Abdulah Oçalan : une nouvelle logique politique ?
Michel Verrier
La démocratisation de la République, la reconnaissance du fait kurde et l'union librement assumée des Turcs et des Kurdes dans le cadre des frontières actuelles de la Turquie, tel est selon Abdulah Oçalan le tournant historique que doit prendre Ankara à la veille du XXIe siècle. Ce constat est d'ailleurs, soulignons-le au passage, assez largement partagé par les principaux alliés et partenaires de la République turque, qu'il s'agisse de l'Union européenne ou des Etats-Unis.
Mais Abdulah Oçalan a surpris plus d'un observateur en choisissant de
bâtir sur cet axe sa défense politique au cours de son procès devant la cour de
sûreté de l'Etat d'Ankara. On s'attendait plutôt à le voir prendre devant le tribunal
la posture de l'accusateur, fustigeant les crimes de lÉtat turc contre le peuple
kurde et justifiant par conséquent l'action de guérilla de son organisation, le PKK. A
défaut, nombre de commentateurs ont d'ailleurs compris et présenté les déclarations du
chef rebelle comme une repentance, une tentative de sauver sa peau, voire une trahison de
ses troupes. Or l'accusé n'a jamais renoncé à la défense de la revendication kurde.
Mais les manipulations de la télévision turque, seule habilitée à retransmettre
l'intégralité des débats du procès, n'ont évidemment en rien facilité la clarté du
débat.
Oçalan avait en fait rédigé dans son isolement sur lîle-prison d'Imrali une
centaine de pages de sa propre main pour sa défense. Son avocate, Mukrime Tepe, en
résumait ainsi la trame à la veille de l'ouverture du procès : «Depuis son
arrestation, Abdulah Oçalan répète que la question kurde ne peut être résolue que sur
la base d'une démocratisation de la République turque. Il compte défendre ce point de
vue lors de son procès. Il propose de prolonger le cessez-le-feu unilatéral prononcé
par le PKK en septembre 1998, en échange de la liberté d'expression pour les Kurdes. Une
amnistie générale devrait permettre au PKK de se transformer en parti politique légal
et à toutes les personnes déplacées de regagner leurs villages détruits par
l'armée.»
Le texte de l'accusé est en fait un manifeste et un bilan du mouvement kurde. Oçalan y
explique notamment l'échec des insurrections depuis la fondation de la République turque
en 1923 par l hétérogénéité des motifs qui conduisaient leurs dirigeants à se
rebeller contre Ankara. Le rejet de la République et de la séparation de la religion et
de l'Etat, la défense des intérêts de clans et de tribus, l'incapacité à produire une
idéologie liant l'identité kurde à la démocratie et au progrès social conduisaient
inexorablement selon lui ces soulèvements à l'impasse, face à la révolution
kémalienne. Il estime que le PKK serait le premier à avoir rompu avec cette tradition du
nationalisme kurde. Une analyse qui permet au passage à l'accusé de respecter
l'idéologie kémalienne prégnante dans l'establishment turc, sans ignorer pour autant
les travers autoritaires de son inspirateur. Confié par Oçalan à ses avocats, ce texte
était notamment disponible sur leur site internet(1). Le chef
rebelle en résumera le contenu lors de la première séance du procès, avant de le
remettre au tribunal. Mais cette déclaration sera coupée par la télévision turque
retransmettant les audiences pour les centaines de journalistes, envoyés spéciaux de la
presse internationale, présents à Mudyanna, petite ville côtière face à l'île-prison
d'Imrali. En effet, une dizaine d'entre eux seulement seront admis dans la salle du
tribunal. Les autres ne disposeront donc en fait pour leur information que de quelques
bribes des déclarations de l'accusé(2), ses regrets notamment,
présentés aux familles de soldats de l'armée turque morts dans les combats contre le
PKK. Ces propos feront la Une des médias le lendemain, détachés souvent de tout
contexte et accréditant l'idée d'un Abdulah Oçalan aux abois, cherchant à s'attirer la
clémence des juges en promettant de se mettre au service de la République turque pour
faire descendre en trois mois ses guérilleros des montagnes.
Une nouvelle ligne politique
Il semble au contraire qu'en choisissant une ligne de défense prônant la
solution du conflit kurde dans le cadre des frontières actuelles de la Turquie, le chef
rebelle ait enclenché en profondeur un mécanisme qui a déstabilisé la vieille
politique d'Ankara de tout refus de prise en compte et même de négation de cette
question (lire lencadré en fin darticle : extrait des déclarations d
Abdulah Oçalan).
Cette logique dAbdulah Oçalan n'est en fait que la conclusion de ses évolutions
politiques depuis le début des années 90. Le 17 mars 1993, au cours d'une conférence de
presse à Bar Elias au Liban, lors de la proclamation du premier cessez-le-feu unilatéral
du PKK, il définissait ainsi les marges d'une solution politique du conflit. «En ce qui
concerne l'intégrité de la Turquie, ndlr nous ne prônons pas la
séparation immédiate. En ce domaine nous sommes réalistes. Et ceci ne doit pas être
compris comme une simple tactique. Notre conduite a plusieurs raisons de fond. Ceux qui
connaissent l'histoire et la situation politique et économique de nos deux peuples savent
parfaitement qu'une séparation est impossible. Ils sont intimement liés l'un à l'autre.
Comme je l'ai indiqué dans de nombreuses interviews, nous combattons pour une nouvelle
définition de leur relation fondée sur l'égalité et la libre association. On nous
traite constamment de «séparatistes», c'est cette attitude au contraire qui nourrit le
séparatisme».
Le chef du PKK changera certes le contenu de ses proclamations face aux rejets
systématiques d'Ankara de ses offres de négociations. Mais son discours devant le
tribunal en juin 1999 n'est pas fondamentalement différent de celui délivré six ans
plus tôt, lorsqu il agissait en toute liberté au Liban. Mais cette fois-ci, après
son odyssée tragique à la recherche d'un refuge en Europe et sa capture par les services
secrets turcs, Abdulah Oçalan pourrait bien avoir parfaitement saisi l'opportunité de se
faire entendre. Son discours semble même avoir eu un effet cathartique et brisé le tabou
qui interdisait jusqu'ici la simple discussion de la question kurde en Turquie.
«Même si l'on ne croit pas monsieur Oçalan, écrivait le journaliste turc Mehmet Ali
Biran le 8 juillet(3), et même si l'on peut largement douter de sa
capacité à engager encore le PKK sur la voie de la paix, on ne se pose pas moins dans
toutes les couches de la société la question de savoir s'il ne serait pas juste de lui
accorder le bénéfice du doute. Pour la première fois certaines figures éminentes de
l'establishment déclarent ouvertement que son exécution ne pourrait avoir qu'un impact
négatif sur les intérêts à long terme de la Turquie.»
Mais le débat ne s'arrête pas là, soulignait encore Mehmet Ali Biran : «un autre
indice du changement est précisément que des personnalités proches de l'appareil d'Etat
déclarent ouvertement maintenant que l'identité kurde doit être reconnue». Le silence
des procureurs de la Cour de sûreté de l'Etat, fondamentalement opposés à une telle
approche jusqu'ici, indiquerait, selon lui, que «ces mêmes questions se posent jusqu'au
plus haut sommet des dirigeants de la Turquie et qu'une page est peut-être en train
d'être tournée en ce qui concerne la question kurde.» Le quotidien turc en langue
anglaise The Turkish daily news renforçait cette impression en titrant le 10 août : «Le
président de la République turque, Souleyman Demirel, vient de faire une ouverture à
l'égard des revendications kurdes». En recevant samedi 7 août tous les maires du Hadep,
le parti démocratique populaire pro-kurde vainqueur incontestable des élections
municipales à l'est du pays en avril dernier, le président de la République turque leur
aurait de fait publiquement donné la caution présidentielle. Selon Illnur Cevik,
l'éditorialiste du quotidien, il leur aurait même affirmé : «ma porte vous sera
toujours ouverte ; vous pouvez toujours m'appeler ou me rendre visite.»
Or Illnur Cevik est un connaisseur. Conseiller de Suleyman Demirel, il participa de fait
aux contacts indirects entre l'Etat turc et le PKK lors du premier cessez-le-feu
unilatéral prononcé par Abdulah Oçalan en 1993. Il incitait alors, dans ses colonnes,
les autorités turques à répondre aux offres de négociation du chef rebelle(4). Le Turkish daily news avait même ouvert à l'époque ses pages aux
commandants militaires du PKK, qu'il avait pu contacter grâce au système de
liaison-radio de l'organisation rebelle mis à sa disposition par Oçalan le 20 avril 1993
précisément. Tous avaient alors affirmé leur accord avec le cessez-le-feu unilatéral
prononcé par leur chef. Puis tout espoir de dialogue avait brutalement tourné court
quelques semaines plus tard, lors d'une embuscade organisée de son propre chef par l'un
des commandants du PKK, Semdin Sakik. Au cours de cet affrontement, quelque trente-trois
soldats turcs sans armes furent abattus par les rebelles(5). Ankara
s'était vu conforté ainsi, dans son refus officiel au moins, de prendre au sérieux
toute proclamation pacifiste du PKK. «La Turquie a subi un longue campagne terroriste
organisée par les séparatistes kurdes ; notre vie économique, sociale et politique en a
beaucoup souffert, résume Illnur Cevik six ans plus tard. Et quand le président Demirel
fait une telle déclaration aujourd'hui, celle-ci est plus que significative. A fortiori
parce qu'il agit ainsi au moment où le PKK envisage de rendre les armes et de retirer ses
militants du territoire turc.»
La caution présidentielle est d'autant plus symbolique que Hadep est présenté dans la
propagande de l'Etat turc comme le simple paravent du PKK. Ses revendications en ce qui
concerne l'expression libre de leur identité par les Kurdes, le retour dans les villages
détruits par l'armée dans sa lutte contre la guérilla et la solution politique du
conflit qui déchire l'est de la Turquie depuis 15 ans sont proches de celles que vient
d'exprimer Oçalan dans sa défense. Au moment où le procureur de la Cour de sûreté de
l'Etat d'Ankara qui a instruit le procès d'Oçalan instruit de même le procès du parti
pro-kurde, la réception officielle des maires kurdes du Hadep est un signe incontestable
adressé au camp kurde. Peut-être même une réponse détournée à l'offensive
diplomatique et pacifique lancée par le chef du PKK depuis sa prison d'Imrali. S'il est
hors de question pour Ankara de dialoguer directement avec lui, les maires du Hadep
pourraient être les intermédiaires privilégiés d'une ouverture politique pour mettre
fin au conflit qui déchire la Turquie depuis des décennies.
La position des Etats-Unis
Pour mesurer le chemin que devrait accomplir Ankara dans cette voie vers
la démocratie, les Etats-Unis, considérés par la Turquie elle-même comme un témoin
au-dessus de tout soupçon, sont sans doute le meilleur indicateur. La Maison Blanche
considère en effet Ankara comme son allié privilégié dans la région, quitte à fermer
les yeux sur les atteintes aux droits de l'homme, la torture et les déplacements massifs
de population, qu'elle n'ignore en rien. Il semble évident pourtant que ce sont les
pressions de l'ami américain qui pourront finalement inciter ou non la classe politique
turque et les cercles militaires qui contrôlent le pays à s'engager ou non sur la voie
de la démocratisation et de la solution de la question kurde.
«La Turquie est l'un des endroits les plus dangereux au monde pour les journalistes»,
rapportait ainsi le 27 juillet le programme en kurde de Voice of America qui rendait
compte des tracas auxquels est soumise la rédaction du journal Ozgur Bakis. «Après
avoir publié le texte intégral de l'appel à une solution pacifique du problème kurde
lancé par Abdulah Oçalan devant ses juges, le chef de sa rédaction, Hasan Deniz a été
emprisonné et risque 11 ans de prison», notait La Voix de l'Amérique. Il n'est pas
aisé pour la radio officielle des Etats-Unis d'assurer à la fois sa crédibilité
auprès de ses auditeurs kurdes et des autorités turques. VOA diffuse en effet des
émissions en turc et en kurde... ce qui est déjà piquant en Turquie ! Le 14 juillet la
diffusion d'une interview de Keni Yilmaz, porte-parole européen du PKK, avait fait par
exemple grincer les dents des autorités turques. Voice of America précisait le 29
juillet, dans un éditorial, que « la Turquie combat le terrorisme», justifiant la
politique menée contre le parti dAbdulah Oçalan. VOA notait cependant qu'«en tant
que démocratie représentative dotée d'un parlement et de tribunaux, la Turquie posséde
les institutions qui permettent l'exercice des droits culturels et d'expression, dont la
pratique de la langue notamment si importante pour le peuple kurde».
Mais plus encore, ce sont les récentes déclarations de Harold Hongju Koh, US Assistant
Secretary for Democracy, Human Rights and Labour, qui ont passablement irrité les cercles
dirigeants à Ankara. Au lendemain d'une visite approfondie de la région kurde, le
secrétaire adjoint aux droits de l'homme des Etats-Unis dressait lors d'une conférence
de presse, le 5 août dernier, dans les locaux de l'ambassade des Etats-Unis à Ankara, un
tableau sans concession des maux qui sont le lot quotidien de la population, à l'est de
l'Anatolie : «les entraves à la liberté d'expression, en particulier dans les domaines
politiques, culturels, religieux; les tortures, dont les auteurs restent impunis; les
atteintes aux droits de l'homme ; le harcèlement permanent de leurs défenseurs, comme
des avocats, des médecins, des journalistes qui témoignent ou des membres
d'organisations gouvernementales.»
Harold Hongju Kho, après avoir enjoint le gouvernement turc d'appliquer toutes les
réformes nécessaires au libre droit d'expression, réaffirmait bien sûr le lien
privilégié qui unit Washington et Ankara. Il n'en poursuivait pas moins : «Durant les
six derniers mois, la Turquie a joué un rôle crucial dans le combat mené contre une
campagne brutale de purification ethnique au Kosovo, démontrant à la face du monde son
attachement à la défense de la démocratie et des droits de l'homme dans le monde. Mon
voyage a renforcé mon espoir de voir le gouvernement du Premier ministre Ecevit montrer
la même conviction chez lui pour la sauvegarde de la liberté d'expression, pour la
suppression de la torture et de son impunité, pour la protection des droits de l'homme et
pour tenter de se concilier la population kurde de Turquie». Un rapprochement
Kurdistan-Kosovo qui horripile les autorités turques, mais résume parfaitement les
difficultés du tournant que doit prendre la Turquie à l'orée du XXIe siècle.
La lecture comparée des chapitres Turquie et Serbie du rapport sur les droits de l'homme
publié par le département dÉtat le 26 février 1999 est éclairante à ce sujet
et démontre avec une grande profusion de détails la similarité ce qui ne
signifie pas évidemment l'identité des oppressions subies par les Albanais du
Kosovo et les Kurdes de Turquie, de la torture à la privation de liberté et aux
déplacements par millions des habitants de villages détruits.
Les appels à la paix dAbdulah Oçalan, qui écartent le spectre de la mise en cause
des frontières de la Turquie et paraissent assumés pour le moment au moins par ses
troupes, ont au moins le mérite de permettre à l'establishment turc de s'attaquer à la
résorption de ce problème en gardant la face. Mais rien ne garantit qu'il saura saisir
cette opportunité.
Michel Verrier est journaliste.
Notes :
1. Le quotidien allemand Tageszeitung du 3 juin en publiera des extraits.
2. Voir Libération du 1er juin.
3. International Herald Tribune.
4. Turkish daily news, 26 avril 1993.
5. Ce drame a visiblement une forte signification pour les autorités turques et a été
largement évoqué tant lors du procès d'Oçalan que du procès de Semdin Sakik devant la
cour de sûreté de l'Etat à Diyarbakir.
Extrait des déclarations dAbdulah Oçalan :
«S'il se réfère au programme du parti et
à mes déclarations à ce sujet, le procureur peut certes conclure que notre but était
de créer un Etat indépendant et que notre mot d'ordre : «Tout pour l'indépendance et
la liberté» résume cet objectif. J'ai tenté d'expliquer dans ma défense qu'en tant
que responsable au premier chef de cette expérience historique mon but était d'accéder
à une union démocratique. Bien que je ne sois pas en possession de mes documents, j'ai
indiqué je le sais dans mes propos lors de la proclamation des cessez-le-feu unilatéraux
et lors de divers entretiens que l'accès à la liberté et à l'indépendance pour
l'individu et pour le peuple peut se réaliser dans le cadre de l'intégrité des
frontières de la Turquie et des structures démocratiques de la République. D'un point
de vue scientifique, la quête de son propre Etat par le peuple kurde n'est pas une
proposition réaliste, étant donné qu'il est entouré de voisins qui rejettent cette
demande. Il vit dans une région montagneuse ; il est divisé économiquement,
socialement, culturellement, politiquement, handicapé par les valeurs du système
féodal, et dépourvu même d'un alphabet. La plupart de ses membres actifs travaillent
dans les métropoles.
L'expérience de ces deux derniers siècles qui plus est, comme l'insurrection du PKK, ont
démontré qu'en l'état actuel des rapports de force militaires, la tentative de la
séparation ne fait qu'exacerber le problème. Cette méthode accroît les difficultés
dans chaque camp, qui subit pertes et malheurs. Mais la séparation ne se concrétise pas
plus que le problème ne se résout. La maladie empire. Elle ne peut être guérie en
supprimant le patient, et la partie ne peut être sauvée en la séparant du tout,
c'est-à-dire de l'Etat dont elle constitue un des éléments essentiels. La bonne
méthode est donc de se débarrasser des éléments pourris, de ces lois qui ne peuvent
être démocratisées et dont les autorités au sommet de l'Etat admettent elles-mêmes
qu'elles constituent des obstacles aux libertés. Il faut éliminer les institutions
dépassées, les rapports fondés sur la crainte et le rejet de l'autre, les liens
féodaux qui pèsent dans la région et reposent sur les tribus, les cheikhs et les
seigneurs de guerre. La crainte de l'Etat doit être dépassée. L'intégration doit se
réaliser au sein de la République, en tant que citoyens de plein droit dans une union
démocratique sur la base d'une société libre d'individus libres.»