Hassan Il, dix-septième souverain de la dynastie alaouite, installée en 1666, s'est éteint le 23 juillet à Rabat à l'âge de 70 ans. Son long règne de trente-huit ans il était monté sur le trône à la mort de Mohamed V, le 26 février 1961 s'est achevé mieux qu'il n'avait commencé. Monarque absolu et féodal à ses débuts, il s'est imposé depuis la fin des années 1980 comme le chef d'Etat le plus libéral du monde arabe et ce malgré les atteintes aux droits de l'homme commises dans le passé. Il est le seul aussi à avoir, depuis février 1998, pratiqué l'alternance (même s'il revient à Mohamed VI de la parfaire et de la consolider) en nommant Premier ministre Abderrahmane Youssoufi, chef de l'USFP et ancien prisonnier politique.
Quel contraste entre le beau prince Moulay Hassan, fringant et arrogant,
flambeur et impulsif, cassant mais charmeur si nécessaire, et le monarque vieillissant,
sage et paternel, traits tirés et regard las qui nhésitait pas, quelques semaines
avant sa mort, à admettre qu'il avait commis des erreurs et à exprimer ses
"regrets" pour ses manquements aux droits de l'homme(1). A
la fin des années 1960, une formule circulait dans les milieux diplomatiques au Maghreb :
"Boumediene est un joueur d'échecs, Hassan Il un as du poker ! " A
lépoque, les monstres sacrés qu'étaient le roi Fayçal d'Arabie et Habib
Bourguiba le considéraient avec condescendance et Gamal Abdel Nasser aurait vu d'un bon
il des "Officiers libres" marocains remplacer la monarchie par une
république. Or, au fil des ans, le tacticien fougueux préoccupé de préserver avant
tout les privilèges de l'absolutisme royal s'est mué en stratège soucieux de l'avenir
de la dynastie et de la nation.
Cette évolution ne l'empêcha pas de conserver le goût du faste et de veiller à
préserver sa fortune, la plus importante du Maroc (elle serait estimée à plus de dix
milliards de francs). Il avait le sens du symbole et en a joué parfois avec cynisme,
toujours avec lucidité, pour frapper les imaginations et entraîner l'adhésion à sa
personne, à sa fonction, à son action. Dans ce pays de culture qu'est le Maroc mais où
la moitié de la population est analphabète, il a utilisé le signe et l'image pour
exprimer les facettes de sa personnalité et de sa politique comme en témoigne, entre
autres, le choix de ses tenues à la télévision et dans la vie publique.
"Commandeur des croyants", Il revêt la djellaba blanche traditionnelle lors des
cérémonies officielles. Simple fidèle d'un islam qui se veut égalitaire, il ceint avec
humilité le drap blanc du pèlerinage à La Mecque. Gardien du trône, il reçoit
l'allégeance de ses sujets du haut de son cheval d'apparat dans le méchouar
(palais royal). Chef des armées, il arbore l'uniforme d'amiral (il a été officier sur
la Jeanne dArc), d'aviateur (c'est un pilote accompli) ou de général. Dans ce pays
où le football est roi, il coiffe, avec un savant négligé, la casquette du sportif en
tenue de golf ou la bombe du cavalier. Enfin, le complet veston qu'il porte le plus
souvent, contrairement à son père, traduit sa volonté de modernité(2).
Il n'avait pas que l'apparence. Si autant de chefs d'Etat se sont rendus à Rabat pour lui
rendre un dernier hommage ce n'était pas simplement en raison de sa fonction et du rôle
qu'il a joué sur la scène régionale et internationale, en particulier dans le processus
de paix israélo-arabe. Rois, présidents, premiers ministres, bref ses principaux
interlocuteurs tout comme les journalistes, y compris beaucoup de ceux qui l'ont
combattu appréciaient sa conversation ; je le précise car certains d'entre eux
(Anouar al Sadate, François Mitterrand, Shimon Pérès...) me l'ont dit. En effet,
contrairement à nombre de dirigeants qui pratiquent la langue de bois ou recourent à un
langage formel, il avait le sens de la formule, faisait de subtiles analyses et se
montrait parfois visionnaire. Il est vrai qu'il a appris, après bien des faux-pas et des
bavures comme la "guerre des sables" (1963) avec l'Algérie qui venait
d'accéder à l'indépendance, que la politique, art du possible, est une longue patience.
Régner et gouverner
C'est le 9 juillet 1929 qu'il a vu le jour. Dès l'âge de deux ans, il
reçoit une double éducation, arabe et française. Il a moins de dix ans quand son père
commence à l'initier aux arcanes du pouvoir. Dans Le défi(3),
il raconte sa participation à l'entrevue historique d'Anfa, en juin 1943, avec Winston
Churchill et Franklin Roosevelt qui avait notamment déclaré : "Le système
colonial est périmé et à mon avis condamné". Cette rencontre le marque et il
en conservera le goût de la diplomatie dont il demeurera toujours, une fois roi, le
véritable chef. Malgré les heurts avec la Résidence générale, dont les occupants
méprisent les "indigènes" contrairement au maréchal Lyautey, le Sultan
que De Gaulle fera Compagnon de la Libération se range aux côtés de la France
libre ; quelque 20 000 Marocains mourront pour elle. Néanmoins, la paix revenue, le Maroc
n'obtient pas lindépendance tant espérée. Le monarque la réclame avec force dans
un discours prononcé à Tanger le 10 avril 1947. Paris réagit en nommant Résidents des
généraux énergiques, Juin puis Guillaume.
Devenu, sans complaisance, docteur en droit de l'Université de Bordeaux, Moulay Hassan
conseille désormais son père et participe à la rédaction du discours du trône de
1952, considéré comme la Charte du nationalisme marocain. Le général Guillaume riposte
en encourageant les intrigues du Glaoui, pacha de Marrakech, qui fait proclamer un sultan
fantoche, Mohamed Ben Arafa, puis il somme Sidi Mohamed d'abdiquer. Ferme et digne, il
refuse. Le 20 août 1953, il est arrêté et exilé avec sa famille en Corse puis à
Madagascar. Toutefois, redoutant un embrasement du Maghreb à la suite de la guerre
d'Algérie qui a commencé le 1er novembre 1954 à l'appel du FLN, la France le rétablit
dans ses droits. Le Sultan rentre triomphalement à Rabat le 16 novembre 1955 et prend le
titre de roi Mohamed V. Le Maroc accède à l'indépendance le 6 mars suivant, trois
semaines avant la Tunisie.
Le roi voit cependant se dresser deux forces qui se sont aguerries dans la lutte
anti-coloniale : l'lstiqlal, parti de l'Indépendance, fondé en 1943 par Allal el Fassi
avec son parrainage, et l'Armée de libération nationale ; elles entendent opposer la
légitimité populaire à la légitimité dynastique. Proclamé prince hériter le 9
juillet 1957, Moulay Hassan se voit confier la tâche risquée d'organiser les Forces
armées royales afin d'y intégrer les troupes de l'ALN influencées par la gauche de
l'Istiqlal qui fera scission, en 1959, pour former l'Union nationale des forces
populaires. Période agitée : des révoltes éclatant dans le Tafilalet (1957), au sud,
et dans le Rif (1958-1959), au nord ; en outre, la France prépare l'indépendance de la
Mauritanie qui, aux yeux du souverain faisait partie de l'empire chérifien de même que
le Sahara espagnol et une partie de l'ouest algérien. Chef d'état-major des FAR, le
prince héritier fait preuve de fermeté à l'égard de l'armée et conseille à son père
de rompre avec la tendance progressiste. Il devient une cible.
En février 1960, il échappe à un premier complot visant à l'assassiner. Selon le
Palais, Mehdi Ben Barka, chef charismatique de IUNFP, en serait le
"cerveau". Le 27 février 1961 Mohamed V s'éteint. Hassan Il lui succède et
forme son premier gouvernement le 2 juin. L'UNFP et le Parti communiste sont tenus à
l'écart. Néanmoins, pour exaucer le vu de son père d'instaurer "une
monarchie constitutionnelle basée sur la séparation des pouvoirs", il fait
approuver par référendum, le 7 décembre 1962, une constitution qui va dans ce sens et
dont l'article 3 stipule : "il ne peut y avoir de parti unique". En
réalité, le jeune souverain entend et régner et gouverner ! Les dix années qui
suivent, les plus noires de son règne, ont un goût de sang et de mort. Juillet 1963,
nouveau complot ; Ben Barka est condamné à mort par contumace.
Mars 1965 : de sanglantes émeutes éclatent à Casablanca et s'étendent à d'autres
villes. La Chambre, qui s'est réunie pour la première fois le 18 novembre 1963 et compte
un nombre appréciable d'élus de l'UNFP, veut mettre en uvre des réformes et
lutter contre la corruption. Le 7 juin 1965, alors qu'elle délibère, elle est dissoute
par le roi ! En octobre, Ben Barka est enlevé à Paris et assassiné en secret.
L'opération a été montée par le général Oufkir, ministre de la Défense, et son
adjoint le colonel DIimi. Mystérieuse affaire jamais vraiment élucidée. Paris et Rabat
sont au bord de la rupture. "Il faut que les vrais responsables, Oufkir et Dlimi,
soient condamnés. Le roi, bien entendu, est complice et même I'inspirateur",
confie le général de Gaulle à Vincent Monteil(4). Il faudra
attendre l'élection de Georges Pompidou, en 1969, pour que les relations bilatérales
retrouvent un cours normal, voire amical, grâce à MicheI Jobert, secrétaire général
de l'Elysée puis ministre des Affaires étrangères, né à Mekhnès. Juillet 1970 au
Maroc : nouvelle constitution pour "limiter le jeu stérile des partis"
et réduire les pouvoirs du Parlement, puis élections législatives truquées. Le roi
nomme le Premier ministre et les ministres, met fin à leurs fonctions, préside le
Conseil, est chef des FAR, promulgue la loi, exerce le droit de grâce. Allal el Fassi
dénonce "l'état d'exception permanent". Des jacqueries éclatent. Le
mécontentement gronde. Une tragédie s'annonce.
10 juillet 1971 : au cours dune somptueuse réception au palais de Skhirat, les
cadets de l'Ecole d'Ahermoumou ouvrent le feu. Une boucherie ! Le trône vacille. Soudain,
le roi renverse la situation ; enfermé depuis le début dans un réduit, il se fait
reconnaître des insurgés qui demandent pardon. Les chefs de la conjuration seront
exécutés et leurs complices envoyés au sinistre bagne de Tazmamart dont l'existence ne
sera découverte que bien plus tard (il sera rasé, sur ordre du souverain, en 1992). 16
août 1972 : le Boeing qui ramène Hassan II de Paris est pris en chasse par des F-5 de
l'armée. Malgré les tirs de roquettes qui blessent des passagers, le roi refuse de se
poser à la base de Kénitra et atterrit à Rabat. Au moment où il quitte le salon
d'honneur, nouvelle rafale. Il a la baraka ! Il est sauf ! Cette fois c'est Oufkir qui a
organisé le putsch manqué. Convoqué au Palais, il se serait "suicidé" de
deux balles dans le dos. Sa femme et ses enfants sont mis au secret et y resteront vingt
ans(5). Hassan II n'a échappé que par miracle à ces deux
tentatives de régicide. Homme de courage et d'intelligence, il entend ce double
avertissement du destin et décide de "changer quelque chose" à sa
façon de gouverner. Certes, il mettra vingt ans avant de procéder au
"toilettage" de la dernière constitution, en 1992, en vue de permettre un jour
d'associer au pouvoir des partis d'opposition et de pratiquer l'alternance. Entre-temps,
le royaume connaît des hauts et des bas, des élections truquées, la libération d'une
centaine de détenus (1980), mais l'arrestation, un an plus tard, dAbderrahim
Bouabid, secrétaire général de l'Union socialiste des forces populaires, née d'une
scission, en 1972, de l'UNFP, et les émeutes de la vie chère, début 1984, sévèrement
réprimées et suivies de procès expéditifs... Cette même année, le roi nous affirme,
sans ciller "Je n'ai pas de détenus politiques. Sauf peut-être quatre ou cinq"(6). La plupart (350) seront libérés en 1994. Que de chemin parcouru,
et quelle métamorphose, quand on pense à la réponse qu'il a faite à Jean Daniel deux
semaines avant sa mort à leur sujet : "Jai évidemment un regret qui
concerne le temps que ces personnes ont passé en prison. Et un regret plus vif quand je
pense aux conditions dans lesquelles elles ont été traitées". Dommage qu'il
n'ait pas autorisé l'opposant Abraham Serfaty à regagner son pays auquel il demeure si
attaché malgré lexil après dix-sept ans de prison.
Une diplomatie très active
1973 aura été l'année du bon tournant. Il a compris qu'il a besoin de
l'adhésion populaire. A l'intérieur il l'obtient avec la marocanisation des terres des
anciens colons. Fort de ce succès il redéploie son génie diplomatique à
lextérieur. En effet, après le Sommet de Rabat (1969) qui donnera le jour à
lOrganisation de la conférence Islamique, le Maroc s'était replié sur lui-même.
Il revient donc en force sur la scène arabe, musulmane et méditerranéenne. Non
seulement il ne la quittera plus mais encore il y jouera souvent un rôle déterminant.
1973 est aussi l'année où le Front Polisario, constitué le 10 mai, entame sa lutte
contre l'Espagne au Sahara occidental qui, pour Hassan Il ne peut-être que le Sahara
marocain. Houari Boumediene, qui ne souhaite pas voir remise en cause la dévolution du
Sahara, défend le droit des peuples à l'autodétermination dans les frontières
héritées de la colonisation, conformément aux principes de lOUA et de IONU.
Le roi lui oppose une autre logique : si le Maroc n'avait eu qu'un seul colonisateur c'est
l'ensemble du pays, de Tanger au fleuve Sénégal, qui aurait accédé à
lIndépendance sous l'autorité de la dynastie alaouite conformément à la
tradition séculaire. Réaliste, il ne revendique plus la Mauritanie indépendante depuis
1958. Ayant le sens de la mise en scène et des rapports de force, il organise la Marche
Verte : à partir du 6 novembre 1975, 350 000 personnes défilent pacifiquement jusqu'à
la frontière du territoire contesté. Il consolide ainsi l'unité autour de sa personne
et oblige l'Espagne à faire un geste : le 14 novembre l'Accord de Madrid consacre le
partage du Sahara entre Rabat et Nouakchott.
LONU décidera quand même l'organisation d'un référendum d'autodétermination,
sous sa supervision, donnant le choix aux Sahraouis entre le rattachement au Maroc ou
l'indépendance. Grand manuvrier, Hassan Il n'hésite pas à conclure, en 1964, un
mariage contre nature avec son ennemi de toujours, le colonel Kadhafi, pour neutraliser
l'Algérie qui soutient le Polisario. Deux ans plus tard c'est le divorce, mais le roi a
profité du répit pour renforcer son emprise sur le Sahara occidental. De manuvres
en astuces, la consultation, sans cesse ajournée, est prévue pour juillet 2000. L'issue
en est incertaine mais Hassan Il a profité de ce quart de siècle pour intensifier la
marocanisation du territoire.
Le monarque n'oublie pas que les dynasties almoravide et almohade avaient réalisé,
brièvement sans doute, l'unité du Maghreb, au Xlle-XIlIe siècle. Il a également
conscience que sans un axe Alger-Rabat (comparable à l'axe Paris-Bonn qui a été la base
de l'Union européenne) il n'y aura pas de Maghreb ! Le 10 juin 1988, il participe à
Zéralda, près d'Alger, au premier sommet maghrébin de l'histoire, réunissant Libye,
Tunisie, Algérie, Maroc et Mauritanie. Le 17 février 1989, à Marrakech, l'Union du
Maghreb arabe voit le jour. Depuis, elle n'a cessé de piétiner en raison, entre autres,
de la guerre civile en Algérie, de l'embargo sur la Libye de 1992 à 1999 et des
rivalités entre chefs. Qu'à cela ne tienne, le roi renforce la coopération avec
l'Europe et s'implique dans le processus euro-méditerranéen mis en uvre à
Barcelone le 28 novembre 1995. Enfin, il sest immédiatement félicité de
l'élection du président Bouteflika parce qu'elle pourrait donner son second souffle à
l'UMA pour mieux faire face à la mondialisation et à l'organisation de la zone de libre
échange en Méditerranée prévue pour 2010 par la Déclaration de Barcelone.
Le Maghreb, malgré ses spécialités, est lié au Machrek par la religion, l'histoire et
les intérêts stratégiques et économiques. Les juifs marocains ont été jusqu'à
l'arrivée des Russes, la plus importante communauté d'Israël et ils demeurent attachés
à leur terre natale ; parallèlement, comme son père, le souverain est attentif à ceux
restés dans le royaume. Les uns et les autres l'ont donc aidé dans son jeu diplomatique
au Proche-Orient. Président du Comité el Qods (Jérusalem), Hassan Il soutient fermement
I'OLP et Yasser Arafat mais, parallèlement, il maintient des contacts d'abords secrets
puis publics avec les dirigeants israéliens. C'est lui qui a favorisé, en 1977, le
voyage d'Anouar al Sadate à Jérusalem ouvrant ainsi la voie aux Accords de Camp David
(1978) et au traité de paix israélo-arabe (1979). Il a également accueilli plusieurs
sommets de la Ligue arabe et de lOCI et y a fait prévaloir une ligne réaliste et
modérée. En 1982, à Fès, il a fait adopter le pIan de paix proposé par le roi Fahd
d'Arabie au terme duquel les pays arabes (à l'exception de la Libye) reconnaissaient
implicitement l'Etat d'Israël en espérant, en échange, qu'il reconnaîtrait lOLP.
Ainsi, pour la première fois depuis la création de l'Etat hébreu, en 1948, une
stratégie de paix était substituée à la stratégie de guerre. Dans la même logique,
il a inspiré le processus de paix engagé par ltzhak Rabin et Shimon Pérès qu'il avait
reçu dans son palais d'lfrane.
Une situation intérieure contrastée
Les succès diplomatiques ont contribué à accroître le prestige du
roi dans le peuple marocain mais n'ont pas pour autant supprimé les problèmes
intérieurs, en particulier dans le domaine économique et social. En fait la situation
est contrastée. Ainsi, quand dans les années 1960, le Tiers Monde ne rêvait que
d'industrialisation, Hassan Il avait parié sur l'agriculture et fait construire des
réseaux de barrages dont l'utilité est unanimement reconnue. Il a été aussi un des
tout premiers à lancer une politique d'autonomie communale et de décentralisation au
milieu des années 1970. La libéralisation économique amorcée en 1985 a donné des
résultats mais qui demeurent insuffisants. Certes, dans le domaine de la pêche, le Maroc
est au premier rang de lAfrique (25e mondial) et la Bourse de Casablanca est la plus
active du Maghreb. Mais il y a aussi des points noirs et ils sont importants. Pour le PIB
par tête, le Maroc est l'avant-dernier de l'UMA avec 1 260 $ (4 500 en Libye, 1 930 en
Tunisie, 1 720 en Algérie, 470 en Mauritanie) et l'endettement, 22 milliards de dollars,
représente 39% du PIB. Le taux de chômage est d'environ 20% et 25% des 30 millions de
Marocains vivent en dessous du seuil de pauvreté. Pis, l'économie souterraine (trafic de
drogue, contrebande, etc.) représenterait 50% du PNB global : c'est une situation
malsaine même si elle contribue à réduire les tensions sociales. Enfin la corruption,
cette gangrène, est réelle à tous les niveaux.
Devant la montée de la vague islamiste dans le monde musulman, Hassan Il s'est certes
prévalu de son titre de "Commandeur des croyants" mais il a aussi pris diverses
mesures en alternant tradition et modernité. Ainsi a-t-il fait rénover et assainir
Casablanca, principal foyer d'agitation urbain, mais il a aussi "marocanisé"
cette mégapole européenne et y a fait édifier la mosquée Hassan Il que prolonge un
vaste complexe religieux et culturel. Certes, la souscription populaire pour la
construction volontaire, mais obligatoire dans les faits a donné lieu à de
nombreux abus. Pourtant même les plus pauvres ont pardonné parce que le roi a "beaucoup
fait payer les riches" et qu'ils sont fiers, comme tous les Marocains, de ce
"sanctuaire splendide", le plus vaste après celui de La Mecque.
De même ont-ils apprécié qu'il se soit inscrit dans la lignée des grands bâtisseurs
comme les plus illustres de ses ancêtres. Il a préservé l'héritage culturel, enrichi
le patrimoine architectural traditionnel et contemporain, édifié des palais, embelli les
cités impériales Fès, Marrakech, Mekhnès, Rabat rénové des villes
comme Essaouira (Mogador) ou Tanger et évidemment Casablanca. Lorsqu'il avait fait
édifier le mausolée Mohamed V, où il repose désormais aux côtés de son père et de
son frère, il avait découvert que plusieurs corps de métiers traditionnels étaient en
voie d'extinction ; il avait alors fait appel aux maîtres pour former la relève.
L'impact avait été fort dans l'imaginaire du peuple quil a associé à sa
démarche. Depuis, il n'est guère de famille aisée qui ne tienne à avoir à côté du
salon moderne à l'européenne, le salon traditionnel avec ses plafonds en bois sculpté,
ses stucs, ses vitraux, son mobilier à lancienne. Depuis, également, ces artisans
sont très sollicités dans les émirats du Golfe persique et d'autres pays musulmans.
Nombre d'Européens ont été étonnés de l'affluence, aux funérailles, dune foule
estimée à deux millIons de personnes. Une première réponse nous est donnée par une
réflexion faite par le roi : "Il ne faut pas oublier que le contrat qui me lie (au
peuple) est un contrat dallégeance. Je pense que c'est une chose que
lesprit cartésien ne peut pas comprendre". Il ne faut pas oublier, non
plus, qu'on peut être analphabète et porteur de culture et que les Marocains, qui n'ont
jamais connu d'occupation, sauf par la France, sont profondément enracinés dans leur
terre et imprégnés de leur histoire. Force est d'admettre, qu'en dépit de tous les
reproches qui lui ont été faits, Hassan Il avait réussi à établir un lien particulier
avec ses sujets ; il s'adressait à eux sur un ton à la fois paternel et respectueux
auquel ils étaient sensibles. Il était donc haï de certains et pourtant admiré,
redouté de tous mais adulé, critiqué par les plus courageux, mais respecté. Il est
vrai aussi que toute atteinte à la devise du royaume "Dieu, le roi, la Patrie"
peut être punie par la loi. Depuis qu'il était monté sur le trône, il espérait être
surnommé un jour "le Rassembleur" ou "lUnificateur" des hommes
et des terres, en parachevant l'uvre de Mohamed V appelé le
"Libérateur". Il a légué à son fils un Maroc plus structuré, plus uni et un
peu moins féodal que celui dont il avait hérité. A quel titre aspire Mohamed VI alors
que le peuple attend de lui plus de justice sociale et plus de démocratie ? Le
"Réconciliateur" ? Le "Novateur" ? Le "Réformateur" ? Ce
serait un beau et grand défi !
Paul Balta est journaliste et écrivain.
Notes :
1. Interview à Jean Daniel, Le Nouvel Observateur, 8 juillet 1999.
2. Paul Balta, Le Monde, 25-26 juillet 1999.
3. Hassan II, Le Défi, mémoires, Albin Michel, Paris, 1978.
4. Vincent Monteil, Le Maroc, Seuil, coIl. "Petite Planète", Paris,
1967.
5. Malika Oufkir et Michèle Fitoussi, La prisonnière, Grasset/Fasquelle, Paris,
1999.
6. Interview à Paul Balta et Jacques Amalric, Le Monde, 10 novembre 1984.