Penser la Méditerranée et méditerranéiser la pensée
Edgar Morin
Les cartes géographiques et par là-même nos représentations mentales nous empêchent de voir la Méditerranée. Je le compris à Valence, où, devant faire un cours sur la Méditerranée, j'en demandai une carte. La carte, cherchée partout, fut introuvable : il y avait des cartes d'Europe, d'Asie, d'Afrique, mais pas de carte méditerranéenne. Et pourtant, durant des milliers d'années, cette mer fut matricielle et porta en elle la plénitude civilisatrice. Durant l'Empire romain elle fut littéralement le centre d'un monde provisoirement pacifié. C'étaient les terres qui entouraient la mer. Puis à partir du XVIe siècle lui est venu le nom de mer-au-milieu-des-terres, Méditerranée. Ce nom fut une conséquence du développement des civilisations continentales. Aujourd'hui la plénitude est devenue vide, la mer est devenue frontière.
Si nous voulons concevoir la Méditerranée, nous ne pouvons le faire
sans concevoir les terres qui l'entourent. Mais nous ne pouvons concevoir ces terres sans
concevoir la Méditerranée. Concevoir la Méditerranée ? Serait-ce illusoire que de
chercher aujourd'hui quelque trait commun qui ne soit pas seulement géo-climatique aux
trois rives, l'africaine, l'asiatique, l'européenne ?
De fait, pour concevoir la Méditerranée il faut concevoir à la fois l'unité, la
diversité et les oppositions; il faut une pensée qui ne soit pas linéaire, qui saisisse
à la fois complémentarités et antagonismes. Oui, la Méditerranée est la mer de la
communication et du conflit, la mer des polythéismes et des monothéismes, la mer du
fanatisme et de la tolérance, et, ô merveille, la mer où le conflit, enfin policé,
dans la petite Athènes du Ve siècle, est devenu débat démocratique et débat
philosophique.
Le comble de la raison est apparu en Méditerranée, des philosophes grecs à Averroès,
d'Averroès aux humanistes de la Renaissance, et aussi le comble de la folie avec la
destruction par le fer, le feu et le fanatisme de tant de vies, villes, livres, oeuvres
d'art, civilisations.
Paradoxe suprême : les trois religions de la Méditerranée ont un même Dieu, mais ce
Dieu unique est divisé en trois Dieux jumeaux et ennemis : ces trois faces du Même se
disputent la légitimité céleste et terrestre ; chacun prétend avoir énoncé la vraie
Loi ; chacun exige de façon monopoliste, plus que monothéiste, la vraie adoration. Ils
se sont combattus par les armes, par la mort, par les destructions et par les
excommunications. Deux d'entre eux sont redevenus particulièrement irascibles.
Antagonismes religieux et nationaux
Si l'idée de nation, issue de l'Europe occidentale, s'est répandue
aujourd'hui dans toutes les régions méditerranéennes, elle a aggravé les oppositions
ethniques et religieuses, elle a apporté son absolutisme propre. On peut même dire que
la transplantation de l'idée occidentale de nation, dans le monde pluriel et ethniquement
mêlé de l'ex-empire ottoman, qui couvrait le sud de la Méditerranée jusqu'en Algérie,
le Moyen-Orient en entier, et le nord de la Méditerranée jusqu'en Albanie, y a produit,
non seulement des émancipations, mais des déchirements et des maux : la décomposition
des cosmopolitismes civilisateurs des grandes cités comme Istanbul, Beyrouth, Alexandrie,
des déchaînements de purifications ethniques ou religieuses se traduisant par
l'expulsion des minorités depuis les guerres gréco-turques jusqu'à la guerre de
dislocation de la Yougoslavie.
La Méditerranée voit donc aujourd'hui l'aggravation de ses antagonismes religieux et le
développement d'antagonismes nationaux. De plus, elle subit de façon particulièrement
intense les grands antagonismes de l'ère planétaire. Une ligne sismique, partant du
Caucase, traversant le Moyen-Orient et s'avançant en Méditerranée, concentre en elle de
façon virulente l'affrontement de tout ce qui s'oppose dans la planète : Occident et
Orient, Nord et Sud, islam et christianisme (avec l'interférence aggravante du
judaïsme), laïcité et religion, fondamentalisme et modernisme. Richesse et pauvreté.
Ces oppositions s'exaspèrent dans et par les antagonismes entre Etats aux frontières
arbitraires, opprimant chacun une ethnie ou une religion. La guerre endémique qui sévit
dans le Moyen-Orient, fait de celui-ci la principale poudrière du monde.
Plus encore, la Méditerranée subit à sa façon propre, parfois plus gravement
qu'ailleurs, l'ensemble des menaces globales qui pèsent sur la planète. La menace
nucléaire est présente avec les têtes nucléaires en possession d'Israël et la
nucléarisation tôt ou tard probable d'au moins deux nations proches. La menace
écologique a déjà pollué gravement les eaux et les rives méditerranéennes, et les
dérèglements météorologiques, dépendant en grande partie des perturbations subies
sous les effets conjugués des urbanisations, industrialisations et déforestations
proches et lointaines, contribuent à la désertification de terres cultivées et aux
inondations de régions sèches.
Simultanément, les cultures et civilisations méditerranéennes, y compris occidentales,
mais surtout les autres, subissent les effets du déferlement homogénéisant et
standardisant des processus techno-industriels, notamment la déstructuration des
solidarités traditionnelles ainsi que la dépendance de plus en plus étroite à l'égard
de l'économie monétarisée. Tout cela suscite, par réaction, le repli sur les
identités nationales/religieuses et par là-même les refermetures et hostilités
identitaires. Ce repli sur le passé est accentué et amplifié par un autre phénomène
mondial d'une très grande ampleur, bien que survenu de façon quasi invisible, qui est la
perte du futur.
La perte du futur
L'Europe avait répandu la foi dans le progrès sur la planète
entière. Les sociétés, arrachées à leurs traditions, éclairaient leur devenir, non
plus en suivant la leçon du passé, mais en allant vers un futur promis. Le temps était
ascensionnel. Le progrès était identifié à la marche même de l'histoire humaine et il
était propulsé par les développements de la science, de la technique, de la raison. La
perte de la relation au passé était remplacée, compensée par le gain de la marche vers
le futur. La foi moderne dans le développement, le progrès, le futur, s'était répandue
sur la terre entière. Cette foi constituait le fondement commun à l'idéologie
démocratique-capitaliste occidentale, où le progrès promettait biens et bien-être
terrestres, et à l'idéologie communiste, religion de salut terrestre, allant jusqu'à
promettre un "avenir radieux". Partout dans le tiers-Monde l'idée de
développement sembla devoir apporter un futur libéré des pires entraves.
Tout bascula à partir des années 70. A l'est, l'avenir radieux s'assombrit puis chavira
en 1989. A l'ouest, la crise des années 68 révéla la fragilité des soubassements de la
« société industrielle évoluée » et les alertes économiques et sociales successives
obscurcirent la promesse. Enfin, dans le tiers-monde, les échecs du développement
débouchent sur régressions, stagnations, famines, guerres civiles/tribales/religieuses.
Au cours de la même époque, le noyau même de la foi dans le Progrès
-Science/Technique/Industrie - se trouva de plus en plus profondément corrodé. La
Science révéla une ambivalence de plus en plus radicale avec la maîtrise de l'énergie
nucléaire puis les possibilités de manipulations génétiques. Au cours de la même
période, il apparut que le développement techno-économique lui-même causait des
nuisances et pollutions de plus en plus massives et généralisées.
Ainsi partout le développement de la triade Science/Technique/Industrie perd son
caractère providentiel. L'idée de modernité demeure encore conquérante et pleine de
promesse partout où l'on rêve de bien-être et de moyens techniques libérateurs. Mais
elle commence à être mise en question dans le monde du bien-être ; l'individualisme y
signifie non seulement autonomie et émancipation, mais aussi atomisation et
anonymisation. La sécularisation signifie non seulement libération par rapport aux
dogmes religieux, mais aussi perte des fondements, angoisse, doute, nostalgie des grandes
certitudes. La différenciation des valeurs débouche, non plus seulement sur l'autonomie
morale, l'exaltation esthétique, la libre recherche de la vérité, mais aussi sur la
démoralisation, l'esthétisme frivole, le nihilisme.
Nous avons désormais perdu les Certitudes qui nous téléguidaient vers le Futur. Le
progrès n'est assuré automatiquement par aucune Loi de l'Histoire. Le devenir n'est pas
nécessairement développement. « Le devenir est désormais problématisé, et
le sera à jamais », disait Patocka. Le futur se nomme incertitude.
La maladie du futur s'immisce dans le présent et induit une détresse psychologique,
surtout lorsque tout le capital de foi d'une civilisation s'est investi dans le futur. La
vie au jour le jour peut amortir cette crise du futur et faire qu'en dépit des
incertitudes l'on continue à espérer individuellement, pour soi, à mettre au monde des
enfants, à projeter leur avenir. Mais l'incertitude et l'angoisse rongent en profondeur.
La crise du futur suscite la revanche du passé. Quand le futur est perdu et que le
présent est malade, alors il reste à se réfugier dans le passé, c'est-à-dire dans le
retour aux racines ethniques, nationales, religieuses. En même temps, il y a dans le
monde, et y compris en Europe, une résistance des identités menacées par la
standardisation et l'homogénéisation qu'apporte le déferlement technique-industriel.
Ainsi la perte du futur et le souci de l'identité convergent pour stimuler un peu partout
les ressourcements. Dans ce sens l'Etat-Nation permet à des ethnies même minuscules de
se rattacher à une identité, de retrouver une communauté et de trouver protection,
sécurité. Mais la refermeture nationaliste aggrave l'incapacité à trouver les formes
associatives qui permettraient de civiliser l'ère planétaire.
Nous vivons à la fois la crise du Passé, la crise du Futur, la crise du Devenir. Ces
crises sont en même temps la crise du développement et la crise de notre ère
planétaire, marquée entre autres par les problèmes de plus en plus graves posés par
l'urbanisation du monde, les dérèglements économiques et démographiques, les
régressions et piétinements démocratiques, la marche accélérée et incontrôlée de
la techno-science, et, dans tout cela, les dangers d'une homogénéisation
civilisationnelle qui détruit les diversités culturelles, inséparables des dangers
contraires d'une balkanisation des peuples.
Surgissement des nationalismes
En même temps la crise du futur détermine un gigantesque reflux vers
le passé, et cela d'autant plus que le présent est misérable, angoissé, malheureux. Le
passé, qui avait été ruiné par le futur, ressuscite de la ruine du futur. D'où ce
formidable et multiforme mouvement de ressourcement et de retour aux fondements ethniques,
nationaux, religieux perdus ou oubliés, où surgissent les divers fondamentalismes. Les
années 77-80 sont un tournant important pour les religions méditerranéennes : en 1977,
le sionisme laïque fait place à un israélisme biblique avec l'arrivée de Begin au
pouvoir ; en 1978, Jean-Paul II est élu pape et entame la ré-évangélisation du monde ;
en 1979, l'Iran laïcisé tombe sous le pouvoir de l'ayatollah Khomeiny.
Les effets de ces formidables basculement et tête à queue entre passé et futur sont
loin d'être épuisés et beaucoup seront imprévus.
A toutes ces épreuves subies par la Méditerranée, il faut ajouter les effets
sur-perturbateurs des récents développements que constitue la mondialisation du
libéralisme économique. Le nouveau marché mondial, qui ne dispose pas d'autres
régulations extérieures que celles insuffisantes et souvent peu pertinentes du fmi et de
la Banque mondiale, a déclenché un processus d'aggravation des inégalités, y compris
au sein de chaque nation, et les nouvelles crises qui surgissent, comme la crise
asiatique, déclenchent des bouleversements et désordres, qui non seulement s'ajoutent
aux grands conflits planétaires, mais aussi les intensifient et rendent plus virulents
encore les problèmes de la zone sismique méditerranéenne. A considérer les
interférences et inter-rétroactions entre les processus économiques, démographiques,
sociologiques, techniques, scientifiques, politiques, mythologiques, idéologiques,
religieux, nous sommes dans un chaos mondial dont les effets génésiques se feront
peut-être sentir de façon positive, mais suscitent jusqu'à présent des effets
déstructurateurs et désintégrateurs. Et bien entendu, ils favorisent à leur tour les
replis identitaires et l'essor des intégrismes.
Bien que la situation, révélant les effets pervers du libéralisme économique mondial,
redonne un sens prioritaire à la critique de l'argent, justifie la dénonciation d'une
politique asservie à la rentabilité économique et donne une relégitimation à la
critique marxiste du capitalisme, bien qu'elle suscite virulences contestataires et
révoltes, ces virulences favorisent principalement les nationalismes clos et les
intégrismes. La situation ne réussit pas à ressusciter la promesse de salut terrestre
qu'avait répandue le communisme sous ses différentes variantes ; elle n'opère pas le
retour du Mythe du futur radieux, d'autant plus que le futur en tant que tel est en
miettes.
La crise de lhumanisme
Il ne reste même plus cette idée-force de la pensée socialiste du
début du siècle, qu'auraient pu régénérer les multiplications des communications
internationales, et qui est l'idée internationaliste. Alors que la planétarisation avait
suscité à gauche au XIXe siècle une conscience d'humanité et la formation
d'internationales socialistes, il est stupéfiant qu'elle suscite aujourd'hui, à gauche
même, le refus du mondial, les rétractions nationalistes et, chez quelques
intellectuels, le mépris pour la notion d'humanité et pour l'engagement humanitaire.
Comme de plus l'internationalisme marxiste comportait la sous-estimation de l'idée de
nation, il est comme étouffé dans l'oeuf par les virulences nationalistes et il n'a
aucune chance de retour sous sa forme antinationale première.
Pire encore : nous subissons la crise de l'humanisme, quasi-religion de la personne
humaine, qui s'était imposé dans le monde laïcisé. Certes, cet humanisme était double
: d'un côté il donnait à l'homme mission de maîtriser la nature et de conquérir le
monde, et il est bon que cet humanisme orgueilleux soit éliminé par notre nouvelle
connaissance du cosmos et de la nature ; mais d'un autre côté, l'humanisme reconnaissait
en l'être humain un sujet de droits, dont le droit à la liberté et l'épanouissement de
soi, et en même temps un sujet éthique ayant des devoirs de solidarité : il y avait
dans cet humanisme la potentialité d'une religion de la fraternité. Or la notion de
sujet étant éliminée des sciences réductionnistes, rejetée par les structuralismes et
sociologismes, les sur-moi éthiques se dissolvant dans l'individualisme égocentrique et
dans le grégarisme, l'humanisme est aujourd'hui incapable de nourrir et damplifier
le si nécessaire progrès de la solidarité humaine vers la Terre-Patrie.
Malheureusement, partout la conscience planétaire est sous-développée, partout la
conscience humaniste est en crise, partout prennent force les formules nationalistes
intégrales, intégristes ou national-religieuses. Le national-religieux succède au
national-socialisme et au socialisme national, reprenant à son compte de façon close et
ethnocentrique les valeurs fraternalistes et communautaires.
L'insoutenable complexité du monde
Il nous faut dès lors concevoir l'insoutenable complexité du monde,
dans le sens où il faut considérer à la fois l'unité et la diversité du processus
planétaire, ses complémentarités en même temps que ses antagonismes. La planète n'est
pas un système global mais un tourbillon en mouvement, dépourvu de centre organisateur :
il y a actuellement une hégémonie provisoire (dont on ne sait si elle sera durable),
mais non un empire mondial organisé ni même un « nouvel ordre mondial ». L'hégémonie
des Etats-Unis, qui a comporté l'appui à des dictatures militaires au temps de la guerre
froide, n'a jamais été totalitaire comme le fut la domination soviétique et elle
comporte ses ambivalences. Il nous faut une considération du visage ambigu et complexe de
l'hégémonie américaine.
La planète est en détresse : la crise du progrès affecte l'humanité entière,
entraîne partout des ruptures, fait craquer les articulations, détermine les replis
particularistes ; les guerres se rallument ; le monde perd la vision globale et le sens de
l'intérêt général. Partout la foi dans la science, la technique, l'industrie se heurte
aux problèmes que posent la science, la technique, l'industrie. Nous ne sommes plus dans
l'étape ultime avant d'accéder à « l'avenir radieux ». Nous ne sommes pas au moment
d'accomplissement de l'histoire humaine, nous sommes encore dans la préhistoire de
l'esprit humain, et nous sommes toujours dans l'âge de fer planétaire.
Tant de problèmes dramatiquement liés font penser que le monde n'est pas seulement en
crise, il est dans cet état violent où s'affrontent les forces de mort et les forces de
vie, que l'on peut appeler agonie. Bien que solidaires, nous demeurons ennemis les uns des
autres, et le déferlement des haines de race, religion, idéologie, entraîne toujours
guerres, massacres, tortures, haines, mépris. L'humanité n'arrive pas à accoucher de
l'Humanité. Nous ne savons pas encore s'il s'agit seulement de l'agonie d'un vieux monde,
qui annonce une nouvelle naissance, ou d'une agonie mortelle.
Peut-être la plus grande menace qui pèse sur la planète vient-elle de l'alliance entre
deux barbaries. La première vient du fond des âges historiques et apporte la guerre, le
massacre, la déportation, le fanatisme. La seconde, glacée, anonyme, vient de notre
civilisation techno-industrielle : elle ne connaît que le calcul et ignore les individus,
leur chair, leurs sentiments, leurs âmes.
La mondialisation de lhumanisme
Et pourtant, de façon à la fois corrélative et antagoniste à la
mondialisation technico-économique, une seconde mondialisation s'est déclenchée dès le
début de l'ère planétaire. C'est la mondialisation de l'humanisme, de l'idée des
droits humains, du principe de liberté-égalité-fraternité ; c'est la mondialisation de
l'idée de démocratie, la mondialisation de l'idée de solidarité humaine.
La multiplication des communications de toutes sortes permet la transmission des
informations en tout point de la planète ; elle permet aussi la compréhension entre
humains de cultures et nationalités différentes. La mondialisation de
l'inter-compréhension humaine progresse bien que les incompréhensions progressent plus
rapidement encore.
Une politique pour la seconde mondialisation n'aurait pas seulement pour visée une ou des
institutions régulatrices au sommet, elle devrait être animée par un esprit de civisme
terrien. Celui-ci est apparu déjà sous des formes diverses : les associations proprement
civiques depuis Citoyens du monde fondée par Gary Davis au lendemain de la Seconde Guerre
mondiale, puis le Club de Rome jusqu'à l'Alliance pour un monde responsable et solidaire
et le Club de Budapest. La fondation Gorbatchev, les associations humanitaires comme
Médecins sans frontières, les associations de défense des droits humains comme Amnesty
international, les associations de défense des minorités menacées d'extermination comme
Survival International, les associations de sauvegarde de la biosphère depuis Greenpeace,
les multiples et multiformes ong, véritables bouillons de culture d'idées et
d'activités, le foisonnement dans le monde pauvre d'initiatives de solidarités rurales
ou urbaines, tout cela nous indique que le civisme planétaire, s'il englobe la dimension
humanitaire, l'a aussi dépassée et concerne toutes les dimensions humaines.
C'est bien dans le contexte et le complexe mondial qu'il faut situer notre Méditerranée.
Elle porte en elle la crise du monde tout en vivant sa crise singulière. De même que le
monde nécessite une mondialisation de compréhension et de solidarité, la Méditerranée
nécessite une méditerranéisation de compréhension et de solidarité ; de même que le
monde ne peut se sauver qu'avec l'aide d'une religion de la fraternité humaine, de même
la Méditerranée ne peut se sauver qu'avec l'aide d'une religion de la fraternité
méditerranéenne ; de même que le monde nécessite des instances de décision pour les
problèmes communs de vie et de mort, de même la Méditerranée nécessite des instances
de décision pour ses problèmes nucléaires, écologiques, économiques, militaires.
Nord et sud
Comment établir compréhension entre sud de lEurope et nord de
lAfrique, ce sud étant le nord de l'autre et ce nord étant le sud de l'autre ?
Aujourd'hui tout semble opposer une Europe de l'ouverture à un Islam de la fermeture.
Mais dans l'histoire passée l'Islam fut à Bagdad, Grenade, Istanbul ouverture et
tolérance religieuse ; l'empire ottoman de religion musulmane toléra en son sein les
populations orthodoxes, catholiques, juives, alors que l'Europe catholique en extirpait et
en rejetait de son sein tout ce qui était islamique. Le paradoxe est que ce sont
l'intolérance et l'absolutisme catholiques qui ont provoqué la naissance, par réaction,
du laïcisme européen.
En déversant une partie de sa sève religieuse dans la religion de l'Etat-Nation,
l'Europe occidentale a permis le développement d'une sphère laïque privée et publique.
Dans le monde islamique (sauf en Turquie), l'accouchement récent de lEtat-Nation
s'est très mal dissocié d'une conception théologique de la politique. Sami Naïr
explique fort bien pourquoi et comment la laïcité fut manquée en Algérie.
Il faut ajouter que dans les nations euro-occidentales, la relation
antagoniste/complémentaire entre capital et travail, patronat et salariat, gauche
évolutive et droite conservatrice a pu déterminer des sociétés à la fois
démocratiques et capitalistes où le monde salarial fut progressivement protégé par
lEtat-providence. Par contre les nations arabo-islamiques récemment émancipées
n'ont pas connu une telle dialogique : elles ont subi soit l'oppression sans contrepartie
des potentats, soit des dictatures bureaucratiques militarisées. Tout se passe comme si
l'opposition entre ces deux mondes tenait, non à la nature de leurs religions, mais
plutôt à un décalage historique d'un à deux siècles.
Ainsi l'Europe est devenue progressivement ouverture, alors que l'Islam, refoulé,
dominé, devenait fermeture. Mais la potentialité tolérante était dans l'islam
religieux. La potentialité laïque est présente dans le monde arabe et elle pourrait se
manifester dans une conjoncture historique nouvelle, qui supposerait l'établissement de
relations véritablement égales entre le monde arabo-musulman et le monde occidental, ce
qui nécessite d'en finir avec la politique et la mentalité des deux poids et deux
mesures, et de manifester une compréhension et une coopération véritables. Nous en
sommes évidemment très loin, mais il s'agit là d'une condition sine qua non pour le
dialogue, lui-même nécessaire à la restauration d'une Méditerranée commune.
Reconnaissons que la logique actuelle conduit plutôt à ce que Huntington appelle guerre
de civilisations.
L'Europe pourrait fournir un apport culturel capital au dialogue méditerranéen nord-sud
et ouest-est ; c'est celui de la problématisation issue de la renaissance :
problématiser le monde, la nature, Dieu, l'homme ; c'est celui de la dialogique,
c'est-à-dire le jeu fécond d'opposition des grandes idées Foi/Doute, Raison/Religion,
Croyance/Science ; c'est celui de la tolérance propre à la laïcité : non seulement la
tolérance au premier degré, celle qui accorde le droit d'expression à des idées que
nous jugeons erronées voire détestables, mais aussi la tolérance au second degré, qui
comporte la conscience que le contraire de nos vérités profondes ce sont d'autres
vérités profondes, et qui est donc la conscience de la part de vérité qu'il y a dans
l'idée ennemie ; c'est la rationalité non seulement critique, mais aussi autocritique,
qui, toujours ouverte et en mouvement, s'oppose à la raison glacée, arrogante et fermée
; c'est la résistance à l'anathème, à l'intimidation, au jugement d'autorité. Bien
sûr, ces vertus ne sont pas dominantes en Europe ; elles y ont été et demeurent
minoritaires, mais elles y sont encore vives.
L'autre apport de l'Europe serait politique ; pas seulement dans la défense et
l'illustration de l'idée de démocratie, mais aussi dans l'exemple associatif de l'Union
européenne et la généralisation de l'idée d'association, nécessaire non seulement aux
pays du Maghreb, mais aussi à l'ensemble des pays arabes et aux divers pays
méditerranéens.
La construction d'une Europe politique et culturelle, au-delà de l'économie, serait le
développement d'une Europe de la diversité où sa partie méditerranéenne aurait sa
spécificité et son autonomie. Les notions d'Europe et de Méditerranée sont deux
notions en interférence : la seconde n'est pas la frontière de la première. On ne peut
retrouver la Méditerranée qu'en cessant de la percevoir comme frontière et qu'en la
considérant comme bien commun et grande communicatrice. Le développement de l'Union
européenne serait nécessairement polycentrique : des sous-ensembles se formeraient dans
un grand ensemble, dont l'ensemble baltico-nordique, et également l'ensemble latin de
caractère méditerranéen. Ainsi nous, Espagnols, Français, Italiens, pourrions-nous
devenir de plus en plus européens en devenant de plus en plus méditerranéens. De plus
l'Europe de la diversité pourra voir le libre développement de sa part islamique, à
l'ouest avec les Maghrébins d'origine (France) et les turcophones d'origine (Allemagne),
à l'est avec les Albanais, les Bosniaques, les Turcs.
La tragédie israélo-palestinienne grève terriblement, hélas! toute possibilité de
progrès dans ce sens. Et le règlement de cette tragédie, évidemment par la
reconnaissance d'un souveraineté nationale palestinienne et une coopération entre Etats
moyen-orientaux, est le chemin obligé pour la nouvelle solidarité méditerranéenne.
Développer l'interdépendance méditerranéenne, c'est aller vers le développement de la
solidarité.
Malheureusement les progrès dans la coopération européenne sont altérés par la
catastrophe historique que constitue l'autodestruction de la Yougoslavie, sous les
poussées serbe et croate. Véritable Nation-Carrefour, la Yougoslavie unissait en elle
l'Europe de l'Ouest catholique et l'Europe de l'Est orthodoxe séparées depuis plus d'un
millénaire ; elle unissait chrétiens et musulmans les uns et les autres fortement
laïcisés. C'est cette plaque tournante, ce trait d'union qui a été brisé, d'où la
nouvelle brisure est-ouest et nord-sud(1). Au lieu d'être reconnu et
intégré, l'islam européen a été dissocié et rabougri en Bosnie, refoulé dans le
rejet de la Turquie hors de l'Union européenne; sa dernière chance serait en France, à
moins que sous l'effet d'une poussée xénophobe il y soit au contraire ghettoïsé.
La voie
Il ny a de vraie communication que s'il y a non seulement
compréhension mutuelle des différences, mais aussi, en-deçà des différences, un
sentiment d'identité commune.
Le problème préliminaire est dans la nécessité d'assumer et reconnaître le paradoxe
d'une identité méditerranéenne en dépit des différences et oppositions de religions,
de cultures, d'histoire, de situation économique. D'où la nécessité d'un certain
nombre de conditions non moins préliminaires qui sont les suivantes :
le renforcement du sentiment et de la conscience méditerranéens au sein des pays
euro-méditérranéeens, ce qui appelle la constitution d'une entité permanente de
consultations non seulement entre les nations européennes bordant la Méditerranée, mais
aussi entre les provinces ou régions spécifiquement méditerranéennes au sein de ces
nations, et le développement de mouvements de citoyens méditerranéens ;
un renforcement analogue entre les pays afro-méditerranéens et les pays
méditerranéens du Moyen-Orient ;
la réintégration de plein droit et en pleine égalité de la composante islamique
en Europe méditerranéenne, ce qui comporte l'intégration de la Turquie en Europe, la
reconnaissance de la Bosnie-Herzégovine comme nation européenne à part entière,
l'intégration de l'immigration islamique en France.
Dans l'histoire du siècle précédent et de ce siècle, l'intelligentsia a joué un rôle
décisif dans les prises de conscience des identités communes. Cest aujourd'hui aux
intellectuels méditerranéens de prôner, défendre et illustrer la conscience et
l'identité méditerranéennes. D'où la nécessité d'une union transnationale des
intellectuels méditerranéens.
En même temps, il est nécessaire de promouvoir une réforme de pensée via une réforme
de l'éducation. Le mode de pensée disjonctif que nous avons reçu nous rend incapables
de saisir l'unité dans la diversité comme la diversité dans l'unité. Ou bien nous
percevons le divers que nous juxtaposons ou opposons, ou bien nous percevons une unité et
nous devenons incapables de saisir les différences. Or il faut arriver à un type de
pensée qui puisse nous faire concevoir que, comme disait Leibnitz, "l'un
conserve et sauve le multiple".
Pour la pensée méridionale
Le monde est de plus en plus soumis à une pensée à la fois
linéaire, quantitative, spécialisée.
Une telle pensée ne perçoit que la causalité mécanique alors que tout obéit de plus
en plus à la causalité complexe. Elle réduit le réel à tout ce qui est quantifiable,
devient aveugle à la souffrance, la joie, la passion, la poésie, le bonheur et le
malheur de nos vies. Elle produit l'aveuglement, non seulement sur l'existence, le
concret, l'individuel, mais aussi sur le contexte, le global, le fondamental. Elle
entraîne un morcellement, une dilution et finalement une perte de la responsabilité.
Elle favorise à la fois les rigidités de l'action et le laxisme de l'indifférence. Elle
contribue fortement à la régression démocratique dans les pays occidentaux où tous les
problèmes devenus techniques échappent aux citoyens au profit des experts et où la
perte de la vision du global et du fondamental laisse libre cours, non seulement aux
idées parcellaires les plus closes mais aussi aux idées globales les plus creuses, aux
idées fondamentales les plus arbitraires, y compris et surtout chez les techniciens et
scientifiques eux-mêmes (d'où le primat du programme au détriment de la stratégie,
l'hyper-spécialisation au détriment de la compétence générale, la mécanicité au
détriment de la complexité organisationnelle). Elle ignore l'individu vivant et sa
qualité de sujet, donc les réalités humaines subjectives.
La logique d'efficacité, prédictibilité, calculabilité, hyper-spécialisation,
chronométrie s'est répandue hors du secteur industriel, notamment dans le monde
administratif où son organisation était déjà préfigurée dans l'organisation
bureaucratique. Elle s'est emparée de nombreux domaines de l'activité sociale : comme
l'a dit Giedeon, la mécanisation prend les commandes. Elle devient maîtresse d'abord
dans le monde urbain, puis dans le monde rural où elle transforme les paysans en
agriculteurs et banlieusardise bourgs et villages... Elle envahit la vie quotidienne :
elle règle voyages, consommation, loisirs, éducation, services et provoque ce que George
Ritzer appelle la macdonaldisation de la société(2). Elle se
répand sur la planète. Ainsi la rationalité close produit de l'irrationalité.
La « pensée unique » n'est qu'un rameau économistique de la pensée réductrice
disjonctive qui règne dans tous les domaines et qui commande également les pourfendeurs
de cette pensée unique. La pensée disjonctive et la pensée réductrice, incapables de
relever le défi des problèmes planétaires, sont tout aussi incapables de traiter les
problèmes méditerranéens. La pensée quantitative ne peut qu'être aveugle aux
qualités méditerranéennes.
C'est le nord qui a hyper-développé la pensée réductrice, quantitative, disjonctive.
La pensée du nord anglo-saxon est faite pour aménager, traiter la prose de la vie, les
problèmes d'organisation techniques, pratiques, quantifiables. Or la prose fait survivre
alors que la poésie est vivre : une pensée méridionale, comme l'a dit justement
Cassano, intègre en elle l'art de vivre, la poésie de la vie.
C'est la Méditerranée qui a besoin d'une pensée qui relie, qui reconnaisse et défende
les qualités de la vie, qui sont art de vivre, sagesse, poésie, compréhension.
La pensée méridionale, que propose Cassano, est précisément une pensée complexe. La
pensée complexe devient nécessairement une pensée méridionale, c'est-à-dire
méditerranéenne.
Materniser et sacraliser
Il nous faut tenter de réveiller et de sacraliser la Méditerranée.
Nous devons régénérer la communication tricontinentale en oeuvrant pour faire cesser le
terrible déni de justice où l'Occident juge toujours ce qui est islamique ou arabe selon
le principe des deux poids deux mesures. Nous devons retrouver l'essence profane de la
Méditerranée qui est dans l'ouverture, la communication, la tolérance et la
rationalité, et sacraliser cette essence profane. Nous devons nous reméditerranéiser
comme citoyens de la communication et citoyens de la complexité. Nous devons ressentir en
nous la religion de ce qui nous relie. Et, pour resacraliser la Méditerranée, nous
devons en retrouver la substance maternelle, nous devons l'adorer en fils. Sans
maternité, il n'y a pas de fraternité. C'est notre lien affectif, mystique, religieux à
notre Mer mère qui, à travers tant de douleurs et de misères, de dénis et
d'injustices, peut nous donner quand même la joie d'être méditerranéen. Retrouvons
notre madre nuestra dans notre mare nostrum. Elle sera pour nous source de poésie vitale.
En cette fin de millénaire, le vaisseau-Terre navigue dans nuit et brouillard. Notre
Terre est bien, selon l'ancienne définition du mot planète, astre errant. Nous sommes
dans la grande aventure inconnue. Nos espoirs, sans être pour autant utopiques, sont
improbables. Mais l'improbable a toujours eu ses chances historiques. Dans l'histoire,
nous avons vu souvent, hélas ! que le possible devient impossible, et nous pouvons
pressentir que les plus riches possibilités humaines demeurent encore impossibles à
réaliser. Mais nous avons vu aussi que l'inespéré, comme l'écroulement du mur de
Berlin, devient possible et se réalise. Nous avons souvent vu que l'improbable se
réalise plutôt que le probable. Sachons donc espérer en l'inespéré et oeuvrer pour
l'improbable.
Le principe d'espérance peut être restauré, mais sans certitude
"scientifique", ni promesse "historique". C'est une possibilité
incertaine, qui dépend beaucoup des prises de conscience, des volontés, du courage, de
la chance... Aussi les prises de conscience sont devenues urgentes et premières.
Nous avons vu que le problème méditerranéen était à la fois local, régional,
mondial. A situation à la fois mondiale, régionale et locale, il faut des réponses à
la fois mondiales, régionales et locales.
Edgar Morin est sociologue.
Notes :
1. Il a manqué à la Yougoslavie quelques décennies pour parachever l'intégration ; il
a manqué aux dirigeants une vision, qui, dans le désastre du communisme, aurait sauvé
le minimum d'universalisme propre au marxisme.
2. The macdonaldisation of society , Sage Press.