Berbères, berbérophonie, berbérité et algérianité
Saïda Rahal-Sidhoum
Kabyle ? Arabe ? Berbère ? Autant de tiroirs pour caser,
circonscrire, réduire ce qui fait la communauté d'histoire et de destin d'un peuple :
celui d'Algérie.
Revenir à la question de l'identité, que l'on pose et qui oppose, est primordial
aujourd'hui où discours et pratiques «ethnicisantes» font le malheur des gens et plus
particulièrement des peuples qui ont connu la tragédie davoir été opprimés. Ne
faut-il pas craindre, derrière ces «ethnicisations» renouvelées vêtues de la
robe légitimiste du droit à disposer de soi-même et parées des atours de la protection
des minorités la réouverture du fameux vase de Zeus doù une nouvelle
Pandore laisserait séchapper des idéologies racialisantes avec leur spirale bien
connue de haine et de revanche ?
Il ne s'agit pas de minimiser la question de la revendication linguistique
berbère en Algérie ; bien au contraire, la berbérophonie reste, selon moi, la preuve
tangible de la berbérité de l'Algérie
Elle ne peut toutefois justifier le
monopole de sens revendiqué par les seuls Kabyles engagés même si, par ailleurs, il
faut leur rendre grâce comme à lensemble des berbérophones d'avoir
su continuer à faire vivre une part de la mémoire de nos ancêtres.
Mes propos et analyse je les assume dautant plus aisément que je fus actrice(1) du mouvement, dit berbère, depuis son expression publique au printemps
1980, où, à côté des revendications linguistiques proprement dites, étaient
soulevées la dimension populaire de la culture, lexigence de la liberté
dexpression, la volonté de voir sinstaurer une égalité des droits entre
hommes et femmes(2).
Aussi faut-il insister sur les expressions multiples et limplication de femmes et
dhommes de régions diverses dAlgérie, pour saisir les aspirations dont le
«mouvement berbère» est porteur et quil cristallise en même temps. Le réduire
à un simple mouvement régionaliste est, selon moi, à la fois un travestissement des
faits et une analyse erronée qui ne tient pas compte de la complexité et des fragilités
identitaires de lAlgérie, et conforte un risque daventurisme auquel le
totalitarisme de certains discours tranchés invite. La question de la berbérité est
bien trop importante pour accepter sa confiscation par quelques-uns dautant que
cest par les débats quelle impose que lon aura, peut-être, la chance
dassister à une véritable refonte du pacte social dont lalgérianité, comme
identité commune, demeure lun des enjeux primordiaux !
Aussi je m'érige contre des affirmations telles que celles de Salem Chaker,
incontestablement linguiste émérite par ailleurs, qui ne conçoit «l'avenir berbère
que dépend(ant) plus que jamais du rapport des berbérophones aux éléments constitutifs
de leur identité : leur langue et leur culture». Cest ainsi quil
sérige en détenteur de la définition de la «vraie» berbérité en considérant
comme «évident que la berbérité, la conscience d'être berbère, est liée à la
berbérophonie et ne concerne plus qu'une minorité (importante) de la population. Les
«autres» se définissent (et doivent être définis) sic ! comme
«arabes» parce qu'ils sont culturellement re-sic ! et linguistiquement
arabes»(3).
La berbérité est une composante essentielle de cette identité
algérienne qui, bien que brouillée, embrouillée par des idéologies totalitaires
imposant leurs diktats depuis bientôt deux siècles, a l'intuition de sa mémoire
mutilée, niée, arbitrairement reconstruite
Or, en réduisant la «question berbère» à celle d'une «minorité berbérophone» (qui
constitue néanmoins un bon quart de la population), toutes les Algériennes et tous les
Algériens se voient interdire et s'interdisent le nécessaire dialogue du passé avec le
présent où doit se construire le futur. Celui-ci est pourtant urgent
d'autant plus
urgent que berbérophones et arabophones résultent du même brassage de populations comme
ils partagent une expérience commune du passé, se réfèrent aux mêmes cadres de
références, adhèrent à des systèmes de valeurs analogues
La proximité
culturelle entre deux montagnards, entre deux paysans, n'ayant pas le même usage
vernaculaire est bien plus évidente que celle d'un citadin et d'un rural, de même langue
mais de postures ô combien différentes, quand de surcroît la différenciation sociale
s'en mêle !
Quelques rappels factuels à l'appui de ces propos : l'Algérie, en tant
que partie centrale de l'Afrique du Nord, s'est vue envahie comme certains des
siens ont participé à l'envahissement d'autres régions du Vieux Monde qu'elles soient
européennes, africaines ou asiatiques par moult peuples, lors notamment des sept
grandes invasions qu'elle a connues : phénicienne, romaine, vandale, byzantine, arabe,
ottomane, européenne, elles-mêmes s'appuyant sur des combattants de diverses origines,
locales et mercenaires.
La conquête arabe de la Berbérie, par exemple, s'est réalisée avec des combattants
mercenaires iraniens, mésopotamiens, syriens, etc. mais avec bien peu venant d'Arabie,
que ce soit celle du Hedjaz ou celle du Yémen. Les Hilaliens du XIe siècle eux-mêmes ne
représentaient numériquement guère plus que ce que peut compter une tribu !
Quid alors de cette «origine arabe» tant revendiquée par certains, niée par d'autres
et quasi décrétée par les administrations ?
Carrefour de civilisations, méditerranéenne et africaine tant par sa
géographie que dans ses parcours et échanges, plaque tournante entre l'Afrique et
l'Europe, l'Orient et l'Asie, flux et reflux de l'Espagne andalouse, cette partie de la
Berbérie qui est devenue l'Algérie est demeurée le pays des Imazighen et ce,
quelle que fut lécriture en usage, du romain à l'arabe, du turc au français
sans pour autant échapper heureusement ! aux brassages génétiques
et aux apports culturels de toutes sortes.
L'idée même de populations échappant à ces dynamiques, au prétexte de leurs habitats
montagnards, est une vue de l'esprit lorsque l'on se souvient des déplacements et
cantonnements systématiques des tribus par le colonisateur français, quand ce n'était
pas l'interdiction ou l'obligation de demeurer en une portion du territoire par lui
spécifié.
Comment, par exemple, aujourd'hui, distinguer entre l'habitant des montagnes kabyles de
«souche» et celui qui fut acculé à s'y réfugier, pendant que des millions d'hectares,
dès le début de la conquête française, dans l'ouest du pays, étaient vidés de leurs
habitants (arabophones ? berbérophones ? qui peut le dire maintenant !) ?
De même, après l'insurrection de 1871, dite des Mokrani (du territoire de
Bordj-bou-Arréridj, à l'époque berbérophone, aujourd'hui devenu entièrement
arabophone et dont les habitants s'identifient pour beaucoup au fameux raccourci :
arabophone = arabe = lignée du prophète !), 2 700 000 hectares de terre furent mis sous
séquestre pour devenir propriété européenne(4) pendant que les
membres des tribus propriétaires étaient acculés vers des réduits arides, paysans
devenant nomades, transhumants se sédentarisant. C'est à de complètes reconfigurations
que l'on a dû assister alors
Qui dira jamais quelles en furent les conséquences
sur l'usage de notre «langue-mère» qu'est le berbère ?
Une série d'enquêtes des années 1910 en Algérie évalue la population berbérophone à
un minimum de 30% ; or, le résultat de ces évaluations est initialement biaisé, ne
serait-ce que par le fait qu'elles sont réalisées quatre-vingts ans après la
pénétration, les bouleversements induits ayant eu largement le temps de modifier les
réalités rurales et citadines, nomades et paysannes, tribales et villageoises.
L'arabophonie a dû vraisemblablement se développer durant cette période. L'arabe, en
tant que langue de contact, du fait de sa fonction liturgique, d'archivage, voire
civilisationnelle, par le biais de l'écriture, et l'accès au savoir et à la loi qu'elle
favorisait pour une culture berbère fortement orale, a dû se forger une nouvelle
légitimité en apparaissant comme un recours spécifique commun à une population
opprimée, spoliée
Il est d'ailleurs à noter que, de nos jours encore, l'arabophonisation
s'effectue avec le passage à un espace public indifférencié : ainsi, sont-ce les
hommes, vecteur du contact avec l'extérieur, qui sont d'abord bilingues, les femmes,
porteuses de la langue maternelle à usage interne, demeurant dans un premier temps
berbérophones monolingues ; puis l'installation dans la «ville» (serait-ce un bourg
identifié à un espace de «civilisation») accélère la régression de la
berbérophonie. Pour preuve, nombre d'entre nous devenus uniquement arabophones alors que
nos arrière-grands-parents étaient exclusivement berbérophones et nos parents
bilingues.
Les modalités d'accès à l'indépendance et le totalitarisme linguistique imposé par
les gouvernements successifs, les erreurs stratégiques de nombre de berbérisants
réduisant, trop souvent encore, dans leurs discours et leurs pratiques, la
«berbérité» à une «kabylité» survalorisée, y compris en France, la manipulation
de la mémoire collective par des idéologues patentés, l'encadrement et la médiocrité
des espaces de productions culturelles, la mise au ban de la démarche critique, et bien
d'autres facteurs encore, participent chacun à l'annihilation d'une identité qui
pourrait être forte de son histoire, fière de ses brassages, exigeante pour sa
postérité, créative par ses multiples facettes, volontaire dans sa participation à la
culture universelle
Un processus antagonique réducteur «Berbères-Arabes»,
artificiellement créé et largement entretenu, voit son émergence accélérée, venin
savamment distillé pour saper le goût que partage ce peuple pour toutes les aventures de
liberté, évoqués par ce mot : amazighité !
Arabophones comme Berbérophones semblaient de plus en plus s'accorder sur
un point : le refus d'interroger cette commune acculturation qui fait d'un même
peuple deux parties, s'excluant mutuellement, s'appuyant sur une altérité supposée
ethnique, alors qu'on a affaire aux conséquences des aléas d'une histoire aliénée aux
pouvoirs de toutes sortes. Adulée de toute part, cette amnésie collective aboutit à un
appauvrissement commun où ces identités déracinées, manipulées, gauchies, faussées,
courent le risque d'être un jour les otages captifs d'aventuriers avides de pouvoir.
Et pourtant, cest une autre leçon, une belle leçon despérance, que nous ont
dispensée les 500 000 villageois et montagnards de Kabylie, de la Grande aux confins
de la Petite, avec leur manifestation du 21 mai 2001. Sorganisant par hameaux et
villages, ils ont, dans un même élan, disqualifié les partis et les différentes
tendances du mcb(5) emprisonnés dans leurs enjeux de pouvoir, et
riposté, par leur mobilisation publique, aux discoureurs de tous bords et de tous genres.
En affirmant, haut et fort, leur exigence du respect des droits fondamentaux pour toute
lAlgérie, du travail à la santé, de la liberté à la dignité, du passé au
futur
ils nous ont rappelé que cest par le sang de chacun versé, par la
souffrance commune endurée, par les terroirs multiples partagés que lAlgérie
sest forgée
Ne serait-ce pas aussi dans ces revendications réitérées que
se sont inscrites les 10 000 femmes défilant à Tizi-Ouzou le 25 mai 2001 avec leur
banderole : «Nous sommes tous des Algériens à part entière» ?
Aussi est-il de notre responsabilité, nous qui nous exprimons par écrit, de démonter
ensemble les enjeux cachés qui se profilent derrière tous les discours identitaires,
notamment quand ils se prévalant de l'«ethnie». Certes, la représentation identitaire
résulte largement de ressentis à la fois individuels et collectifs et c'est là
l'entière liberté de chacune et de chacun , mais elle n'en demeure pas moins, en
même temps et dialectiquement, une construction collective singulière qui ne peut
échapper longtemps à un retour sur mémoire à moins de se condamner à ne jamais
construire le futur.
Notre époque ne nous a-t-elle pas appris à nous méfier des identités tentées par l'absolu de leur essence ? De la légitimité identitaire à la «purification ethnique», il peut n'y avoir qu'un pas, vite franchi par les ambitieux de tous bords, et c'est alors que l'on se retrouve confronté au sacrifice renouvelé des droits humains sur l'autel de l'identité sublimée.
Notes :
1. Je fus, ce jour-là, la seule membre du corps universitaire enseignant
dAlger à participer à cette manifestation-relais et de solidarité face aux
événements qui se déroulaient à Tizi-Ouzou à la suite de linterdiction de la
conférence de Mouloud Mammeri. Cette manifestation davril 1980 qui participa, à sa
manière, à mieux populariser ce qui fut ultérieurement appelé «Le printemps
berbère» avait réuni essentiellement des étudiantes et étudiants et divers
professionnels hormis les enseignants des facultés dAlger. Lhistoire de cette
période jusquà 1983 reste à écrire. On peut rappeler rapidement que, à côté
de nombreuses personnes «indépendantes», les seuls membres de partis représentés
il faut se souvenir quà lépoque, ces derniers étaient interdits et
leurs adhérents passibles de répression et demprisonnement appartenaient au
ffs (fondé par Hocine Aït Ahmed) ou au prs (fondé par Mohamed Boudiaf), les militants
communistes (pags et autres mouvances) considérant alors les questions soulevées comme
«secondaires». De même, les manifestants nétaient pas que kabyles, loin
sen faut, puisque, en même temps que des Chaouias, étaient présents des
arabophones, notamment des jeunes de la mouvance de Kateb Yacine, premier arabophone a
avoir affirmé clairement la berbérité de lAlgérie, et du renouvellement
théâtral par la «langue populaire» quil tentait alors (voir notamment les jeunes
de la troupe Debza de Sétif). Aussi les revendications à la place du 1er mai à Alger,
banderoles à lappui, étaient-elles plurielles : contestation de
lélitisme linguistique, «légitimité de larabe algérien et du berbère
algérien», égalité des droits entre les femmes et les hommes.
2. Je me souviens à ce propos dune anecdote bien amusante avant
dêtre amère : parmi les banderoles de femmes, une, particulièrement lourde à
porter, affirmait : «Les femmes ne délèguent leurs paroles à personne»
portée
par deux hommes, à cause de son poids, elle fut loccasion de fous rires
avant
que ne pleuve la bastonnade policière ! Ce fut dailleurs sur ces banderoles
féministes, au nombre de quatre, que la police sacharna en premier
et que les
médias, y compris français dont Libération qui suivait de près le mouvement
omirent de rendre compte.
3. Salem Chaker, Berbères aujourd'hui, pp.9 et 17, éd. L'Harmattan, Paris 1999. Et dire
que mon «ressenti» est berbère (et non arabe)
malgré mon arabophonie ! Que faire
? Par analogie, les Irlandais ne parlant que langlo-saxon seraient-ils de ce fait
devenus anglais ?
4. Cf le Manifeste du peuple algérien de Ferhat Abbas (1943).
5. mcb : Mouvement culturel berbère.