Confluences Méditerranée                                   N°28                    Hiver 1998-99

Culture plurielle

Pierre Grou

 

L’Université de Versailles/Saint-Quentin-en-Yvelines, a réuni pour la seconde fois des écrivains méditerranéens. Organisée par Katia Desrosières à l'initiative de Pierre Grou, cette rencontre s’est tenue sous le titre : «Écritures algériennes, culture plurielle méditerranéenne».
Comme elle l’a fait pour la première rencontre, Confluences Méditerranée publie les textes des écrivains participants.   

Le renouveau d'un modèle méditerranéen pluriel pourrait-il servir de référence à une société mondiale du XXIe siècle en voie de constitution? Car la mondialisation économique, comme on peut s'en douter, va entraîner une interpénétration de plus en plus grande des cultures de la planète. Phénomène complètement nouveau, qui a déjà commencé à engendrer une réaction de peur frileuse. Comme je le disais à la clôture de la première rencontre, « dans un contexte où « l'honnête homme » du XXIe siècle sera multiculturel, le vieux modèle méditerranéen pourrait servir de référence ». J’ajoutais:
«Mais, à côté des atouts, il existe des obstacles. Le principal est celui de l'inadaptation des sociétés de la région aussi bien à la révolution technologique qui a engendré le début de mondialisation économique, qu'à la révolution scientifique à l'origine du début d'unification de la pensée. Ces deux extraordinaires événements qui auraient dû secouer toutes les régions de monde depuis la fin des années soixante, n'ont pas suffisamment atteint la Méditerranée, sauf parfois de manière négative. Est-ce une vision pessimiste ? Il semblerait que mis à part quelques pôles avancés, les peuples méditerranéens aient mal assimilé ce bouleversement.
«Or, de même qu'il sera multiculturel, l'"honnête homme" du XXIe siècle devra être multiscientifique. Les nationalismes et les intégrismes développés en ex-Yougoslavie ou en Algérie apparaissent ainsi comme des réponses inappropriées et exacerbées, traduisant une inadaptation à la réalité de fin de siècle. Inadaptation aggravée par le spectacle de la valorisation outrancière de l'argent qui accompagne la révolution scientifique et économique en cours. Et malheureusement, l'enfermement produit par les nationalismes et intégrismes a pour résultat de détruire la richesse des atouts locaux, ceux justement basés sur la tolérance et l'habitude du vieux fonds pluriculturel : l'exemple de la tentative de destruction de Sarajevo, ville symbole d'une cohabitation pluriculturelle, l'a amplement montré. Cette situation contrastée permet à certains de présenter la Méditerranée de fin de siècle comme un bon laboratoire, un lieu-résumé, des conflits des temps à venir ».
Sur la situation de l'Algérie se pose la question quasi inévitable de la quête identitaire des hommes et femmes de ce pays.
Mis à part les appétits d'une minorité corrompue, le danger couru par l'Algérie n'est heureusement pas encore celui d'une fascination de la toute puissance de l'Argent. Comment comprendre l'explosion d'un grave problème identitaire qui a conduit à une guerre civile ? Existerait-il trop peu de citoyens capables de s'exprimer ainsi : « Je suis arabe (ou berbère) d'abord, musulman également, arabophone — ou francophone, ou les deux — algérien ensuite, donc méditerranéen, membre également d'un ensemble euroméditerranéen en gestation, qui lui-même appartient à une société mondiale en voie d'unification ? »
Qu'est-ce qui ne fonctionnerait pas dans cette pyramide d'emboîtements identitaires ? La pauvreté qui conduirait à l'accroissement exacerbé de la base religieuse.
Comment faire en sorte que le ciment de l'édifice tienne, comme il le fera nécessairement pour les habitants du monde de demain?
Il suffirait de réaliser que l'Algérie avec sa richesse des composants de peuples — arabe, berbère — de religion — musulmane et d’influences judaïque et chrétienne — de langues — arabe, kabyle, française, voire espagnole — de situation carrefour — entre l'Europe et l'Afrique —, est extraordinairement dotée pour devenir le lieu rêvé d'un renouveau, celui de l'humanisme méditerranéen. Ainsi s'élaborerait une contribution au développement d'une morale à vocation mondiale, dynamique indispensable que nous réclamions déjà lors de notre précédente rencontre.

Pierre Grou est professeur à l'Université de Versailles/Saint-Quentin-en-Yvelines.