Confluences Méditerranée                                   N°39                      Automne 2001

Retour au menu

Les femmes marocaines
et le vieillissement en terre d’immigration

Fatima Aït Ben Lmadani

 

A l’issue d’une enquête réalisée en 1999-2000 en région parisienne sur les femmes immigrées marocaines de plus de 60 ans résidant actuellement en France, nous observons que la majorité d’entre elles est venue sur le territoire français par le biais du regroupement familial à partir du milieu des années 1970. D’autres, en revanche, sont arrivées pour des raisons économiques et professionnelles, et d’autres enfin ont simplement rejoint leurs enfants déjà installés en France. Veuves, célibataires, divorcées ou bien mariées, ces femmes ont exercé auparavant une activité professionnelle et sont dorénavant retraitées ou bien femmes au foyer.

De nombreux sociologues ont publié des travaux sur les femmes, le vieillissement, les immigrés, les femmes immigrées, ou bien les travailleurs migrants devenus retraités. Ils n’ont en revanche guère étudié cette population particulière, que constitue les femmes immigrées marocaines(1).
Les recherches sur le thème du vieillissement des immigrés, quant à elles, ont commencé véritablement au cours des années 1990, au moment où les immigrés maghrébins, venus en France dans les années 1950-1970, atteignaient l’âge de la retraite. Comme le signale P. Bron, "l’arrivée à la retraite de plusieurs dizaines de milliers d’immigrés est un phénomène relativement récent auquel personne n’est vraiment préparé. L’absence de références élaborées sur leur identité, l’existence de stéréotypes et d’approximations inadaptées rendent les actes de soins, la démarche de soutien et d’accompagnement difficiles"(2).
L’étude que nous proposons ici s’inscrit dans la problématique suivante : dans quelle mesure les femmes âgées immigrées marocaines résidant en France parviennent-elles à s’intégrer à la société française? Cette question implique de se demander ce que nous entendons par le terme d’intégration et quelles sont les dimensions de cette intégration. Sont-elles d’ordre économique, social, culturel ou civique. Et enfin, quels sont les éventuels obstacles à ce processus d’intégration?

Pour répondre à cet ensemble de questions, nous emprunterons à E. Durkheim sa définition de l’intégration. Pour lui, l’intégration correspond à une forme de "lien social", lien qui permet la cohésion et l’intégration de la société moderne, caractérisée de plus en plus par une différenciation des fonctions, c’est-à-dire par une "solidarité organique". Cette solidarité est rendue possible, à travers l’intégration des individus à la société, par l’intermédiaire de ses diverses institutions telles l’école, la famille, la profession, la société politique. En effet, E. Durkheim concevait l’intégration comme un processus global qui concerne tous les individus d’une société et non comme un processus spécifique destiné aux seuls immigrés(3). Et enfin, pour élaborer une réponse à la question particulière : les femmes marocaines immigrées âgées sont-elles "intégrées" à la société française ?, nous utiliserons la théorie de R. Castel, pour qui "sont "intégrés" les individus et les groupes inscrits dans les réseaux producteurs de la richesse et de la reconnaissance sociales. Seraient "exclus" ceux qui ne participeraient en aucune manière à ces échanges réels"(4).

 

Femmes marocaines âgées et vulnérabilité socio-économique

 

L’intégration socio-économique des femmes marocaines immigrées sera ici analysée à partir de leurs trajectoires professionnelles et résidentielles, et de leur perception de ces parcours. Ensuite, nous nous intéresserons à leur sociabilité, autrement dit aux relations que ces femmes entretiennent avec les membres de leur groupe national, et aux liens qu’elles tissent en dehors de ce groupe. En effet, le rapport au groupe semble pertinent à analyser, car comme le souligne E.Goffman : "Que le groupe soit ou non constitué, c’est essentiellement en rapport à lui que l’on peut analyser l’histoire naturelle et l’itinéraire moral de l’individu stigmatisé"(5).

Femmes marocaines âgées et intégration économique précaire

Aujourd’hui, les femmes marocaines immigrées âgées résidant sur le territoire français sont soit des retraitées qui ont exercé un métier d’ouvrier spécialisé et/ou d’employée de maison, soit des femmes au foyer qui n’ont jamais eu d’activités professionnelles. Ces dernières sont entièrement exclues de la sphère économique ; les premières en revanche bénéficient d’une modeste retraite, car elles ont alterné travail salarié légal, travail au noir et périodes de chômage. Elles appartiennent ainsi, de par leur métier et leurs revenus, aux classes populaires de France. Mais elles maintiennent des rapports particuliers au travail. En effet, elles semblent entretenir deux types de rapports différents au travail, lié à leurs expériences individuelles et professionnelles. Les premières ont intériorisé la division du travail des sociétés industrielles modernes. Par exemple, H., 61 ans, préretraitée à l’issue d’un licenciement économique, a choisi de continuer d’exercer une profession dans la sphère publique : "J’ai été une bonne à tout faire. Après j’ai travaillé comme femme de ménage. Ensuite, j’ai travaillé dans les hôpitaux; je m’occupais des morts. Et après cela, j’ai travaillé pendant vingt ans à l’usine. Et maintenant, je vends des herbes.(..) J’ai travaillé pendant 21 ans dans une usine et elle a fermé ; ils m’ont même donné une médaille. Mais au lieu qu’ils mettent Madame, ils ont écrit Monsieur, ils n’avaient pas l’habitude que des femmes arabes travaillent".

Cette femme montre ainsi son intériorisation de l’idée selon laquelle le lieu de travail se situe uniquement à l’extérieur de la maison. Cette manière d’envisager le travail est due tant à son statut matrimonial qu’à son désir d’ascension sociale. En effet, particulièrement attachée à la notion de travail salarié dans la sphère publique, qui lui procure une dignité et un statut social reconnu et valorisé par la société française, cette femme conçoit le travail domestique de la sphère privée comme une tâche aliénante et dévalorisante socialement, même si celle-ci est par ailleurs rémunérée. Elle récuse les conditions assignées aux domestiques en France, qu’elle tend à interpréter comme des conditions de négation de la personne humaine. En d’autres termes, elle souhaite être considérée comme un individu et refuse d’être traitée comme une "non-personne", selon l’expression de E. Goffman. Ce dénigrement du travail domestique peut être expliqué par le refus de cette femme de sa position de dominée, corrélative à ce genre de travail. L’intériorisation de la division taylorienne du travail par certaines femmes est due à leur statut de veuve ou de célibataire, et aussi à un désir d’ascension sociale pour leurs enfants.
Ainsi, M., 65 ans, séparée de son mari resté au Maroc, a toujours insisté pour exercer une activité professionnelle à l’extérieur de la maison, activité dont le but est la mobilité ascendante de sa progéniture. "Moi, je suis sérieuse, je faisais le ménage, le repassage, la cuisine, les courses. Je faisais tout, j’étais bonne à tout faire quoi ! C’était dur mais depuis que j’ai mis les pieds en France, je n’ai jamais connu le chômage, je n’ai jamais connu le RMI, ni quoi que se soit, et partout où je travaillais, je me faisais toute petite, j’ai fait tout ça pour mes enfants, je voulais qu’ils aient un vie meilleure que la mienne" (M., 65 ans, séparée, retraitée). Ce discours-là montre la motivation intense de cette femme à exercer une activité professionnelle, qui est étroitement liée à un désir de réussite sociale et scolaire de ses enfants. Ce désir d’ascension sociale est peut-être l’une des raisons de l’image "sympathique" que l’Occident a forgée de la "femme maghrébine actrice d’intégration", par opposition à l’image de "l’homme arabe violent". L’image du "bourreau" et de la "victime" ont été pour beaucoup dans les politiques publiques qui ont privilégié les femmes maghrébines et, par la même occasion, survalorisé leur rôle dans "l’intégration" des enfants à la société française. Certes, nous ne pouvons nier le rôle de ces femmes et leur désir quelquefois obsessionnel de scolariser leurs enfants, et surtout de favoriser leur réussite sociale, mais force est de constater que l’opposition ainsi établie entre un homme "violent" et "démissionnaire" et une femme "courageuse" et "présente" nous semble simpliste, ne rendant pas compte de la complexité de la réalité sociale.

Une autre opposition est celle entre la femme "soumise" confinée dans l’espace privé et la femme actrice d’intégration exerçant un travail dans l’espace public. Cette dernière opposition est remise en cause par la deuxième catégorie de femmes qui considère que le travail des femmes à la maison est un véritable métier. F., 60 ans, par exemple, est l’une de ces femmes qui stipulent que le travail accompli par la femme à la maison revêt une importance comparable à celui que l’homme effectue à l’extérieur : "Je fais le ménage, la vaisselle, les courses. La femme travaille deux fois à la maison, elle travaille donc beaucoup; l’homme, lui, s’il travaille une fois, la femme travaille deux fois" (F., 60 ans, mariée, femme au foyer). M., 70 ans, partage la même opinion, et accepte volontiers la répartition traditionnelle du travail entre la femme et l’homme, surtout pour les femmes de sa génération : "Je fais le travail de la maison, le ménage, la vaisselle. (..) En notre temps, la femme se contentait d’élever ses enfants et de s’occuper de son intérieur" (M., 70 ans, veuve, femme au foyer).
Les femmes de cette deuxième catégorie semblent ne pas contester la division sexuelle traditionnelle du travail qui confinait autrefois la femme dans l’espace privé. Elles montrent ainsi qu’elles n’ont pas réellement conscience de la domination masculine dont elles étaient l’objet, qui est étroitement liée à cette division sexuelle du travail. En effet, comme le souligne à juste titre P. Bourdieu, les hommes bénéficient de la "reconnaissance universelle" de l’objectivité des structures sociales et des activités productives. Ces dernières ne sont pourtant que le résultat de la division sexuelle du travail(6).
Cette analyse mérite toutefois d’être nuancée. Car les femmes de la deuxième catégorie, venues récemment en France, désirent que leurs filles exercent une activité professionnelle et qu’elles ne subissent donc pas cette division traditionnelle du travail. Enfin, même lorsqu’elles valorisent le travail domestique, elles tentent surtout de mettre en valeur, par la même occasion, leur statut de femme.

La relégation urbaine des femmes marocaines âgées

Le logement est un domaine privilégié pour appréhender l’intégration et/ou l’exclusion de ces femmes de la société française. Celles-ci sont nombreuses à évoquer leurs problèmes d’accès à un logement social, seule manière pour elles de remplacer leur logement de fortune, un studio ou une chambre de bonne. Comme le souligne par ailleurs A. Sayad, "le logement de l’immigration ne peut être que ce qu’est l’immigré, un logement d’exception, comme est exceptionnelle la condition de l’immigré, un logement éternellement de fortune, un logement d’éternelle urgence"(7).
Le premier problème rencontré par ces femmes réside dans l’attente, souvent longue, d’un logement social. C’est aussis le cas de H., divorcée, séparée de ses enfants toujours au Maroc. Résidant actuellement dans un deux pièces, dans le 14ème arrondissement, elle a été obligée de faire preuve d’une importante résistance et d’une grande ingéniosité pour accéder à ce logement-là. "J’ai dû me battre et attendre 15 ans avant qu’ils ne me donnent ce logement social au 14è arrondissement. J’avais deux pièces, mais il n’y avait pas de confort ni rien, pas de douche, même pas de toilette, j’ai été obligée d’aller à l’extérieur. Ils m’ont un jour envoyé une lettre pour me dire que j’avais obtenu un logement à Montreuil, mais moi je voulais sur Paris surtout que c’était loin de mon travail. Alors, ils ont refusé de me donner un autre logement sur Paris. J’ai écrit au président Miterrand, qui m’a répondu qu’ils vont examiner mon dossier et après, j’ai écrit au président Chirac, et ils m’ont répondu qu’il fallait attendre mon tour. L’adjoint du maire m’a dit que mon dossier était bloqué parce que j’étais au chômage. Je leur ai dit : est-ce que parce que je suis en chômage je ne vais pas manger, je ne vais pas habiter ? Et enfin après tout ce temps d’attente, j’ai obtenu ce logement" (H, 66 ans divorcée, retraitée).
Cette femme a donc dû déployer des stratégies offensives pour acquérir ce logement, dont elle se déclare dorénavant satisfaite. Cette attitude est due à deux obstacles principaux. Le premier est lié à l’histoire même du logement social en France avant 1977(8). Le second tient au fait que les organismes de logement social obéissaient à des logiques parfois électorales ou commerciales, empêchant ainsi les ménages les plus démunis ou "les mauvais candidats"(9) d’accéder à un logement social. La réussite de cette stratégie montre l’importance de l’effort fourni et l’intensité de la mobilisation relationnelle de cette femme, et signale par la même occasion qu’elle n’est pas dans une "zone de désaffiliation", mais plutôt dans une "zone d’intégration"(10). Finalement, ces femmes tentent de pallier leur vulnérabilité économique en recourant à leur capital social.
En attendant ce logement social, elles doivent faire face à une seconde difficulté qui consiste à trouver un logement privé. M., par exemple, qui a 5 enfants, raconte les aléas de son entreprise pour louer un appartement dans le 8ème arrondissement, où elle a finalement vécu durant 28 ans, avant de bénéficier d’un logement social : "La première fois que je suis arrivée en France, ma patronne m’a donné une chambre de bonne et après j’ai changé de travail, et ma deuxième patronne m’a donné aussi une chambre de bonne, où j’ai vécu avec mes cinq enfants. Comme c’était trop petit pour nous, j’ai cherché un appartement. J’ai dû mentir et cacher mes enfants pour qu’ils acceptent de me louer l’appartement, et quand j’ai signé, je leur ai dit, j’ai mes enfants avec moi. La propriétaire n’était pas contente, mais je suis restée dans ce logement 28 ans avec mes enfants, et enfin, nous avons obtenu ce logement social à la Goutte d’or. Nous n’avions pas l’habitude de Barbès" (M., 65 ans, séparée, retraitée). Ainsi, la difficulté de trouver un logement a conduit cette femme-là à dissimuler l’existence de ses enfants et incité une autre, par exemple, à vivre une situation extrême, à savoir celle de se séparer de son enfant en bas âge et de l’envoyer au Maroc. Par conséquent, les femmes ayant des enfants à charge et de faibles ressources économiques éprouvent des difficultés à trouver un appartement à loyer modéré et à rencontrer un propriétaire acceptant de louer à une famille nombreuse, à faible capital économique.

Enfin, le dernier problème qu’elles rencontrent – conséquence des deux problèmes précédents – est la relégation urbaine. En effet, les femmes marocaines âgées, de par leur métier de domestique, étaient conduites à résider dans les quartiers "bourgeois" de Paris. Ayant habité ces lieux, elles ont alors le sentiment de subir un déclassement, en apprenant le rejet de leur demande d’être logé dans ces endroits réservés aux autochtones. Ce sentiment de déclassement est ressenti d’une manière encore plus violente, lorsqu’elles se voient obligées d’habiter dans des quartiers Nord et Est de Paris, populaires et ethnicisés. Il les conduit à accuser, non pas les pouvoirs publics français, mais plutôt les "Autres", c’est-à-dire, dans leur vocabulaire, les "Noirs" et les "Arabes", de la détérioration de ces lieux. Car elles refusent que les Français les assimilent aux populations arabes, et montrent ainsi leur désir de distinction sociale. Le passage des "beaux" quartiers symbolisant des valeurs dominantes à des quartiers dits "sensibles", objets de tous les préjugés et de tous les fantasmes, incitent ces femmes à renier leur appartenance à ces lieux ethnicisés. Ce dénigrement montre l’intériorisation des valeurs et des préjugés dominants par certaines femmes. Ainsi, comme l’écrit justement M. Oberti, "au-delà de l’exacerbation d’un certain racisme, la relégation urbaine exprime avant tout un problème de dignité et de reconnaissance de populations qui se sentent rejetées d’un modèle dominant auquel elles n’accèdent que partiellement, ou qui reste inaccessible à une partie d’entre elles"(11).

Une sociabilité restreinte

A l’issue de notre enquête, nous avons également constaté qu’un espace rituel comme la Mosquée de Paris peut devenir un espace de sociabilité, de représentation publique et surtout de contrôle social. En effet, les femmes immigrées marocaines résidant en France souffrent d’une invisibilité sociale dans l’espace public, qui tient à plusieurs raisons : elles constituent une minorité statistique, l’immigration marocaine étant récente ; elles forment un groupe issu d’un monde colonial ; et elles sont exclues de la société, comme la majorité des personnes âgées en France.

Cette invisibilité est atténuée par ce lieu de culte, particulièrement propice pour analyser les pratiques rituelles non seulement religieuses, mais aussi sociales, de ces femmes âgées. Par exemple, K., retraitée, veuve, et vivant seule, ses enfants étant mariés, profite de ce lieu pour reconquérir une position sociale, liée à son âge et à sa qualité de Hadja (femme ayant accompli le pèlerinage à La Mecque ). K., cette femme qui m’a été présentée par une autre femme marocaine, F., était assise sur une chaise (en sachant que la prière se fait par terre), prétextant un mal de jambes. Ainsi, elle parvenait à dominer les autres femmes qui formaient un cercle autour d’elle. On était vendredi, les femmes entraient dans la mosquée, apportant avec elles du couscous, du lait, des dattes, etc. parce qu’elles restaient pour accomplir la prière suivante. K., quant à elle, qui n’avait rien apporté, se contentait de distribuer de la nourriture que les autres tenaient à lui donner en premier lieu, en attendant qu’elle fasse le partage. Lorsque je lui ai posé la question: "Pourquoi ne mangez-vous pas vous -même la nourriture que vous avez partagée ?" elle me répondit : "Si je veux du couscous, je le préparerai chez moi, comme ça, ça sera propre". K. distribuait également la parole et conseillait les autres personnes, en ponctuant ces phrases par des : "Quand j’ai été à La Mecque" ou "L’imam de La Mecque m’a dit".
Ainsi, certaines femmes mettent en scène leur "qualité" de femme âgée et celle de Hadja, deux qualités d’ailleurs corrélées dans l’esprit de la plupart des Marocains. Elles tentent alors de faire oublier la position de dominées qu’elles occupaient en tant que femmes et en tant qu’immigrées en France. Elles essaient de retrouver la place que la personne âgée est supposée occuper dans son pays d’origine. En effet, comme le constate C. Lacoste-Dujardin à propos des femmes kabyles, le rôle et le statut de la femme changent, lorsqu’elle devient plus âgée(12). Cette image mythifiée de la personne âgée dans les pays du Maghreb a été fortement remise en cause par l’immigration en France. Comme "l’immigré chômeur", "l’immigré âgé" est d’ailleurs antinomique, voire un contresens(13). C’est pourquoi il cherche à inventer des justifications de sa présence pour mieux la légitimer.
La mosquée, par exemple, est un lieu où les femmes immigrées âgées peuvent justement légitimer leur présence. Elle représente un ultime espace où la qualité de personne âgée est encore, selon ces femmes, respectée. Elle est également un lieu où ces femmes essayent d’utiliser leur stigmate de "femme âgée" comme une base d’organisation de leur propre vie, car, souligne E. Goffman, "parmi les siens, l’individu stigmatisé peut faire de son désavantage une base d’organisation pour sa vie, à condition de se résigner à la poser dans un monde diminué"(14). Elle est en outre un lieu privilégié pour ces femmes, parce qu’elle permet de manier l’information. En effet, la mosquée est un espace de contrôle social perceptible dans les relations qu’entretiennent les femmes entre elles. K., par exemple, utilise dans la mosquée son stigmate physique, l’arthrose, pour s’asseoir sur une chaise et contrôler les autres femmes, en semblant au courant de leurs problèmes familiaux et en refusant de dévoiler ses propres secrets. Cette manière de rendre visible un stigmate fait référence à la notion de " manipulation de l’information ", qui suppose que l’individu stigmatisé ait conscience de sa "tare" et participe à une mise en scène de cette dernière, à des fins de sociabilité et de contrôle social de son groupe.

Cette mise en scène, pour terminer, est liée à l’isolement de ces femmes et à leur désir d’en découdre. Car, en raison de l’absence de communautés organisées en France, les femmes marocaines âgées, récemment venues en France, qui sont pour la plupart analphabètes, et qui n’ont exercé aucune activité professionnelle, connaissent des difficultés à s’intégrer dans la vie sociale et culturelle de la société française. Elles maîtrisent mal les codes culturels qui faciliteraient leur intégration dans la sphère publique. Le cas de F. à cet égard est très éloquent. Arrivée depuis un an pour rejoindre ses enfants, séparée de son mari resté au Maroc, elle se plaint de son expérience de la solitude et du manque de sociabilité des autres femmes marocaines : "Non, je ne connais aucune femme marocaine, depuis mon arrivée en France, à part une à qui j’ai rendu visite l’autre jour et qui a perdu son mari. Tu sais on rencontre quelqu’un , on ne sait jamais ce qu’il va dire dans ton dos , alors je préfère ne rencontrer personne" (F., 60 ans, séparée, femme au foyer).
Nous percevons ici non seulement l’isolement social de cette femme, mais surtout sa souffrance due au commérage des Marocaines, anciennement installées en France. Pour analyser ce phénomène, nous utiliserons la théorie de Norbert Elias sur la fonction sociale du commérage(15), à savoir sa fonction de stigmatisation des autres, "les étrangers" nouvellement arrivés. Ainsi, au sein de la mosquée, ces femmes immigrées usent de la fonction sociale du commérage, pour contrôler l’information et exercer un pouvoir sur les femmes récemment arrivées, c’est-à-dire les moins "initiées".

 

La place des femmes marocaines agées dans l’espacefranco-marocain

 

Quel rapport entretiennent-elles avec leur pays d’origine, le Maroc, et la société de résidence, la France ? Nous pouvons tout d’abord qualifier le lien de ces femmes âgées avec le Maroc de lien symbolique et primordial, c’est pourquoi, nous tâcherons de comprendre les relations primordiales qui les lient au pays d’origine; notamment, les relations familiales et de voisinage. Ensuite, afin d’élucider leur rapport avec la société de résidence, nous étudions leur rapport à la nationalité et à la naturalisation.

Leur lien symbolique avec le pays d’origine

Les femmes marocaines âgées semblent pour la plupart maintenir des liens symboliques et primordiaux avec le Maroc. F., par exemple, lorsqu’elle retourne au Maroc pendant la période des vacances, cultive ces liens avec ses nombreux amis et ses multiples connaissances. Ces liens, que l’on qualifiera de relations affectives, sont fondés sur un échange de "dons" et de "contre-dons", selon la célèbre expression de Marcel Mauss. En effet, F. apporte des cadeaux à son entourage et reçoit en échange une reconnaissance sociale. "Il faut que tu saches ça, il n’y a aucune femme qui va rentrer chez toi, dans tes amies, ta famille, et que tu ne lui proposes pas des bonbons, du thé, des cacahuètes, des pistaches, du chocolat, pour elle, tu n’es rien! Je le fais toujours, la famille, les voisins et les connaissances, oui je jure que c’est tout le monde , même si je lui donne qu’un paquet de thé, un paquet de café, ou un tissu de 30F. D’ailleurs, on les achète ici à 5 F, et on leur dit que c’est 100 F. Et elles nous croient, et ça leur plaît" (F., 60 ans, femme au foyer). Par ces cadeaux, F. cherche à maintenir une socialisation amicale dans l’espace féminin marocain et, en même temps, à légitimer son statut d’immigrée. Autrement dit, elle tente de reconquérir sa position sociale et son rôle dans sa société d’origine, et s’attelle ainsi à faire oublier son émigration, qui doit passer pour un "acte caché", pour reprendre l’expression de A. Sayad(16).
Toutefois, nous pouvons remarquer que cette reconnaissance sociale à travers ce don est de plus en plus remise en cause par d’autres femmes, qui y voient une sorte de chantage affectif, dont elles font l’objet. Face à cette situation, quelques femmes, surtout celles installées depuis une trentaine d’années, commencent à rejeter de plus en plus ce type de relations, principalement lors du décès de leurs parents. A cet égard, le cas de H. est illustratif. H. aujourd’hui n’entretient plus de relations avec sa famille au Maroc. En effet, si dans le passé elle a rendu épisodiquement visite à ses parents, morts aujourd’hui, puis à sa sœur, à l’heure actuelle elle ne rentre plus au pays : "Maintenant, je ne retourne plus au Maroc. Je suis fâchée avec le Maroc? Non, avec les personnes qui y sont. Le Maroc est bien. (...) Avant j’allais au Maroc pour voir ma sœur qui a deux enfants ; l’un est journaliste, l’autre est docteur en droit. Quand ils étaient petits, j’allais les voir et quand ils sont devenus grands, ils n’aimaient plus les autres personnes, et je me suis disputée avec mon neveu." (H., 61 ans, préretraitée).
On peut interpréter ce phénomène de distanciation comme le résultat de sa situation migratoire qui a transformé les rapports de cette femme au sein de sa famille, et qui a suscité un reniement de sa part envers sa société d’origine, ainsi qu’un rejet de cette même société envers elle. En effet, si l’on prend en considération les raisons de départ de cette femme, on peut dire que la première migration vers la société française a été vécue comme une véritable rupture. De là, on comprend que son retour au pays, même pendant la période des vacances, soit vécu douloureusement. Car, comme l’écrit A. Sayad, les retours "véritables ressourcements, avivent le sentiment de l’émigration (el ghorba) et réveillent des douleurs qu’on croyait effacées"(17).

Leur rapport juridique à la société d’origine

L’acte de naturalisation est un acte qui nécessite l’accord du groupe dominant et son assentiment à accepter la personne naturalisée comme une personne appartenant entièrement au groupe. Ainsi, comme l’exprime E. Durkheim : "L’étranger sans doute peut bien s’introduire provisoirement dans la société, mais l’opération par laquelle il est assimilé, à savoir la naturalisation, devient longue et complexe. Elle n’est plus possible sans un assentiment du groupe solennellement manifesté et subordonné à des conditions spéciales"(18).
Nous considérons que les femmes marocaines âgées ont un rapport ambigu à la naturalisation. En effet, si certaines d’entre elles prévoient dans l’obtention de la nationalité française une manière d’accéder davantage aux droits juridiques, elles ont de ce fait un rapport utilitaire. D’autres, au contraire, considèrent l’acte de naturalisation comme un acte important, porteur de charge émotionnelle. D’ailleurs, comme le précise A. Sayad, "l’acte de naturalisation n’est pas, comme on le postule d’ordinaire, un acte dérisoire, relevant de la seule volonté individuelle ; il est porté par une histoire collective dont il est le point d’aboutissement"(19).
En effet, la décision de se naturaliser est une décision capitale. Cet acte signifie pour de nombreuses personnes une rupture avec le pays d’origine ou plutôt avec la représentation mythique et nostalgique qu’elles ont de ce pays. Ce projet collectif place ces femmes dans la position de représentantes du groupe. H., par exemple, de nationalité marocaine, a longtemps refusé la naturalisation française, au nom de son attachement symbolique à la société marocaine : "Je suis rentrée avec un passeport français parce que le Maroc était français. Quand le Maroc est devenu indépendant, ils m’ont donné le choix entre devenir française ou rester marocaine, alors je leur ai dit: donnez-moi ma nationalité marocaine! le Maroc est devenu indépendant, enlevez-moi la nationalité française, je voudrais rester marocaine" (H., 61ans, préretraitée).
Ce discours permet de bien comprendre pourquoi elle ne souhaitait pas obtenir la nationalité française. Ce refus peut en effet être interprété comme la crainte de trahir sa famille et ses origines culturelles. Bien que A. Sayad affirme que les femmes immigrées, surtout veuves ou divorcées, peuvent s’autoriser à disposer de la morale "officielle", c’est-à-dire de l’honneur et de ses impératifs, avec une liberté plus grande que les hommes(20), nous estimons que le rapport de cette femme à la nationalité nuance cette idée : en effet, ayant travaillé en tant qu’ouvrière et fait l’expérience de la vie collective dans la sphère publique, elle semble avoir intériorisé, par la même occasion, cette morale de l’honneur qui exerce sur elle une contrainte sociale, l’obligeant à considérer l’acte de naturalisation comme un acte de rupture avec la société d’origine. L’expérience d’une activité professionnelle dans la sphère publique et le statut de chef de famille sont des facteurs qui semblent déterminants dans la position des femmes à l’égard de la naturalisation.
D’autres femmes par contre qui n’ont jamais exercé une activité professionnelle et qui étaient prises en charge financièrement par leur conjoint ont plutôt un rapport à la nationalité individualiste. F., par exemple, a un rapport indifférent à la naturalisation française. Elle justifie son refus d’être naturalisée, non pour des raisons symboliques et culturelles, mais pour des motifs liés à sa situation individuelle non seulement de femme âgée, mais aussi de femme au foyer. "Non, si j’avais encore 40 ans ou même 50 ans (je l’aurais demandé) mais à 60 ans à quoi ça va me servir ? Je vais juste perdre mon temps et leur faire perdre le leur" (F.,60 ans, femme au foyer). Le comportement de cette femme à l’égard de la nationalité française obéit donc plutôt à une logique individuelle, liée à sa trajectoire migratoire personnelle, à sa classe d’âge et à son statut matrimonial, alors que celui de H. s’inscrit surtout dans une logique collective, c’est-à-dire culturelle et historique, voire nationale.

La plupart des femmes marocaines âgées résidant en France, retraitées ou femmes au foyer, ne se situent ni dans une "zone d’intégration", ni dans une "zone de désaffiliation", mais plutôt dans une "zone de vulnérabilité". En effet, tout d’abord, ces femmes ont de modestes ressources financières, sans pour autant être entièrement exclues de la sphère économique. Elles tentent de pallier leur faible capital économique en ayant recours à des réseaux relationnels et à l’aide des pouvoirs publics. Ensuite, elles disposent d’un réseau de sociabilité à forte dimension communautaire et ethnique, qui leur procure une socialisation communautaire, c’est-à-dire une "communalisation", selon l’expression de Max Weber. Enfin, elles entretiennent un rapport symbolique et affectif au pays d’origine et un lien rationnel et instrumental à la société de résidence. Ce rapport ambivalent favorise une intégration culturelle de ces femmes dans un espace que l’on peut qualifier de transnational, c’est-à-dire franco-marocain.

Fatima Aït Ben Lmadani

Retour vers le n°39

Notes :
1. Comme le souligne d’ailleurs G. Noiriel, "l’histoire des femmes immigrées, ou issues de l’immigration se heurte à une double lacune de la recherche historique, celle qui touche l’histoire de l’immigration et celle qui touche l’histoire des femmes." (Noiriel,G., (1990). L’histoire des femmes immigrées, greec, 8-13 décembre ; p.12.
2. Bron, P., Vieillir dans l’immigration, Ecarts d’identité, n° 64, mars 1993, p.1.
3. Durkheim, E., (1893). De la division du travail social, Paris, puf.
4. Castel, R., (1996), Les marginaux dans l’histoire, in Paugam, S. L’exclusion, l’état des savoirs, Paris, la Découverte ; 1996, p. 32. Cf. également : Grafmeyer, Y., (1996). La ségrégation spatiale, in Paugam, S. L’exclusion, l’état des savoirs, Paris, la Découverte.
5. Goffman, E., (1975), Stigmate, les usages sociaux des handicaps, Paris, les Editions de Minuit ; p.53.
6. Bourdieu, P., (1998). La domination masculine, Paris, Seuil.
7. Abdelmalek Sayad, Le logement provisoire pour des travailleurs "provisoires", Recherche sociale, n° 73, janvier-mars, 1980, p.7.
8. Comme le précise en effet C. Grémion, le logement social aidé par l’Etat ne parvenait pas à offrir des loyers assez bas pour les ménages à faibles revenus. De ce fait, les personnes âgées, les familles nombreuses et l’ensemble des catégories les plus pauvres en étaient exclus : seuls 12% du quart le moins fortuné des Français y étaient logés." Grémion, C., L’accès au logement, in Paugam, S. L’exclusion, l’état des savoirs, 1996, Paris, la Découverte; p. 520.
9. Ibid ; 1996.
10. Castel, R., 1991.
11. Oberti, M., (1996), La relégation urbaine, Regards européens, in Paugam, S., L’exclusion, l’état des savoirs, Paris, la Découverte ; pp.242-243.
12. Camille Lacoste-Dujardin : "Le statut ambigu des vieilles femmes en Kabylie", Hommes et Migrations, 1140, février 1991.
13. Sayad, A., (1991). ), Immigration et paradoxes de l’altérité, Bruxelles, De Boeck Université. Et Sayad, A., (1994), Naturels et naturalisés, " arss ".
14. Goffman, E., 1975, p.33.
15. Elias, N., 1985.
16. Ibid. p. 63.
17. Sayad, A., 1991, op. cit., p. 215.
18. Durkheim, E., 1978, pp. 122-279.
19. Sayad, A., 1994, p.26.
20. Ibid., p.30.