine de mètres à parcourir à pied. Un accueil aimable de l'autre côté au
turcophone qui arrive, mais l'irritation apparaît vite. Pourquoi entrer dans l'île par
"le mauvais côté" quand on est "turc", même détenteur d'un
passeport français? Cas intéressant qui entraîne des coups de téléphone au supérieur
hiérarchique en congé ce samedi après-midi. "Non, il ne peut pas entrer". Les
objections et les protestations énergiques du voyageur en question ne servent à rien. La
formule est toute prête: "Ils [les Chypriotes grecs] font de même!".
Le voyageur revient sur ses pas, penaud et contrarié, sous le regard de bérets bleus
scandinaves qui gardent l'étroite zone neutre. Le douanier chypriote-grec forcément
revisité quelques moments plus tard affiche un sourire satisfait et ironique: "Je
vous l'avais dit!".
Mieux vaut retourner à l'hôtel pour assister au séminaire sur "Political Islam and
the West" organisé par un richissime Iranien installé à Nicosie, dirigeant en
même temps d'un "Center for World dialogue", désireux de promouvoir l'image de
l'islam et en particulier de l'Iran, incompris de l'Occident. Plusieurs invités de marque
s'y côtoient ainsi que de très nombreux universitaires et décideurs économiques
américains, irano-américains, surtout iraniens, quelques personnalités arabes et
européennes. Mais aucun Turc, d'Istan6ul ou d'Ankara, entre autres pour la simple raison
que les relations diplomatiques n'existent pas entre les deux pays et que l'obtention d'un
visa serait extrêmement difficile.
Au cours du séminaire, un ancien ambassadeur de France à Ankara venu parler du Refah,
est pris à partie par un Chypriote-grec qui lui pose la question de la situation des
églises transformées en mosquées. Déjà, juste au moment de l'ouverture du séminaire,
des centaines de dépliants portant sur la couverture la photo d'un soldat turc exhibant
dans chacune de ses mains une tête coupée, intitulés "'Me Black Guinness Book of
Records", sont ostensiblement distribués aux orateurs parmi lesquels ne figure
pratiquement aucun Chypriote-grec, ni bien entendu Chyprioteturc, pourtant directement
concerné par le thème de la rencontre.
Le séminaire international révèle, par l'ampleur des moyens déployés, le caractère
de lieu de rencontres de Nicosie, et une prospérité certaine frappe le visiteur, ce qui
n'est pas le cas de la "République turque du Nord de Chypre", non reconnue sur
le plan international. L'écart avec le Nord qui était important semble s'être creusé
ces dernières années, représentant maintenant une différence de un à cinq, Quelques
voix posent désormais la pertinence d'une union avec "les Turcs pauvres". Un
ministre aurait déclaré de son côté: "Pourquoi faire venir de la main-d'oeuvre
philippine ou arabe? Nous avons déjà un réservoir dans le Nord". Vraie ou fausse,
l'anecdote révèle un état d'esprit, et de toute évidence un sentiment de
supériorité.
Un ancien diplomate chypriote-grec livre son interprétation des incidents du passé. Dans
les années 1950, les Britanniques auraient utilisé les Turcs qui défendaient l'idée du
taksim (la division de l'île entre Grecs et Turcs), Les Chypriotes grecs
demandaient l'enosis (rattachement de l'île à la Grèce) et "c'était normal;
c'était un idéal pas forcément dirigé contre les Turcs". Mais le prix
à payer pour l'enosis aurait été très élevé. Les accords de Zurich et de
Londres [1959 et 1960, à la base de l'Etat unitaire de Chypre jusqu'en 19741 auraient
reconnu des "superprivilèges" aux Turcs. Les incidents de 1963 ont suivi
"les treize points" de révision constitutionnelle de l'archevêque Makarios.
Les gouvernements turcs auraient eu connaissance du dossier chypriote par le truchement
des nationalistes chypriotes-turcs.
Notre diplomate n'a pas de mots assez durs envers le leader chypriote-turc, Rauf Denktash.
Il aurait l'appui militaire des Turcs. Il serait "turc" avant d'être
"chypriote", et "chauvin" avant d'être "nationaliste".
Certains reprochaient au président Makarios de ne pas "en finir" avec 1
enclaves chypriotes turques, c'est-à-dire d'avoir refusé de les mettre sous contrôle du
gouvernement central, mais il pensait probablement que cela provoquerait l'invasion
turque.
Ces opinions sont très largement partagées dans le secteur chypriote-grec. La politique
de la Turquie serait comparable à celle d'Israël par rapport aux territoires
palestiniens. Il y aurait une concordance d'approche entre la Turquie et Israël. Il est
intéressant de constater que le même argument est utilisé parfois du côté turc ou
chypriote-turc, en sens inverse,
Rauf Denktash aurait demandé à un ambassadeur européen en poste à Nicosie: "Un
seul Etat grec dans l'Union ne vous suffit-il pas?". Alors que dans le Nord et en
Turquie, le dossier est suivi avec l'inquiétude que l'on sait, la question de
l'intégration est désormais à l'ordre du jour. Chypre est, parmi les candidats, l'un
des mieux à même de remplir les conditions de Maastricht et elle doit, pense-t-on, non
seulement être membre de l'UE, mais aussi de l'OTAN et de l'UEO; par conséquent la
question des garanties internationales, l'un des problèmes litigieux sur lesquels
achoppent les négociations intercommunautaires, doit être résolue dans ce cadre.
"Pourquoi pas une confédération à Chypre puisque la
construction européenne évolue dans ce sens?". Tel était l'argument
avancé, en forme de question, en novembre 97 à Ankara, par un professeur turc
spécialiste des affaires chypriotes, au cours d'une rencontre organisée par une
fondation allemande sur l'UE et la Turquie. Dans la question cruciale des solutions du
règlement, le terme "confédération" est rarement prononcé à Nicosie. Quant
à la solution fédérale, elle revêt des acceptions différentes, entre Chypriotes turcs
et Chypriotes-grecs, d'une part, mais aussi entre ces derniers, d'autre part. Pour les
Chypriotes-turcs et la Turquie, la solution ne peut être que bizonale avec peu de
communications entre les deux zones. La bicommunautarité c'est, pour eux, l'égalité des
droits politiques. Pour les Chypriotes-grecs, c'est une république décentralisée.
La classe politique qualifiée souvent de "gérontocrate" garde encore, dans
l'ensemble, un souvenir très vivace du drame de 1974, dans lequel le rôle de la junte
grecque d'Athènes est relativement occulté. Parmi eux, Georges Vassiliou, l'ancien
président de la République, est relativement modéré alors que le socialiste Vassos
Lyssaridès est le plus violent dans l'anti-turquisme. Nicos Koutsou, homme politique
relativement jeune, proche de l'Eglise, représentant un faible pourcentage de
l'électorat mais ayant une certaine franchise de parole, rencontré au cours de notre
séjour, est l'un des rares à défendre l'idée de l'Etat unitaire s'appuyant sur la
Constitution "actuelle". Il pense que la Turquie veut devenir une puissance
régionale et que par conséquent elle a besoin de contrôler stratégiquement Chypre.
L'île, qui a toujours été une plate-forme stratégique essentielle du temps de la
guerre froide, revêt aujourd'hui une nouvelle importance dans l'équilibre actuel, se
transformant de plus en plus en une partie du jeu compliqué de la question de
l'acheminement des hydrocarbures de la mer Caspienne, puisqu'il est question qu'un
oléoduc débouche au port méditerranéen de Ceyhan, à quelques milles nautiques de
l'île. Certains observateurs locaux estiment que dans la question de l'achat de missiles
russes S 300, Nicosie a commis une erreur d'analyse. Ils pensent que finalement ceux-ci ne
seront pas installés dans l'île, car ils seraient susceptibles de remettre en cause
l'équilibre stratégique. Cette "concession" risquerait néanmoins d'être
monnayée, pour obtenir plus de sécurité, face à un adversaire dont la perception reste
viscéralement négative, bien entendu la plus négative des trois cas retenus dans notre
enquête. C'est aussi vraisemblablement ici, avec la Grèce, que les stéréotypes
apparaissent au niveau le plus caricatural.
La Bulgarie
Aujourd'hui on est loin de la période du communiste finissant qui
avait réduit les droits culturels et cultuels de la communauté turque de Bulgarie et
avait contraint des milliers de ses membres à changer de patronymes, ce qui s'était
soldé à Plovdiv, à Kircali et ailleurs par des arrestations, des tortures et des
assassinats. Mais même en admettant que la volonté politique existe, on ne fait pas
disparaître du jour au lendemain des pratiques ancrées depuis longtemps, ni les
méthodes d'enseignement.
Car ici, le "Turc", c'est "I'Autre" par excellence; il est si proche
et si lointain. Historiquement d'abord. Svetla Rousseff expose bien le contexte et le
processus: "La conscience de l'identité bulgare à la fin du XVIIIE et au
début du XIXE siècle, s'est réalisée à travers des représentations
collectives de délimitation par rapport à lautre, en l'occurrence le Turc.
Une fois cette identité conquise, elle a continué d'utiliser et de régénérer
ces images figées des époques antérieures. Cette répétition d'images
stéréotypées du Turc ne s'impose pas seulement dans la mesure où elle sert
certains intérêts, mais elle doit aussi être considérée comme un produit
historique des contradictions inhérentes de la société bulgare, de ses
fréquents déséquilibres et de ses ruptures sociales "(1).
Contrairement à l'Albanie dont la population fut majoritairement islamisée pendant la
domination ottomane, les Bulgares sont restés attachés à leur religion, en l'occurrence
l'orhodoxie, et les musulmans sont dans ce pays, à côté des Pomaks moins nombreux, des
"Turcs" qu'on appelle "ethniques" et leur nombre est objet de
spéculation. 800 000 selon les uns, ils atteindraient plus d'un million selon d'autres.
L'une des rares fois où les communistes ont associé leurs voix au Parlement, ces
dernières années, à celles des "conservateurs", c'était semble-t-il afin de
ne pas rendre publics les résultats du. recensement de 1992. C'est dire que l'image du
"Turc" de Bulgarie tantôt se confond avec celle du "Turc" de Turquie
et tantôt s'en distingue. Ce dernier auquel on a souvent accolé des qualificatifs peu
flatteurs tels "irrascible", "scélérat", "impur"... fut
longtemps perçu d'autant plus négativement qu'après la libération (1878), le Congrès
de Berlin a maintenu la Macédoine dans les territoires de l'Empire ottoman et que le
Traité de Versailles scellait en quelque sorte, aux yeux de beaucoup de Bulgares, la
"punition" de leur Etat.
L'un de ces "Turcs de Bulgarie" énumère ses griefs. Il n'y aurait pas un seul
"Turc ethnique" aux ministères des Affaires étrangères et de la Défense, non
pas seulement en tant que diplomate, officier ou fonctionnaire, mais même pas en tant que
chauffeur ou coursier. Ses griefs s'adressent aussi aux autorités turques qui demandent
des visas aux Turcs de Bulgarie pour entrer en Turquie. Süleyman Demirel lui aurait dit
personnellement: "Vous êtes bien maintenant en Bulgarie, ne vous plaignez
pas trop!" Ce n'est pourtant pas tout à fait son avis. Si les autorités
d'Ankara s'efforcent de ne pas faire de vagues, il y a encore sur la question de la
minorité turque une certaine méfiance en Bulgarie, même si le départ massif et
protestataire des Turcs en 1989, s'est fait ressentir comme une blessure d'amour-propre
par beaucoup de Bulgares, et que pour la première fois le terme de "Pauvres
Turcs" aurait apparu dans les bouches. Mais la méfiance existe encore certainement
au niveau des pouvoirs publics.
Ajoutons trois autres observations au sujet des "Turcs de Bulgarie". La
première est la thématique de la "cinquième colonne", qui ne semble pas avoir
totalement disparu et qui pourrait réapparaître avec force dans un contexte de crise
politique. La deuxième est qu'en dépit de tout, le Mouvement des droits et des
libertés, qualifié de "Parti de la minorité turque", d'Ahmet Dogan (dont
l'image se serait paradoxalement améliorée après la publication d'un rapport sur ses
compromissions avec les services secrets de l'époque communiste) est une force qui
compte. Enfin le troisième point concerne les rapports entre les Turcs de Bulgarie et
ceux de Turquie révélés par une enquête effectuée par un institut qui hésite à
publier les résultats, pour ne pas "froisser" les lecteurs de Turquie, parce
qu'il y aurait des commentaires du genre: "Nous [les Turcs de Bulgarie] sommes
des Européens, eux [les Turcs de Turquie] ne le sont pas!".
Notre passage à Sofia coïncide avec la visite officielle du Premier ministre turc, Mesut
Yilmaz, venu avec une nombreuse délégation. L'événement est largement couvert par les
médias bulgares. Malgré la modestie des échanges, la Turquie apparaît comme un
partenaire important et les Bulgares, sans pousser trop loin la collaboration avec les
Turcs dans le cadre de la Zone de coopération des pays riverains de la mer Noire (parce
qu'ils craignent que celle-ci ne soit considérée comme une voie de garage" par les
Européens, et certains d'entre eux la perçoivent comme une "initiative
pan-turque"), sont néanmoins preneurs dans certains domaines comme la pollution, les
transports et les communications.
Ce sont surtout les échanges humains qui s'intensifient depuis la chute du rideau de fer,
favorisant l'amélioration de l'image de la Turquie. A ce propos, plusieurs de nos
interlocuteurs soulignent le rôle d'Istanbul et singulièrement du Grand Bazar qui
laisserait aux Bulgares une impression d'opulence, ne correspondant pas du tout à l'idée
qu'ils se font de ces "Asiates" qui s'avèrent être en fin de compte "plus
riches qu'eux" '
Des intellectuels avertis s'efforcent également d'introduire des analyses plus justes,
plus nuancées, sur le voisin de l'Est. "On pensait, nous dit Àntoina
Jeliaskova qui fait, dans le centre qu'elle dirige, un remarquable travail sur
l'interculturalité, que la Bulgarie était un rempart devant le fondamentalisme
islamique; maintenant les cercles qui pensent qu'autant que la Bulgarie, c'est la
Turt7uie qui constitue un rempart en la matière, s'élargissent. Nous sommes pour
l'abolition des frontières, ajoute-t-elle avec humour, mais les diplomates sont
contre, car ils craignent pour le trafic de drogue". Les chercheurs du
"Centre for liberal stratégies", proche du pouvoir, préconisent également des
rapports libérés de tout préjugé, vis-à-vis de la Turquie.
On peut dire que malgré la persistance de préjugés défavorables au niveau de la
société, l'idée que l'on se fait de la Turquie est maintenant favorable au sein de
l'élite gouvernementale, d'autant qu'Ankara semble appuyer la candidature de Sofia à
l'OTAN. Comme ailleurs, les partis qui sont dans l'opposition peuvent jouer la carte
nationaliste, mais dès qu'ils arrivent au pouvoir, ils modèrent leur position. La
coalition au pouvoir de l'Union des forces démocratiques de Pétar Stoyanov et d'Ivan
Kostov se demanderait même comment "intensifier" les relations avec Ankara,
parce qu'indépendamment des considérations politiques elle estime qu'il faut commercer
avec des pays qui sont au même niveau.
L'Albanie
La scène se déroule sur la place centrale de Tirana. Attablé dans un
bistrot, le journaliste de Zeri i populit nous désigne d'un mouvement de visage
d'une dame à l'allure digne q ' ni marche sur le trottoir d'en face. "Elle m'a
demandé, dit-il, si je peux intervenir au ' près du banquier chez qui elle
a placé son épargne de 10 000 dollars et qui a fait faillite, en me disant 'Je
meurs de ' faim. Elle est d'accord ' pour laisser au banquier la
moitié de cette somme et récupérer au moins l'autre moitié. J'ai dû lui faire
savoir malheureusement que je ne peux rien faire, " La grande supercherie de
"l'épargne pyramidale" aurait coûté au pays la bagatelle de 2,5 milliards de
dollars.
Sur fond de profonde crise économique et sociale que n'arrive pas à tempérer le soleil
méditerranéen, les affaires internationales sont inévitablement reléguées au second
plan, sans être pour autant négligées, dans la mesure où elles ne sont pas
dissociables des problèmes internes, mais aussi parce que les Albanais semblent y prendre
goût, après un demi-siècle de repli politique et d'autarcie économique.
La Turquie est incontestablement bien vue ici et ce ne sont pas les deux anciens
ambassadeurs albanais à Ankara qui diront le contraire. L'un a occupé le poste du temps
de Ramiz Alia qui , comme Enver Hodja, ménageait Îou ' jours la Turquie, ce dernier
parlant en pleine guerre froide de "nos frères turcs", l'autre, sous Sali
Berisha, avant d'être rappelé à Tirana, lors de sa chute, comme pratiquement tous les
autres ambassadeurs. La question est plutôt de discerner les nuances liées d'une
part aux sensibilités politiques, d'autre part aux contextes politiques et économiques
qui font que la perception de la Turquie, jugée toujours incontournable, peut être
"excellente", ou "bonne", ou "moins bonne".
Comme ailleurs dans les Balkans, le facteur historique renvoyant à l'empire ottoman
revêt ici une importance primordiale. Mais alors que la domination ottomane qui a duré
près de cinq siècles est qualifiée de "joug ottoman" en Serbie et en Grèce,
en Albanie l'image est plus floue et plus ambiguë sur ce plan, en raison probablement de
la proximité confessionnelle, puisque les Albanais sont majoritairement musulmans, mais
aussi en raison de l'hostilité nourrie vis-à-vis des Serbes, voire de la méfiance
qu'inspirent malgré tout les Grecs.
On aime rappeler à Tirana la place privilégiée des Albanais dans la structure ottomane.
Une trentaine de vizirs étaient d'origine albanaise, Istanbul est considéré comme la
ville la plus albanaise au monde: 500 000 Albanais pour cette seule ville sur 6
millions dans toute la Turquie; chiffres probablement un peu élevés.
Aujourd'hui, avec la Grèce, la normalisation a été accélérée par le gouvernement
Simitis, et Athènes a incontestablement marqué des points. Les quelque 300 000 Albanais
réfugiés en Grèce, même s'ils sont selon beaucoup d'Albanais maltraités et
sous-rémunérés, constituent pour la Grèce un formidable moyen de pression. Beaucoup
d'observateurs frémissent à l'idée qu'ils puissent être renvoyés, à la moindre
crise, dans un contexte de situation économique catastrophique. Athènes apporte aussi un
soutien économique, même si cela est concentré davantage dans le Sud où vit la
minorité hellénophone, assorti de conditions favorisant les commerçants grecs et
accompagné d'une publicité tapageuse. Le sommet balkanique de Crète, tenu début
novembre 97, semble avoir été également un succès pour la diplomatie grecque.
L'Italie est pourtant le premier partenaire commercial avec 50% des échanges, la Grèce
occupant la deuxième place (20%), devant la Turquie (6%) et l'Allemagne (5%). La
présence culturelle italienne favorise également Rome. En l'absence quasi complète de
la Russie, de la Chine, de la France, le terrain est donc propice pour le couple
italo-grec qui représente "l'argent de Bruxelles" et dont les activités sont
perçues en terme de "rivalité". L'autoroute "Ouest-Est" dénommée
"Corridor 8" reliant l'Albanie à la mer Noire et par conséquent à la Turquie,
est un grand enjeu et un test: les Italiens préféreraient le trajet
Dürres-Skopje-Sofia-Varna, alors que les Grecs feraient diverses pressions pour que cette
route passe par loannina pour aboutir à Salonique puis Alexandroupolis.
La politique de la Turquie est davantage vue comme étant constante. Elle présente
l'avantage de ne pas avoir de différends avec cette Il sorte de Portugal accroché au
flanc de la péninsule balkanique" selon le mot de Phocas-Cosmetanos. Des
qualificatifs du genre "allié naturel", "élément d'équilibre",
voire "super-puissance au niveau régional" sont abondamment utilisés à son
endroit. Elle serait "potentiellement présente" pour contenir les ambitions
grecques. Il est vraisemblable que les Albanais jouent aussi sur le registre de
l'antagonisme gréco-turc. L'amitié avec la Turquie a été qualifiée par un historien
d"'alliance à revers".
L'Albanie serait le seul pays au monde n'ayant comme voisins... que des Albanais: en
Macédoine, au Kosovo et en Grèce. C'est dire combien les Albanais sont concernés par
l'environnement immédiat et préoccupés par le sort de leurs "frères"
notamment dans le Kosovo, mais aussi en Macédoine, dirigée par un homme politique ayant
une réputation de modéré et de sage, mais en qui l'un de nos interlocuteurs ne voit
qu"'un Slave en fin de compte". Dans cette toile de fond,
l'intervention de la Turquie est jugée en général bienvenue et positive.
La Turquie est bien présente, en utilisant selon certains, "l'islamisme".
Lorsque nous insistons sur le sens donné à ce terme en demandant s'il n'y a pas une
confusion avec "l'islam", il semble en effet qu'il y en a une, C'est de
"l'islam" qu'il s'agit et au fur et à mesure qu'avance la conversation, il
apparaît que non seulement la Turquie ne se servirait pas vraiment de
"l'islamisme", mais probablement pas non plus de "l'islam". Mais,
phénomène nouveau, en Albanie qui aspire à devenir membre de l'Union européenne, même
si l'on n'y croit pas beaucoup, et qui subit de plus en plus l'influence culturelle et
économique de 1"'Europe", l'image de la Turquie est soumise à une certaine
altération, en tant que pays non-membre du club et appartenant à 1"'Orient".
On peut raisonnablement penser que ces visions sont beaucoup plus répandues dans la
population de culture chrétienne.
Mais alors, que dire de ce collège en plein Tirana, comme dans beaucoup de villes
balkaniques ou celles des républiques turcophones, qui accueille 900 étudiants et qui
est d'obédience fethullahçi (du nom de Fethullah Gülen, homme religieux turc
extrêmement influent, proche de la mouvance nurcu issue de la confrérie naksibendi)?
N'y aurait-il pas du messianisme derrière les apparences, dans cette école où
l'enseignement se fait en anglais et en turc? Peu d'Albanais le savent. Cela leur
échappe. Il est peu probable que même les familles qui y ont inscrit leurs enfants
moyennant quelques centaines de dollars partagent l'hostilité violente du diplomate turc
de Tirana qui estime que. l'image fournie par "ces instituteurs barbus ou
ces institutrices portant le foulard", venus de Turquie, ne correspond pas à
celle de la république moderne fondée par Kemal.
L'Etat turc s'efforce d'être présent par d'autres biais, notamment en accueillant et en
formant en Turquie même, dans ses écoles de guerre et académies militaires des cadets
albanais (exactement 256 à ce jour), mais aussi en instruisant la police, même si ces
deux institutions, comme d'autres, traversent aujourd'hui une grave crise. Les lignes
aériennes turques (THY) relient Istanbul à Tirana cinq fois par semaine. Il en est de
même de la compagnie aérienne albanaise et ceci à la grande joie de petits commerçants
qui se livrent à ce qu'on appelle "l'économie de valise", consistant à
revendre en Albanie quelques produits de mauvaise qualité achetés dans les bazars
d'Istanbul. L'ambassadeur de Turquie déplore que les grands groupes turcs qui préfèrent
les grands marchés comme la Russie et l'Azerbaïdjan, se désintéressent de ce petit
pays. Quelques uns d'entre eux sont néanmoins présents dans le BTP.
Les relations familiales existant entre les deux pays encouragent en effet pour le moment
le petit commerce. Mais les rapports ne s'y limitent pas, car il y aurait aussi une
contrebande (drogue, cigarettes) dans laquelle la Turquie et l'Albanie serviraient de
relais encouragés en cela par la guerre en Yougoslavie mais aussi par les gouvernements
successifs, albanais, désespérés par le marasme économique et qui semblent avoir
trouvé un intérêt politique, parfois un intérêt tout court dans cette activité
lucrative. Les liens désormais plus faciles entre les deux pays, aussi bien par voie
aérienne que terrestre, favoriseraient également le déplacement de la main-d'oeuvre
clandestine, et on évoque surtout à ce propos le cas de Kurdes de Turquie, voulant
passer en Italie par l'Albanie.
Sur le plan des clivages partisans, le Parti démocratique de Berisha et le Parti
républicain qui en est proche apparaissent comme davantage pro-turcs. Il y a à cela deux
raisons essentielles: le PD semble mieux implanté dans le Nord où est concentrée la
population musulmane, d'une part, mais aussi parce que les cadres de cette formation
gouvernementale jusqu'à une date récente, seraient majoritairement atlantistes, ce qui
favoriserait le rôle de la Turquie dans leur système de sécurité, même si Berisha a
traité, semble-t-il, les Américains de "communistes", dans un moment de
colère. Sabri Godo, leader du Parti républicain et président de la Commission des
Affaires étrangères au Parlement, homme très respecté, nous confirme cette analyse.
Selon lui, l'Albanie devrait donner la priorité à la Turquie, non pas par solidarité
musulmane, mais par intérêt, devant l'Italie et la Grèce, et son parti fait même
figurer l'amitié avec la Turquie dans son programme. C'est également l'avis d'un
diplomate proche du PD qui fonde cette option sur l'argumentation suivante: des liens
historiques proches, l'absence de conflits ou de potentialités conflictuelles dans le
domaine territorial et une situation de puissance régionale. L'Albanie devrait faire un
choix en fonction de ces trois critères et Ankara remplit les trois. Enfin, un juriste
réputé qui est aussi ancien ministre de la Justice, d'obédience monarchiste, plus
proche en définitive de cette première famille de pensée, nous déclare que l'Albanie a
des rapports étroits mais pas de "partenariat" avec Ankara.
Dans un contexte de relative polarisation, le Parti socialiste et l'Alliance
Démocratique, menés par des hommes comme Fatos Nano, le Premier ministre, et Paskal
Milo, le ministre des Affaires étrangères, tous deux appartenant à la communauté
orthodoxe, semblent vouloir ménager désormais Athènes. Ajoutons toutefois deux
remarques. Les attitudes albanaises quant aux rôles de la Turquie et de la Grèce ne sont
pas réductibles au clivage confessionnel. Comme toujours la réalité est plus complexe:
d'une part, ce léger virage pro-grec est présenté comme Il conjoncturel" et
d'autre part il est dicté par les difficultés économiques actuelles du pays. Enfin,
selon les dires de quelques-uns de nos interlocuteurs, cela pourrait correspondre à des
craintes de certains milieux en Albanie qui pensent quau cas où l'on accroîtrait
les relations avec la Turquie, cela entraînerait une éventuelle 4'islamisation" de
leur pays.
Au terme de cette brève enquête qui nous a conduit également dans un
pays du Proche-Orient, il s'avère que la Turquie est un acteur qui apparaît comme une
sorte de "géant" a u regard de plusieurs pays de la région. Elle l'est avant
tout comme l'ancienne naissance colonisatrice dont le souvenir de la domination
reste encore fortement présent dans les mémoires collectives. Il n'est d'ailleurs pas
déraisonnable de faire une lecture de certains différends territoriaux que la Turquie a
encore avec quelques-uns de ses voisins comme le résultat du processus encore inachevé
du démembrement de l'entité ottomane.
La perception de cet acteur important reste dans l'ensemble négative dans les pays qui
n'ont précisément pas réglé avec Ankara leurs différends frontaliers. Chypre en est
l'exemple paroxystique. C'est là également que les stéréotypes les plus éculés
affectent cette image. Cette dernière est plus changeante en Bulgarie qui n'a pas de
contentieux territorial avec la Turquie.
Le facteur européen, sous la forme d'Union européenne, apparat avec de plus en plus
d'évidence, dans la mesure où les autorités chypriotes s'efforcent de transformer, du
reste non sans un certain succès, le contentieux chypriote en un différend entre
Bruxelles et Ankara. Beaucoup de démocrates turcs, qui ne font pas l'impasse sur le
déficit en matière de droits de l'homme dans leur pays, estiment que l'Europe qui fait
preuve d'une totale méconnaissance des enjeux régionaux se sert du déficit démocratique
comme d'un alibi et se laisse entraîner dans cette spirale, par intérêt, solidarité
avec la Grèce ou indifférence. Le drame bosniaque en aurait été l'épisode le plus
sanglant. L'isolement dans lequel "la collectivité d'Etats chrétiens" tient la
Turquie qui bénéficie de quelques sympathies de la part des acteurs défavorisés
(Albanie, Macédoine, Kosovo) pousse à son tour Ankara à des actes unilatéraux comme à
Chypre, qui rendent les tensions plus inextricables.
Semih Vaner est chercheur au CERI et directeur de la revue CEMOTI.
Note :
1. Le Turc vu par le Bulgare" in Maxirnos Aligisakis (et al), Nationalismes en
Europe contrale et orientale: conflits ou nouvelles cohabitations, Genève, Georg Editeu,
1997, p. 269.