Christophe Chiclet
Alors que la démocratie sinstalle difficilement en Croatie et en Serbie, sur les franges de lex-Yougoslavie des éléments antidémocratiques sont toujours à luvre : ultra-nationalistes albanais au Kosovo, en Serbie du sud et en Macédoine, trafiquants et criminels de guerre dans le triangle de non droit : Tetovo, Prishtina, Tirana.
Le 10 juin 1999 les forces serbes quittent le Kosovo. Dans les fourgons
de la Kfor, les hommes de luck ( Ushtria çlirimtare ë Kosovës, Armée de
libération du Kosovo) prennent le pouvoir. Ces quelques milliers de combattants
semparent de tous les leviers de commandes : politiques et économiques. Il
sagit dun mélange hétéroclite dadeptes dun marxisme-léniniste,
nationaliste, clanique et rural, une sorte de Khmers rouges des Balkans. Lossature
politique est issue du lpk (Lëvizja popullore shqitare, Mouvement populaire albanais) et
du lkck (Lëvizja kombëtare për çlirimin ë Kosovës, Mouvement national de libération
du Kosovo). Lossature militaire provient des officiers et sous-officiers albanais
déserteurs de larmée yougoslave en 1991-92, passés à larmée croate et
coupables de crimes de guerre entre 1992 et 1995. Quant aux combattants de base, il
sagit dhommes des clans de la Dreniça et du Dukagjin.
En juin-juillet, apparaissent les "résistants de la 25e heure" et autres
"francs tondeurs"(1). Les minorités serbe, rom et
musulmane, ainsi que les militants pacifistes de la ldk (Ligue démocratique du Kosovo)
sont victimes des exactions des nouveaux maîtres des lieux. Un totalitarisme chasse
lautre et une deuxième épuration ethnique se met en place, mais cette fois sous le
regard de la Kfor et de la Minuk qui sont dépassées.
Le 21 juin 1999, Hashim Thaçi, chef politique de luck et Premier ministre
autoproclamé du Kosovo, signe un accord de désarmement de son armée avec le général
Jackson. Pour la Kfor, il sagit dune journée de dupes car, pendant ce temps,
luck continue à acheter des armes. Depuis Genève, un certain Naïm Muja de
luck passe commande au marchand darmes français, Jean-Paul Chirouzé, de
lance-roquettes, de grenades, de mines et de munitions. Un bateau turc contenant une
partie de la commande quitte un port bulgare en juillet 1999 et rejoint le port albanais
de Durres le même mois. Muja et Chirouzé seront arrêtés à Genève et à Lausanne le
13 juillet 2000. Quelques mois plus tard, ils seront discrètement libérés par la
justice fédérale helvétique, sans être jugés alors quils risquaient dix ans de
prison. Hanz Wegmuller, le nouveau patron des services de renseignements suisses (depuis
octobre 2000) ne serait pas étranger à ces libérations.
En juin 2000, la Kfor découvre deux énormes caches darmes de luck, alors que
depuis le 21 septembre 1999 cette dernière sest officiellement transformée en tmk
(Trupat e mbrojtjes të Kosovës, Corps de protection du Kosovo), sorte de sécurité
civile locale voulue par Bernard Kouchner.
La réalité est autre. Les hommes de luck nont pas tous combattu pour un
Kosovo indépendant. La plupart, surtout les politiques, délirent sur le concept de
Grande Albanie. Cette dernière na existé que de 1941 à 1943 sous la houlette de
lItalie mussolinienne. Après les échecs des grandes Grèce, Bulgarie, Croatie,
Serbie, Macédoine, de 1830 à 1995, il ne reste guère que les anciens combattants de
luck pour militer sur ce projet ultra-nationaliste. Par ailleurs, les anciens
dirigeants de luck se sont transformés en bandits mafieux contrôlant les trafics
de cigarettes, de pétrole, de ciment, de drogue, sans compter la prostitution et
lexportation de travailleurs clandestins. A partir de lété 1999, le Kosovo
est devenu une zone de non-droit. Des millions de deutschemarks dargent sale sont
lavés dans la construction de somptueuses villas, dans louverture de différents
commerces, bars, restaurants, boites de nuit. Le cas le plus flagrant est celui de
lhôtel Grand à Prishtina. Quartier général des milices nationalistes serbes
dArkan en 1998-99, ce seul hôtel de luxe de la région passe sous le contrôle de
luck dès le 13 juin 1999. Le nouveau patron nest autre que Zeko Ceku, frère
dAgim, le général en chef de luck. Ancien responsable de loffice du
tourisme yougoslave en Grèce, Zeko a transformé le premier sous-sol de lhôtel
Grand en cache darmes de luck-tmk ; par ailleurs sa fille est devenue la
maîtresse de Ramush Haradinaj, un autre commandant de luck. En effet, dans cette
société clanique, les alliances se font souvent par les femmes.
Quant au préfet uck autoproclamé de Peç, Ekrem Lluka, il dispose dun solide
pedigree. Trafiquant de drogue à lépoque de la Yougoslavie, il dirige une
société à Skopje, trois à Prishtina et une en Alsace. Cest le principal
contrebandier de cigarettes entre la Bulgarie et le Monténégro. Cest aussi le
financier de laak (Alliance pour lavenir du Kosovo) du commandant Haradinaj.
Défaite et exportation du radicalisme albanais
A la veille des élections municipales du 28 octobre 2000, les
règlements de compte se multiplient. En un an, on compte 1.300 assassinats. Outre les
crimes mafieux pour le partage du gâteau entre les clans du Dukgajin et ceux de la
Dreniça, les candidats de la ldk dIbrahim Rugova sont aussi visés. Par ailleurs,
les anciens activistes de luck ont tout infiltré : le tmk, la police kosovare,
mais aussi la Minuk et les ong à travers les gardiens, les chauffeurs et les traducteurs.
Mais les électeurs kosovars votent pour la paix civile. Les extrémistes du pdk (Parti
démocratique du Kosovo) de Hashim Thaçi remportent 27% et ceux de laak 8%. En
novembre les assassinats continuent : 8 Tziganes et un conseiller de Rugova, et une
bombe explose devant la représentation yougoslave à Prishtina.
Pour ces adeptes de la Grande Albanie, il sagit désormais de construire le grand
Kosovo, comme le dit clairement le programme du lpk du 22 juillet 2000 : "Une
partie de la nation reste encore sous le joug de loppresseur en Serbie, en
Macédoine et au Monténégro
Le peuple albanais du Kosovo doit sorienter vers
lindépendance et former un Etat qui comprendra tous les territoires occupés où
les Albanais sont en majorité".
Dautant quavec larrivée de la démocratie en Serbie, ils craignent de
voir séloigner la possibilité dun Kosovo indépendant de jure. Doù
cette fuite en avant et cette politique du pire qui réussit à luck en 1998.
Début 2000, deux nouvelles organisations sont apparues dans le sud-ouest de la Serbie et
en Macédoine. Il sagit de lucpmb (Ushtria clirimtare Presevo Metvedjia
Bujanovac, Armée de libération de Presevo, Metvedjia, Bujanovac) et de luckm
(Ushtria clirimtare kombetare e Maqedonise, Armée de libération nationale de
Macédoine). Mais cest après les élections municipales que ces deux groupes vont
passer à la vitesse supérieure, sattaquant non pas à une dictature comme ce fut
le cas de luck contre les forces de Slobodan Milosevic, mais à la jeune démocratie
serbe et à la fragile démocratie macédonienne.
Dans les districts de Presevo, Metvedjia et Bujanovac, vivent 70.000 Albanais que
lucpmb souhaite voir rattachés au Kosovo. En Macédoine, la minorité albanaise
représente 30% de la population totale et les partis politiques albanais (Parti
démocratique albanais pda et Parti de la prospérité démocratique ppd) participent aux
différentes coalitions au pouvoir. Officiellement luckm veut la moitié du pouvoir
pour les Albanais. En réalité, elle veut rattacher la Macédoine occidentale au Kosovo.
Les hommes de lucpmb et de luckm sont pour la plupart des militants du lpk.
Ils ont combattu dans les rangs de luck en 1998-99 en tant que volontaires venus de
Serbie du Sud et de Macédoine. Mais dautres sont purement kosovars et appartiennent
au tmk.Les premières bombes explosent en janvier-février 2000 dans le sud de la Serbie
et en Macédoine. Lucpmb lance son offensive dès novembre 2000, suivie par
luckm en février 2001.
Ces deux organisations fonctionnent exactement sur le même modèle que luck, tant
au niveau stratégique, tactique que dans sa hiérarchie. Les chefs politiques de
lucpmb sont Jonuz Musliu et Halil Selimi. Le premier est membre du directoire du lpk
et est le président du kkpmb (Conseil politique de Presevo, Metvedjia, Bujanovac).
Cest cette structure qui a négocié avec les nouvelles autorités de Belgrade
venues sur place pour négocier un cessez-le-feu en février-mars. Halil Selimi est un
transfuge du pdk de Hashim Thaçi. Laile militaire est dirigée par Shefket Hassani.
Né en 1940, il a passé vingt ans en Suisse. Une de ses filles est mariée avec Emrush
Xhemajli, prisonnier politique de 1979 à 1983, devenu en juillet 2000 coordinateur
général du lpk et principal idéologue de la Grande Albanie. Les quatre principaux
commandants sont Ridvan Kasimi, alias Lleshi, Rasni, Shaban et Muhamed Xhemajli.
Dès novembre 2000, lucpmb traverse la frontière du Kosovo, au nez et à la barbe
du contingent américain qui contrôle la zone, et pénètre dans la zone démilitarisée
de 5 kilomètres de large sur une trentaine de long. Elle installe son qg à Dobrosin,
occupe le gros bourg de Veliki Trnovac qui est un carrefour de contrebande (drogue, arme,
prostitution). Des collines, elle lance des attaques en contrebas sur les forces serbes.
Mais ces dernières refusent lengrenage de la répression.
Quant à luckm, elle est dirigée par Fazli Véliu et Ali Ahmeti. Véliu est né en
1945 en Macédoine. Etudiant à Prishtina puis à Skopje, en 1968, il rejoint la Suisse et
prend contact avec les groupuscules albanais pro Enver Hoxha. Cadre important du lpk, il
organise les attentats commis en Macédoine en 1997-98, ce qui lui vaut un mandat
darrêt international le 2 février 1999 et 45 jours de prison en Allemagne en
février-mars 2000. Début mars 2001, il est localisé sur la frontière
kosovaro-macédonienne, puis rentre en Suisse où il est suivi de près par la police
fédérale. Il est loncle dAli Ahmeti. Né en Macédoine en 1961, étudiant à
Prishtina, celui-ci est emprisonné en Serbie en 1981-82. Il part ensuite en Suisse où il
rejoint les groupes extrémistes. En 1997, il passe par Tirana et rejoint luck.
Comme lucpmb, luckm est organisée par le tmk. Ce sont Gzim Ostreni, chef
détat-major du tmk, et Raïm Samihi, major du tmk, tous deux nés en Macédoine,
qui coordonnent les opérations de luckm qui dispose de trois bases arrière au
Kosovo, dans la zone elle aussi contrôlée par le contingent américain : Vitina,
Debelde, Krivenik. Les deux organisations ont leur siège à Prishtina et certains
combattants se battent sur tous les fronts, un jour à Presevo, un jour en Macédoine, un
autre jour contre les enclaves serbes du nord du Kosovo. Depuis début mars, luckm
occupe pendant quelques jours les villages de montagne à la frontière, au-dessus de
Tetovo, de Skopje et de Kumanovo.
Double jeu
Dans cette nouvelle offensive des extrémistes albanais, les Etats-Unis
et les politiciens albanais de Macédoine semblent avoir joué double jeu. En effet,
cest le contingent américain qui contrôle la frontière avec la Macédoine et avec
les vallées de Presevo et de Bujanovac. Il faut attendre fin décembre 2000 pour que les
Gis tentent timidement de couper lapprovisionnement de lucpmb.
Lotan attend le 27 février pour parler de sécurisation de la frontière entre le
Kosovo et Presevo.
Finalement Belgrade arrache un cessez-le-feu le 13 mars, violé par lucpmb quatre
jours plus tard. Le 15 mai, larmée yougoslave est enfin autorisée à patrouiller
sur un bout de frontière avec la Macédoine. Il semblerait quau départ les
Américains nait pas vu dun mauvais il la déstabilisation par
lucpmb du nouveau président yougoslave, Vojislav Kostunica, ouvertement
anti-américain et pro-européen. Par ailleurs, cétait aussi peut-être un moyen de
pression pour obtenir larrestation à Belgrade de Slobodan Milosevic. Mais face au
développement de la violence dans la Macédoine voisine, Washington a choisi
déteindre le foyer de la Serbie du Sud. Le 15 mai, la Kfor laisse larmée
yougoslave reprendre à lucpmb le village dOraovica. Deux jours plus tard, une
centaine de maquisards se replie au Kosovo et se rend à la Kfor. Le 21 mai, lucpmb
accepte sa démilitarisation et les derniers extrémistes repassent la frontière. Le jour
même les Américains "livrent" aux Serbes Muhamed Xhemajli, le chef militaire
de la fraction la plus dure de lucpmb. Ce dernier était un important trafiquant de
drogue en Suisse. En 1998, il part en Albanie puis en Arabie saoudite. De retour, il entre
à luck. Dans lucpmb, il faisait du prosélytisme islamique. Enfin, le 24 mai,
le commandant Lleshi est mystérieusement tué.
Quant aux politiciens albanais de Macédoine, leur jeu nest pas clair du tout. Arben
Xhaféri, président du pda, membre de la coalition gouvernementale, dénonce la violence
des extrémistes de luckm dun côté et rencontre en mars à Prishtina Ali
Ahmeti. Il propose même à ce dernier de prendre la vice-présidence de son parti. Bref,
les dirigeants du pda et du ppd utilisent lépouvantail de luckm dont ils
connaissent tous les chefs pour avancer leurs revendications dautonomie, voire de
confédération. Dun côté, les deux partis entrent dans le gouvernement
dunion nationale le 11 mai 2001. Mais de lautre, ils signent une plate-forme
commune avec luckm. Cette ambiguïté retarde la mise en place dune solution
et ne fait quaccentuer le fossé entre les deux communautés. Par ailleurs, ils
demandent lamnistie pour tous les terroristes.
Bref, si les adeptes dun grand Kosovo ont échoué dans le sud de la Serbie, il
nest pas sûr quils naient pas réussi à déstabiliser durablement la
fragile Macédoine, le maillon faible de la question albanaise.
Note :
1. Ce sont des pseudo-résistants qui se sont fait tristement connaître en France en
tondant des femmes à la Libération.