Confluences Méditerranée                                   N°28                    Hiver 1998-99

Penser la Méditerranée et méditerranéiser la pensée

Edgar Morin

 

Les cartes géographiques et par là-même nos représentations mentales nous empêchent de voir la Méditerranée. Je le compris à Valence, où, devant faire un cours sur la Méditerranée, j'en demandai une carte. La carte, cherchée partout, fut introuvable : il y avait des cartes d'Europe, d'Asie, d'Afrique, mais pas de carte méditerranéenne. Et pourtant, durant des milliers d'années, cette mer fut matricielle et porta en elle la plénitude civilisatrice. Durant l'Empire romain elle fut littéralement le centre d'un monde provisoirement pacifié. C'étaient les terres qui entouraient la mer. Puis à partir du XVIe siècle lui est venu le nom de mer-au-milieu-des-terres, Méditerranée. Ce nom fut une conséquence du développement des civilisations continentales. Aujourd'hui la plénitude est devenue vide, la mer est devenue frontière.

Si nous voulons concevoir la Méditerranée, nous ne pouvons le faire sans concevoir les terres qui l'entourent. Mais nous ne pouvons concevoir ces terres sans concevoir la Méditerranée. Concevoir la Méditerranée ? Serait-ce illusoire que de chercher aujourd'hui quelque trait commun qui ne soit pas seulement géo-climatique aux trois rives, l'africaine, l'asiatique, l'européenne ?
De fait, pour concevoir la Méditerranée il faut concevoir à la fois l'unité, la diversité et les oppositions; il faut une pensée qui ne soit pas linéaire, qui saisisse à la fois complémentarités et antagonismes. Oui, la Méditerranée est la mer de la communication et du conflit, la mer des polythéismes et des monothéismes, la mer du fanatisme et de la tolérance, et, ô merveille, la mer où le conflit, enfin policé, dans la petite Athènes du Ve siècle, est devenu débat démocratique et débat philosophique.
Le comble de la raison est apparu en Méditerranée, des philosophes grecs à Averroès, d'Averroès aux humanistes de la Renaissance, et aussi le comble de la folie avec la destruction par le fer, le feu et le fanatisme de tant de vies, villes, livres, oeuvres d'art, civilisations.
Paradoxe suprême : les trois religions de la Méditerranée ont un même Dieu, mais ce Dieu unique est divisé en trois Dieux jumeaux et ennemis : ces trois faces du Même se disputent la légitimité céleste et terrestre ; chacun prétend avoir énoncé la vraie Loi ; chacun exige de façon monopoliste, plus que monothéiste, la vraie adoration. Ils se sont combattus par les armes, par la mort, par les destructions et par les excommunications. Deux d'entre eux sont redevenus particulièrement irascibles.

Antagonismes religieux et nationaux

Si l'idée de nation, issue de l'Europe occidentale, s'est répandue aujourd'hui dans toutes les régions méditerranéennes, elle a aggravé les oppositions ethniques et religieuses, elle a apporté son absolutisme propre. On peut même dire que la transplantation de l'idée occidentale de nation, dans le monde pluriel et ethniquement mêlé de l'ex-empire ottoman, qui couvrait le sud de la Méditerranée jusqu'en Algérie, le Moyen-Orient en entier, et le nord de la Méditerranée jusqu'en Albanie, y a produit, non seulement des émancipations, mais des déchirements et des maux : la décomposition des cosmopolitismes civilisateurs des grandes cités comme Istanbul, Beyrouth, Alexandrie, des déchaînements de purifications ethniques ou religieuses se traduisant par l'expulsion des minorités depuis les guerres gréco-turques jusqu'à la guerre de dislocation de la Yougoslavie.
La Méditerranée voit donc aujourd'hui l'aggravation de ses antagonismes religieux et le développement d'antagonismes nationaux. De plus, elle subit de façon particulièrement intense les grands antagonismes de l'ère planétaire. Une ligne sismique, partant du Caucase, traversant le Moyen-Orient et s'avançant en Méditerranée, concentre en elle de façon virulente l'affrontement de tout ce qui s'oppose dans la planète : Occident et Orient, Nord et Sud, islam et christianisme (avec l'interférence aggravante du judaïsme), laïcité et religion, fondamentalisme et modernisme. Richesse et pauvreté. Ces oppositions s'exaspèrent dans et par les antagonismes entre Etats aux frontières arbitraires, opprimant chacun une ethnie ou une religion. La guerre endémique qui sévit dans le Moyen-Orient, fait de celui-ci la principale poudrière du monde.
Plus encore, la Méditerranée subit à sa façon propre, parfois plus gravement qu'ailleurs, l'ensemble des menaces globales qui pèsent sur la planète. La menace nucléaire est présente avec les têtes nucléaires en possession d'Israël et la nucléarisation tôt ou tard probable d'au moins deux nations proches. La menace écologique a déjà pollué gravement les eaux et les rives méditerranéennes, et les dérèglements météorologiques, dépendant en grande partie des perturbations subies sous les effets conjugués des urbanisations, industrialisations et déforestations proches et lointaines, contribuent à la désertification de terres cultivées et aux inondations de régions sèches.
Simultanément, les cultures et civilisations méditerranéennes, y compris occidentales, mais surtout les autres, subissent les effets du déferlement homogénéisant et standardisant des processus techno-industriels, notamment la déstructuration des solidarités traditionnelles ainsi que la dépendance de plus en plus étroite à l'égard de l'économie monétarisée. Tout cela suscite, par réaction, le repli sur les identités nationales/religieuses et par là-même les refermetures et hostilités identitaires. Ce repli sur le passé est accentué et amplifié par un autre phénomène mondial d'une très grande ampleur, bien que survenu de façon quasi invisible, qui est la perte du futur.

La perte du futur

L'Europe avait répandu la foi dans le progrès sur la planète entière. Les sociétés, arrachées à leurs traditions, éclairaient leur devenir, non plus en suivant la leçon du passé, mais en allant vers un futur promis. Le temps était ascensionnel. Le progrès était identifié à la marche même de l'histoire humaine et il était propulsé par les développements de la science, de la technique, de la raison. La perte de la relation au passé était remplacée, compensée par le gain de la marche vers le futur. La foi moderne dans le développement, le progrès, le futur, s'était répandue sur la terre entière. Cette foi constituait le fondement commun à l'idéologie démocratique-capitaliste occidentale, où le progrès promettait biens et bien-être terrestres, et à l'idéologie communiste, religion de salut terrestre, allant jusqu'à promettre un "avenir radieux". Partout dans le tiers-Monde l'idée de développement sembla devoir apporter un futur libéré des pires entraves.
Tout bascula à partir des années 70. A l'est, l'avenir radieux s'assombrit puis chavira en 1989. A l'ouest, la crise des années 68 révéla la fragilité des soubassements de la « société industrielle évoluée » et les alertes économiques et sociales successives obscurcirent la promesse. Enfin, dans le tiers-monde, les échecs du développement débouchent sur régressions, stagnations, famines, guerres civiles/tribales/religieuses.
Au cours de la même époque, le noyau même de la foi dans le Progrès -Science/Technique/Industrie - se trouva de plus en plus profondément corrodé. La Science révéla une ambivalence de plus en plus radicale avec la maîtrise de l'énergie nucléaire puis les possibilités de manipulations génétiques. Au cours de la même période, il apparut que le développement techno-économique lui-même causait des nuisances et pollutions de plus en plus massives et généralisées.
Ainsi partout le développement de la triade Science/Technique/Industrie perd son caractère providentiel. L'idée de modernité demeure encore conquérante et pleine de promesse partout où l'on rêve de bien-être et de moyens techniques libérateurs. Mais elle commence à être mise en question dans le monde du bien-être ; l'individualisme y signifie non seulement autonomie et émancipation, mais aussi atomisation et anonymisation. La sécularisation signifie non seulement libération par rapport aux dogmes religieux, mais aussi perte des fondements, angoisse, doute, nostalgie des grandes certitudes. La différenciation des valeurs débouche, non plus seulement sur l'autonomie morale, l'exaltation esthétique, la libre recherche de la vérité, mais aussi sur la démoralisation, l'esthétisme frivole, le nihilisme.
Nous avons désormais perdu les Certitudes qui nous téléguidaient vers le Futur. Le progrès n'est assuré automatiquement par aucune Loi de l'Histoire. Le devenir n'est pas nécessairement développement. « Le devenir est désormais problématisé, et le sera à jamais », disait Patocka. Le futur se nomme incertitude.
La maladie du futur s'immisce dans le présent et induit une détresse psychologique, surtout lorsque tout le capital de foi d'une civilisation s'est investi dans le futur. La vie au jour le jour peut amortir cette crise du futur et faire qu'en dépit des incertitudes l'on continue à espérer individuellement, pour soi, à mettre au monde des enfants, à projeter leur avenir. Mais l'incertitude et l'angoisse rongent en profondeur.
La crise du futur suscite la revanche du passé. Quand le futur est perdu et que le présent est malade, alors il reste à se réfugier dans le passé, c'est-à-dire dans le retour aux racines ethniques, nationales, religieuses. En même temps, il y a dans le monde, et y compris en Europe, une résistance des identités menacées par la standardisation et l'homogénéisation qu'apporte le déferlement technique-industriel. Ainsi la perte du futur et le souci de l'identité convergent pour stimuler un peu partout les ressourcements. Dans ce sens l'Etat-Nation permet à des ethnies même minuscules de se rattacher à une identité, de retrouver une communauté et de trouver protection, sécurité. Mais la refermeture nationaliste aggrave l'incapacité à trouver les formes associatives qui permettraient de civiliser l'ère planétaire.
Nous vivons à la fois la crise du Passé, la crise du Futur, la crise du Devenir. Ces crises sont en même temps la crise du développement et la crise de notre ère planétaire, marquée entre autres par les problèmes de plus en plus graves posés par l'urbanisation du monde, les dérèglements économiques et démographiques, les régressions et piétinements démocratiques, la marche accélérée et incontrôlée de la techno-science, et, dans tout cela, les dangers d'une homogénéisation civilisationnelle qui détruit les diversités culturelles, inséparables des dangers contraires d'une balkanisation des peuples.

Surgissement des nationalismes

En même temps la crise du futur détermine un gigantesque reflux vers le passé, et cela d'autant plus que le présent est misérable, angoissé, malheureux. Le passé, qui avait été ruiné par le futur, ressuscite de la ruine du futur. D'où ce formidable et multiforme mouvement de ressourcement et de retour aux fondements ethniques, nationaux, religieux perdus ou oubliés, où surgissent les divers fondamentalismes. Les années 77-80 sont un tournant important pour les religions méditerranéennes : en 1977, le sionisme laïque fait place à un israélisme biblique avec l'arrivée de Begin au pouvoir ; en 1978, Jean-Paul II est élu pape et entame la ré-évangélisation du monde ; en 1979, l'Iran laïcisé tombe sous le pouvoir de l'ayatollah Khomeiny.
Les effets de ces formidables basculement et tête à queue entre passé et futur sont loin d'être épuisés et beaucoup seront imprévus.
A toutes ces épreuves subies par la Méditerranée, il faut ajouter les effets sur-perturbateurs des récents développements que constitue la mondialisation du libéralisme économique. Le nouveau marché mondial, qui ne dispose pas d'autres régulations extérieures que celles insuffisantes et souvent peu pertinentes du fmi et de la Banque mondiale, a déclenché un processus d'aggravation des inégalités, y compris au sein de chaque nation, et les nouvelles crises qui surgissent, comme la crise asiatique, déclenchent des bouleversements et désordres, qui non seulement s'ajoutent aux grands conflits planétaires, mais aussi les intensifient et rendent plus virulents encore les problèmes de la zone sismique méditerranéenne. A considérer les interférences et inter-rétroactions entre les processus économiques, démographiques, sociologiques, techniques, scientifiques, politiques, mythologiques, idéologiques, religieux, nous sommes dans un chaos mondial dont les effets génésiques se feront peut-être sentir de façon positive, mais suscitent jusqu'à présent des effets déstructurateurs et désintégrateurs. Et bien entendu, ils favorisent à leur tour les replis identitaires et l'essor des intégrismes.
Bien que la situation, révélant les effets pervers du libéralisme économique mondial, redonne un sens prioritaire à la critique de l'argent, justifie la dénonciation d'une politique asservie à la rentabilité économique et donne une relégitimation à la critique marxiste du capitalisme, bien qu'elle suscite virulences contestataires et révoltes, ces virulences favorisent principalement les nationalismes clos et les intégrismes. La situation ne réussit pas à ressusciter la promesse de salut terrestre qu'avait répandue le communisme sous ses différentes variantes ; elle n'opère pas le retour du Mythe du futur radieux, d'autant plus que le futur en tant que tel est en miettes.

La crise de l’humanisme

Il ne reste même plus cette idée-force de la pensée socialiste du début du siècle, qu'auraient pu régénérer les multiplications des communications internationales, et qui est l'idée internationaliste. Alors que la planétarisation avait suscité à gauche au XIXe siècle une conscience d'humanité et la formation d'internationales socialistes, il est stupéfiant qu'elle suscite aujourd'hui, à gauche même, le refus du mondial, les rétractions nationalistes et, chez quelques intellectuels, le mépris pour la notion d'humanité et pour l'engagement humanitaire.
Comme de plus l'internationalisme marxiste comportait la sous-estimation de l'idée de nation, il est comme étouffé dans l'oeuf par les virulences nationalistes et il n'a aucune chance de retour sous sa forme antinationale première.
Pire encore : nous subissons la crise de l'humanisme, quasi-religion de la personne humaine, qui s'était imposé dans le monde laïcisé. Certes, cet humanisme était double : d'un côté il donnait à l'homme mission de maîtriser la nature et de conquérir le monde, et il est bon que cet humanisme orgueilleux soit éliminé par notre nouvelle connaissance du cosmos et de la nature ; mais d'un autre côté, l'humanisme reconnaissait en l'être humain un sujet de droits, dont le droit à la liberté et l'épanouissement de soi, et en même temps un sujet éthique ayant des devoirs de solidarité : il y avait dans cet humanisme la potentialité d'une religion de la fraternité. Or la notion de sujet étant éliminée des sciences réductionnistes, rejetée par les structuralismes et sociologismes, les sur-moi éthiques se dissolvant dans l'individualisme égocentrique et dans le grégarisme, l'humanisme est aujourd'hui incapable de nourrir et d’amplifier le si nécessaire progrès de la solidarité humaine vers la Terre-Patrie.
Malheureusement, partout la conscience planétaire est sous-développée, partout la conscience humaniste est en crise, partout prennent force les formules nationalistes intégrales, intégristes ou national-religieuses. Le national-religieux succède au national-socialisme et au socialisme national, reprenant à son compte de façon close et ethnocentrique les valeurs fraternalistes et communautaires.

L'insoutenable complexité du monde

Il nous faut dès lors concevoir l'insoutenable complexité du monde, dans le sens où il faut considérer à la fois l'unité et la diversité du processus planétaire, ses complémentarités en même temps que ses antagonismes. La planète n'est pas un système global mais un tourbillon en mouvement, dépourvu de centre organisateur : il y a actuellement une hégémonie provisoire (dont on ne sait si elle sera durable), mais non un empire mondial organisé ni même un « nouvel ordre mondial ». L'hégémonie des Etats-Unis, qui a comporté l'appui à des dictatures militaires au temps de la guerre froide, n'a jamais été totalitaire comme le fut la domination soviétique et elle comporte ses ambivalences. Il nous faut une considération du visage ambigu et complexe de l'hégémonie américaine.
La planète est en détresse : la crise du progrès affecte l'humanité entière, entraîne partout des ruptures, fait craquer les articulations, détermine les replis particularistes ; les guerres se rallument ; le monde perd la vision globale et le sens de l'intérêt général. Partout la foi dans la science, la technique, l'industrie se heurte aux problèmes que posent la science, la technique, l'industrie. Nous ne sommes plus dans l'étape ultime avant d'accéder à « l'avenir radieux ». Nous ne sommes pas au moment d'accomplissement de l'histoire humaine, nous sommes encore dans la préhistoire de l'esprit humain, et nous sommes toujours dans l'âge de fer planétaire.
Tant de problèmes dramatiquement liés font penser que le monde n'est pas seulement en crise, il est dans cet état violent où s'affrontent les forces de mort et les forces de vie, que l'on peut appeler agonie. Bien que solidaires, nous demeurons ennemis les uns des autres, et le déferlement des haines de race, religion, idéologie, entraîne toujours guerres, massacres, tortures, haines, mépris. L'humanité n'arrive pas à accoucher de l'Humanité. Nous ne savons pas encore s'il s'agit seulement de l'agonie d'un vieux monde, qui annonce une nouvelle naissance, ou d'une agonie mortelle.
Peut-être la plus grande menace qui pèse sur la planète vient-elle de l'alliance entre deux barbaries. La première vient du fond des âges historiques et apporte la guerre, le massacre, la déportation, le fanatisme. La seconde, glacée, anonyme, vient de notre civilisation techno-industrielle : elle ne connaît que le calcul et ignore les individus, leur chair, leurs sentiments, leurs âmes.

La mondialisation de l’humanisme

Et pourtant, de façon à la fois corrélative et antagoniste à la mondialisation technico-économique, une seconde mondialisation s'est déclenchée dès le début de l'ère planétaire. C'est la mondialisation de l'humanisme, de l'idée des droits humains, du principe de liberté-égalité-fraternité ; c'est la mondialisation de l'idée de démocratie, la mondialisation de l'idée de solidarité humaine.
La multiplication des communications de toutes sortes permet la transmission des informations en tout point de la planète ; elle permet aussi la compréhension entre humains de cultures et nationalités différentes. La mondialisation de l'inter-compréhension humaine progresse bien que les incompréhensions progressent plus rapidement encore.
Une politique pour la seconde mondialisation n'aurait pas seulement pour visée une ou des institutions régulatrices au sommet, elle devrait être animée par un esprit de civisme terrien. Celui-ci est apparu déjà sous des formes diverses : les associations proprement civiques depuis Citoyens du monde fondée par Gary Davis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, puis le Club de Rome jusqu'à l'Alliance pour un monde responsable et solidaire et le Club de Budapest. La fondation Gorbatchev, les associations humanitaires comme Médecins sans frontières, les associations de défense des droits humains comme Amnesty international, les associations de défense des minorités menacées d'extermination comme Survival International, les associations de sauvegarde de la biosphère depuis Greenpeace, les multiples et multiformes ong, véritables bouillons de culture d'idées et d'activités, le foisonnement dans le monde pauvre d'initiatives de solidarités rurales ou urbaines, tout cela nous indique que le civisme planétaire, s'il englobe la dimension humanitaire, l'a aussi dépassée et concerne toutes les dimensions humaines.
C'est bien dans le contexte et le complexe mondial qu'il faut situer notre Méditerranée. Elle porte en elle la crise du monde tout en vivant sa crise singulière. De même que le monde nécessite une mondialisation de compréhension et de solidarité, la Méditerranée nécessite une méditerranéisation de compréhension et de solidarité ; de même que le monde ne peut se sauver qu'avec l'aide d'une religion de la fraternité humaine, de même la Méditerranée ne peut se sauver qu'avec l'aide d'une religion de la fraternité méditerranéenne ; de même que le monde nécessite des instances de décision pour les problèmes communs de vie et de mort, de même la Méditerranée nécessite des instances de décision pour ses problèmes nucléaires, écologiques, économiques, militaires.

Nord et sud

Comment établir compréhension entre sud de l’Europe et nord de l’Afrique, ce sud étant le nord de l'autre et ce nord étant le sud de l'autre ? Aujourd'hui tout semble opposer une Europe de l'ouverture à un Islam de la fermeture. Mais dans l'histoire passée l'Islam fut à Bagdad, Grenade, Istanbul ouverture et tolérance religieuse ; l'empire ottoman de religion musulmane toléra en son sein les populations orthodoxes, catholiques, juives, alors que l'Europe catholique en extirpait et en rejetait de son sein tout ce qui était islamique. Le paradoxe est que ce sont l'intolérance et l'absolutisme catholiques qui ont provoqué la naissance, par réaction, du laïcisme européen.
En déversant une partie de sa sève religieuse dans la religion de l'Etat-Nation, l'Europe occidentale a permis le développement d'une sphère laïque privée et publique. Dans le monde islamique (sauf en Turquie), l'accouchement récent de l’Etat-Nation s'est très mal dissocié d'une conception théologique de la politique. Sami Naïr explique fort bien pourquoi et comment la laïcité fut manquée en Algérie.
Il faut ajouter que dans les nations euro-occidentales, la relation antagoniste/complémentaire entre capital et travail, patronat et salariat, gauche évolutive et droite conservatrice a pu déterminer des sociétés à la fois démocratiques et capitalistes où le monde salarial fut progressivement protégé par l’Etat-providence. Par contre les nations arabo-islamiques récemment émancipées n'ont pas connu une telle dialogique : elles ont subi soit l'oppression sans contrepartie des potentats, soit des dictatures bureaucratiques militarisées. Tout se passe comme si l'opposition entre ces deux mondes tenait, non à la nature de leurs religions, mais plutôt à un décalage historique d'un à deux siècles.
Ainsi l'Europe est devenue progressivement ouverture, alors que l'Islam, refoulé, dominé, devenait fermeture. Mais la potentialité tolérante était dans l'islam religieux. La potentialité laïque est présente dans le monde arabe et elle pourrait se manifester dans une conjoncture historique nouvelle, qui supposerait l'établissement de relations véritablement égales entre le monde arabo-musulman et le monde occidental, ce qui nécessite d'en finir avec la politique et la mentalité des deux poids et deux mesures, et de manifester une compréhension et une coopération véritables. Nous en sommes évidemment très loin, mais il s'agit là d'une condition sine qua non pour le dialogue, lui-même nécessaire à la restauration d'une Méditerranée commune. Reconnaissons que la logique actuelle conduit plutôt à ce que Huntington appelle guerre de civilisations.
L'Europe pourrait fournir un apport culturel capital au dialogue méditerranéen nord-sud et ouest-est ; c'est celui de la problématisation issue de la renaissance : problématiser le monde, la nature, Dieu, l'homme ; c'est celui de la dialogique, c'est-à-dire le jeu fécond d'opposition des grandes idées Foi/Doute, Raison/Religion, Croyance/Science ; c'est celui de la tolérance propre à la laïcité : non seulement la tolérance au premier degré, celle qui accorde le droit d'expression à des idées que nous jugeons erronées voire détestables, mais aussi la tolérance au second degré, qui comporte la conscience que le contraire de nos vérités profondes ce sont d'autres vérités profondes, et qui est donc la conscience de la part de vérité qu'il y a dans l'idée ennemie ; c'est la rationalité non seulement critique, mais aussi autocritique, qui, toujours ouverte et en mouvement, s'oppose à la raison glacée, arrogante et fermée ; c'est la résistance à l'anathème, à l'intimidation, au jugement d'autorité. Bien sûr, ces vertus ne sont pas dominantes en Europe ; elles y ont été et demeurent minoritaires, mais elles y sont encore vives.
L'autre apport de l'Europe serait politique ; pas seulement dans la défense et l'illustration de l'idée de démocratie, mais aussi dans l'exemple associatif de l'Union européenne et la généralisation de l'idée d'association, nécessaire non seulement aux pays du Maghreb, mais aussi à l'ensemble des pays arabes et aux divers pays méditerranéens.
La construction d'une Europe politique et culturelle, au-delà de l'économie, serait le développement d'une Europe de la diversité où sa partie méditerranéenne aurait sa spécificité et son autonomie. Les notions d'Europe et de Méditerranée sont deux notions en interférence : la seconde n'est pas la frontière de la première. On ne peut retrouver la Méditerranée qu'en cessant de la percevoir comme frontière et qu'en la considérant comme bien commun et grande communicatrice. Le développement de l'Union européenne serait nécessairement polycentrique : des sous-ensembles se formeraient dans un grand ensemble, dont l'ensemble baltico-nordique, et également l'ensemble latin de caractère méditerranéen. Ainsi nous, Espagnols, Français, Italiens, pourrions-nous devenir de plus en plus européens en devenant de plus en plus méditerranéens. De plus l'Europe de la diversité pourra voir le libre développement de sa part islamique, à l'ouest avec les Maghrébins d'origine (France) et les turcophones d'origine (Allemagne), à l'est avec les Albanais, les Bosniaques, les Turcs.
La tragédie israélo-palestinienne grève terriblement, hélas! toute possibilité de progrès dans ce sens. Et le règlement de cette tragédie, évidemment par la reconnaissance d'un souveraineté nationale palestinienne et une coopération entre Etats moyen-orientaux, est le chemin obligé pour la nouvelle solidarité méditerranéenne.
Développer l'interdépendance méditerranéenne, c'est aller vers le développement de la solidarité.
Malheureusement les progrès dans la coopération européenne sont altérés par la catastrophe historique que constitue l'autodestruction de la Yougoslavie, sous les poussées serbe et croate. Véritable Nation-Carrefour, la Yougoslavie unissait en elle l'Europe de l'Ouest catholique et l'Europe de l'Est orthodoxe séparées depuis plus d'un millénaire ; elle unissait chrétiens et musulmans les uns et les autres fortement laïcisés. C'est cette plaque tournante, ce trait d'union qui a été brisé, d'où la nouvelle brisure est-ouest et nord-sud(1). Au lieu d'être reconnu et intégré, l'islam européen a été dissocié et rabougri en Bosnie, refoulé dans le rejet de la Turquie hors de l'Union européenne; sa dernière chance serait en France, à moins que sous l'effet d'une poussée xénophobe il y soit au contraire ghettoïsé.

La voie

Il n’y a de vraie communication que s'il y a non seulement compréhension mutuelle des différences, mais aussi, en-deçà des différences, un sentiment d'identité commune.
Le problème préliminaire est dans la nécessité d'assumer et reconnaître le paradoxe d'une identité méditerranéenne en dépit des différences et oppositions de religions, de cultures, d'histoire, de situation économique. D'où la nécessité d'un certain nombre de conditions non moins préliminaires qui sont les suivantes :
— le renforcement du sentiment et de la conscience méditerranéens au sein des pays euro-méditérranéeens, ce qui appelle la constitution d'une entité permanente de consultations non seulement entre les nations européennes bordant la Méditerranée, mais aussi entre les provinces ou régions spécifiquement méditerranéennes au sein de ces nations, et le développement de mouvements de citoyens méditerranéens ;
— un renforcement analogue entre les pays afro-méditerranéens et les pays méditerranéens du Moyen-Orient ;
— la réintégration de plein droit et en pleine égalité de la composante islamique en Europe méditerranéenne, ce qui comporte l'intégration de la Turquie en Europe, la reconnaissance de la Bosnie-Herzégovine comme nation européenne à part entière, l'intégration de l'immigration islamique en France.
Dans l'histoire du siècle précédent et de ce siècle, l'intelligentsia a joué un rôle décisif dans les prises de conscience des identités communes. C’est aujourd'hui aux intellectuels méditerranéens de prôner, défendre et illustrer la conscience et l'identité méditerranéennes. D'où la nécessité d'une union transnationale des intellectuels méditerranéens.
En même temps, il est nécessaire de promouvoir une réforme de pensée via une réforme de l'éducation. Le mode de pensée disjonctif que nous avons reçu nous rend incapables de saisir l'unité dans la diversité comme la diversité dans l'unité. Ou bien nous percevons le divers que nous juxtaposons ou opposons, ou bien nous percevons une unité et nous devenons incapables de saisir les différences. Or il faut arriver à un type de pensée qui puisse nous faire concevoir que, comme disait Leibnitz, "l'un conserve et sauve le multiple".

Pour la pensée méridionale

Le monde est de plus en plus soumis à une pensée à la fois linéaire, quantitative, spécialisée.
Une telle pensée ne perçoit que la causalité mécanique alors que tout obéit de plus en plus à la causalité complexe. Elle réduit le réel à tout ce qui est quantifiable, devient aveugle à la souffrance, la joie, la passion, la poésie, le bonheur et le malheur de nos vies. Elle produit l'aveuglement, non seulement sur l'existence, le concret, l'individuel, mais aussi sur le contexte, le global, le fondamental. Elle entraîne un morcellement, une dilution et finalement une perte de la responsabilité. Elle favorise à la fois les rigidités de l'action et le laxisme de l'indifférence. Elle contribue fortement à la régression démocratique dans les pays occidentaux où tous les problèmes devenus techniques échappent aux citoyens au profit des experts et où la perte de la vision du global et du fondamental laisse libre cours, non seulement aux idées parcellaires les plus closes mais aussi aux idées globales les plus creuses, aux idées fondamentales les plus arbitraires, y compris et surtout chez les techniciens et scientifiques eux-mêmes (d'où le primat du programme au détriment de la stratégie, l'hyper-spécialisation au détriment de la compétence générale, la mécanicité au détriment de la complexité organisationnelle). Elle ignore l'individu vivant et sa qualité de sujet, donc les réalités humaines subjectives.
La logique d'efficacité, prédictibilité, calculabilité, hyper-spécialisation, chronométrie s'est répandue hors du secteur industriel, notamment dans le monde administratif où son organisation était déjà préfigurée dans l'organisation bureaucratique. Elle s'est emparée de nombreux domaines de l'activité sociale : comme l'a dit Giedeon, la mécanisation prend les commandes. Elle devient maîtresse d'abord dans le monde urbain, puis dans le monde rural où elle transforme les paysans en agriculteurs et banlieusardise bourgs et villages... Elle envahit la vie quotidienne : elle règle voyages, consommation, loisirs, éducation, services et provoque ce que George Ritzer appelle la macdonaldisation de la société(2). Elle se répand sur la planète. Ainsi la rationalité close produit de l'irrationalité.
La « pensée unique » n'est qu'un rameau économistique de la pensée réductrice disjonctive qui règne dans tous les domaines et qui commande également les pourfendeurs de cette pensée unique. La pensée disjonctive et la pensée réductrice, incapables de relever le défi des problèmes planétaires, sont tout aussi incapables de traiter les problèmes méditerranéens. La pensée quantitative ne peut qu'être aveugle aux qualités méditerranéennes.
C'est le nord qui a hyper-développé la pensée réductrice, quantitative, disjonctive. La pensée du nord anglo-saxon est faite pour aménager, traiter la prose de la vie, les problèmes d'organisation techniques, pratiques, quantifiables. Or la prose fait survivre alors que la poésie est vivre : une pensée méridionale, comme l'a dit justement Cassano, intègre en elle l'art de vivre, la poésie de la vie.
C'est la Méditerranée qui a besoin d'une pensée qui relie, qui reconnaisse et défende les qualités de la vie, qui sont art de vivre, sagesse, poésie, compréhension.
La pensée méridionale, que propose Cassano, est précisément une pensée complexe. La pensée complexe devient nécessairement une pensée méridionale, c'est-à-dire méditerranéenne.

Materniser et sacraliser

Il nous faut tenter de réveiller et de sacraliser la Méditerranée. Nous devons régénérer la communication tricontinentale en oeuvrant pour faire cesser le terrible déni de justice où l'Occident juge toujours ce qui est islamique ou arabe selon le principe des deux poids deux mesures. Nous devons retrouver l'essence profane de la Méditerranée qui est dans l'ouverture, la communication, la tolérance et la rationalité, et sacraliser cette essence profane. Nous devons nous reméditerranéiser comme citoyens de la communication et citoyens de la complexité. Nous devons ressentir en nous la religion de ce qui nous relie. Et, pour resacraliser la Méditerranée, nous devons en retrouver la substance maternelle, nous devons l'adorer en fils. Sans maternité, il n'y a pas de fraternité. C'est notre lien affectif, mystique, religieux à notre Mer mère qui, à travers tant de douleurs et de misères, de dénis et d'injustices, peut nous donner quand même la joie d'être méditerranéen. Retrouvons notre madre nuestra dans notre mare nostrum. Elle sera pour nous source de poésie vitale.
En cette fin de millénaire, le vaisseau-Terre navigue dans nuit et brouillard. Notre Terre est bien, selon l'ancienne définition du mot planète, astre errant. Nous sommes dans la grande aventure inconnue. Nos espoirs, sans être pour autant utopiques, sont improbables. Mais l'improbable a toujours eu ses chances historiques. Dans l'histoire, nous avons vu souvent, hélas ! que le possible devient impossible, et nous pouvons pressentir que les plus riches possibilités humaines demeurent encore impossibles à réaliser. Mais nous avons vu aussi que l'inespéré, comme l'écroulement du mur de Berlin, devient possible et se réalise. Nous avons souvent vu que l'improbable se réalise plutôt que le probable. Sachons donc espérer en l'inespéré et oeuvrer pour l'improbable.
Le principe d'espérance peut être restauré, mais sans certitude "scientifique", ni promesse "historique". C'est une possibilité incertaine, qui dépend beaucoup des prises de conscience, des volontés, du courage, de la chance... Aussi les prises de conscience sont devenues urgentes et premières.
Nous avons vu que le problème méditerranéen était à la fois local, régional, mondial. A situation à la fois mondiale, régionale et locale, il faut des réponses à la fois mondiales, régionales et locales.

Edgar Morin est sociologue.

 

Notes :
1. Il a manqué à la Yougoslavie quelques décennies pour parachever l'intégration ; il a manqué aux dirigeants une vision, qui, dans le désastre du communisme, aurait sauvé le minimum d'universalisme propre au marxisme.
2. The macdonaldisation of society , Sage Press.