Confluences Méditerranée                                   N°40                     Hiver 2001-2002

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Les mots de l’islam

Paul Balta

 

Les attentats du réseau Al-Qaïda (la Base) d’Oussama Ben Laden contre les États-Unis, le 11 septembre 2001, ont été un choc pour le monde entier. Pris de court, les journalistes qui, le plus souvent, ne connaissent guère la religion musulmane ont utilisé à tort nombre d’expressions et fait quelques amalgames entre Arabes et musulmans, islam et islamisme, islam et terrorisme. Rappelons à ce propos que tous les musulmans (entre 1,3 et 1,5 milliard) ne sont pas arabes et que tous les Arabes (environ 300 millions) ne sont pas musulmans. En effet, il y a environ 10 % de chrétiens arabes dont la moitié vit au Proche-Orient, l’autre moitié ayant pris le chemin de l’exil. Dans un deuxième temps, télévisions, radios et presse écrite ont fait un effort pour aider les auditeurs et les lecteurs à s’y retrouver. Néanmoins leur tâche n’était pas aisée dans la mesure où le sens de certains mots a évolué. En outre, pour justifier leurs actions, les mouvements islamistes instrumentalisent les textes sacrés et ont tendance à détourner certains termes de leur sens premier. Retenons les principaux , liés à l’actualité, en commençant par l’islam(1).

Islam signifie en arabe «soumission à Dieu» et a donné muslim (pl. muslimûn), «musulman(s)». En français l’usage veut qu’on utilise la minuscule pour la religion, comme pour christianisme, et la majuscule pour désigner l’espace musulman et sa civilisation ; les musulmans francophones écrivent Islam dans tous les cas. On a tendance en Europe à considérer l’Islam comme un tout monolithique, immuable dans le temps et statique dans l’espace. Or, il a connu des schismes, des périodes de grandeur et de déclin et, de la Mauritanie à l’Indonésie, de l’Afrique noire à l’Asie centrale, englobe des ethnies très différentes qui, tout en partageant la même foi, sont marquées par leurs cultures d’origine et ont conservé leurs spécificités.

Islamisme. Au XIXe siècle, par analogie avec judaïsme et christianisme, on disait islamisme plutôt qu’islam. Toutefois, depuis la victoire de Khomeyni en Iran, en 1979, islamisme désigne l’islam politique ou radical dont les partisans sont les islamistes. Ils ont d’ailleurs forgé le néologisme arabe islamiyoun pour affirmer leur militantisme et se distinguer des simples musulmans qui forment l’immense majorité et pratiquent leur foi paisiblement. Ils utilisent la religion pour tenter de s’emparer du pouvoir ; certains de leurs mouvements le font pacifiquement en exerçant des pressions sur les régimes en place, d’autres recourent à la violence voire au terrorisme comme les Gamaa islamiyya en Égypte ou le gia (Groupe islamique armé) en Algérie. En français on les qualifie aussi d’intégristes. Leur idéologie est encore plus radicale que celle des fondamentalistes, partisans, sur les plans religieux et politique, d’une stricte application de la chari’a ; c’est le cas des dirigeants d’Arabie saoudite (sunnites) et, en Iran (chiites), des opposants religieux au président Khatami. Il ne faut pas les confondre avec les traditionnalistes, conservateurs qui n’ont pas de projet politique mais cultivent la nostalgie du passé et sont plus préoccupés de préserver les moeurs et les rituels : respect de la hiérarchie, voile des femmes, virginité des jeunes filles, etc. Enfin, il y a les réformateurs, comme Mohamad Abdô au XIXe siècle, et les «nouveaux penseurs» au XXe, qui entendent «rouvrir la porte de l’ijtihad» (effort de recherche personnelle et d’interprétation) fermée au XIIe siècle par le calife Al-Qadir, afin de permettre au monde musulman d’entrer dans la modernité.

Chari’a(2), ou «voie à suivre», définit aussi la «Loi de l’islam», ensemble de prescriptions auxquelles le musulman doit se soumettre dans les domaines de la religion, des relations sociales et des questions juridiques. Elle est fondée sur trois éléments :
- Le Coran, composé de 114 sourates ou chapitres et de 6226 versets (6211, 6216 ou 6236 selon d’autres lectures). C’est la parole de Dieu (Allah) révélée en arabe par l’ange Gabriel, Jibril, au prophète Mahomet, Mohammad en arabe.
- La sunna, ou «tradition du Prophète», est composée de hadîth, «courts récits» rapportant ses paroles, ses conseils, ses gestes, ses comportements en diverses circonstances, ses relations avec les autres. Dans la multitude de hadîth recueillis, il y en avait de faux qui avaient été forgés pour des raisons politiques ; c’est pourquoi les ulémas ont effectué un travail de recherche afin de déterminer si les rapporteurs étaient fiables. Plusieurs recueils ont été établis mais le plus consulté parce que le plus fidèle est le çahih, l’Authentique(3), du Persan El-Bokhâri (810-870).
- Le fiqh (d’une racine signifiant «connaître», «examiner») qui s’appliquait à l’origine à toute connaissance mais qui a pris avec l’islam une valeur religieuse et désigne le Droit musulman ; dans ce cas, il se distingue de ‘ilm ou «science». Il a été élaboré par les fuqahâ (sing. fiqh), «jurisconsultes-théologiens» qui interprètent la façon dont il convient d’appliquer la Loi. Il arrive cependant que les fuqahâ se montrent plus rigoureux que le Coran. Citons à titre d’exemple, l’adultère. À condition qu’il soit attesté par quatre témoins qui ont vu, de leurs yeux vu, le Coran édicte : «Frappez la débauchée et le débauché de cent coups de fouet» (XXIV-2). Or, des fuqahâ ont recommandé la lapidation pour la seule femme, comme dans la tradition hébraïque. Ce châtiment est toujours appliqué en Arabie saoudite et parfois en Iran. Signalons aussi que nombre de pays musulmans ont adopté pour leur législation le droit moderne inspiré de l’Europe. Néanmoins, l’Égypte a modifié sa Constitution, sous le président Sadate, assassiné en 1981 par des islamistes, pour préciser que «la Chari’a est une des sources du droit» ; une réforme postérieure en fait «la principale source du droit», alors que les partis et les mouvements fondamentalistes et islamistes veulent qu’elle soit «l’unique source du droit». C’est le cas notamment en Arabie saoudite, au Pakistan, depuis la dictature du général Zia Ul Haq, en 1977, et, malgré la présence de chrétiens et d’animistes, au Soudan et dans douze États du Nigeria.

Jihad (on écrit aussi djihad), que les journalistes traduisent presque systématiquement par «guerre sainte». Il est vrai qu’ils y ont été incités, depuis les années 1970, par les proclamations belliqueuses de certains mouvements islamistes et tout récemment par les appels au jihad «contre les infidèles juifs et chrétiens» lancés par Ben Laden et le chef des talibans afghans, le mollah Omar. En arabe, jihad signifie «effort». Son sens premier, pour le musulman, est «effort ou lutte contre soi-même pour devenir meilleur». C’est par extension qu’il signifie «guerre sainte». Certaines dynasties, comme celle des Almohades (1147-1205) au Maghreb, ont prétendu en faire un sixième pilier ou obligation (après la profession de foi, la prière, l’aumône, le jeûne du mois de ramadan et le pèlerinage à La Mecque) mais ce n’est pas coranique. Cela étant, c’est un terme qu’utilisent de plus en plus les mouvements islamistes en invoquant la tradition. En effet, dès les premières conquêtes, s’est élaborée la théorie du Dar el islam que nous allons évoquer.

Dar el-islam, le «territoire de l’islam», ou encore Dar es-salam, le «territoire de la paix», est celui de la oumma, la «communauté des musulmans». Il s’oppose au Dar el-kufr, «le territoire de l’impiété» ou Dar el-harb, le «territoire de la guerre», qui est celui des infidèles ; ce dernier devra être gagné à la chari’a par la prédication ou par les armes. Ce thème, fréquent chez les premiers conquérants, a été repris par des contemporains comme le sunnite Hassan el-Banna, fondateur, en 1928, de l’organisation des Frères musulmans d’Égypte, matrice de la plupart des mouvements islamistes, ou l’ayatollah Khomeyni, un chiite. Il inspire l’action de l’Arabie saoudite et de la Ligue islamique mondiale qu’elle a instituée en 1961, et qui a des antennes dans le monde entier. Réalistes, les juristes musulmans avaient également défini Dar el-çolh, «le territoire de la trêve», qui peut obtenir la paix en payant tribut à Dar el-islam. Ils ont également prévu que les relations entre ce dernier et Dar el-harb puissent être régies par la daruriyya, «l’état de nécessité», dicté par la supériorité des infidèles et des impératifs économiques, techniques ou sociaux.
Les réformateurs, partisans du dialogue des civilisations et de l’intégration des musulmans dans les sociétés d’accueil des États occidentaux, opposent à la théorie du Dar el-harb et aux appels au jihad plusieurs versets du Coran dont ceux-ci : «Si Dieu l’avait voulu, il aurait fait de vous une communauté unique» (V-48) et «Si Nous avons fait de vous des peuples et des tribus, c’est afin que vous vous connaissiez mutuellement» (XLIX-13).

Chahîd (pluriel chouhada). Etymologiquement le mot signifie témoin, ce qui implique d’avoir la connaissance directe. Pour les musulmans, c’est le «témoin de la foi» et, par extension, le «martyr». Dans le Coran, chahîd apparaît uniquement dans le sens de témoin comme un des 99 attributs de Dieu (le 51è) ; la notion de martyr figure indirectement dans le verset qui promet le Paradis à «Ceux qui ont été tués dans le chemin de Dieu»(III-163). Le terme est utilisé dans le sens de «martyr» dans les hadîth et chez les fuqahâ. Il est en honneur chez les chiites qui l’appliquent à Ali, gendre de Mahomet et quatrième calife, et à ses fils tués par les sunnites. Depuis, ils y recourent souvent et, pendant la guerre Irak-Iran (1980-1988), Khomeyni donnait le titre de chouhada aux volontaires iraniens qui sautaient sur les mines pour permettre à l’armée d’avancer. En Algérie, pays sunnite, ce titre est attribué aux combattants tués pendant la guerre d’indépendance (1954-1962).
Depuis, les groupes sunnites comme les Gamaa islamiyya et les réseaux terroristes comme ceux d’Al-Qaïda forment des kamikazes qui se font sauter avec leur cible et sont qualifiés de chouhada. Leurs chefs expliquent que ce sont des justiciers qui, tel le Samson de la Bible, détruisent le Temple et meurent en même temps que les ennemis de Dieu. Pour eux, le Temple c’est l’Occident arrogant qui exploite les pauvres et ils se présentent comme les défenseurs des opprimés et des humiliés. Néanmoins, l’attentat du 11 septembre a été condamné par la Ligue arabe, l’oci et les principales autorités religieuses.
Le cheikh Mohamad Tantawi, grand imam de la mosquée Al-Azhar, au Caire, la plus haute instance morale du sunnisme, l’a qualifié de «crime condamnable par toutes les religions révélées». Le cheikh Mohamad Hussein Fadlallah, islamiste chiite et chef spirituel du Hezbollah libanais, a affirmé qu’il ne se confond pas avec le jihad classique ; il a dénié à ses auteurs le titre de chouhada et souligné qu’il s’agit d’un vulgaire suicide, intihar, interdit par l’islam. Le Jihad et le Hamas palestiniens établissent aussi une différence et expliquent que leurs kamikazes luttent contre l’occupant israélien condamné par plusieurs résolutions de l’onu.

Moujahid ou moudjahid (pluriel moujahidin), veut dire «combattant(s)». En Algérie, il désigne ceux qui ont participé à la guerre de libération nationale. En Afghanistan, c’est le nom des membres de l’Alliance du Nord, hostile aux talibans (sing. taleb). Les islamistes donnent à ce terme une connotation religieuse : «combattant de la foi». Écrire, comme on le voit dans la presse, un moudjahidin est une erreur, il faut utiliser le singulier.

Fatwa. Ce terme est généralement traduit dans les médias par «ordre», «décision» ou «décret». En réalité, chez les sunnites (90 % des musulmans) c’est un avis juridique non contraignant rendu par un fiqh à la suite d’une consultation. C’est donc une interprétation qui facilite, en principe, l’application de la Loi, chari’a. Chez les chiites (moins de 10 % des musulmans), elle peut avoir une valeur autoritative lorsqu’elle est prononcée par le Guide suprême, comme ce fut le cas de Khomeyni qui avait appelé au meurtre de Salman Rushdie, auteur des Versets sataniques, accusé d’apostasie. Toutefois, à la suite d’un intense débat, les dirigeants iraniens qui voulaient sortir de leur isolement international ont finalement décidé que la mort de son auteur entrainaît l’abrogation de la fatwa. On constate cependant que les chefs des mouvements islamistes, sunnites dans leur très grande majorité, se dotent du titre d’émir, de l’arabe amr, «ordonner», «commander» (à l’origine, on appelait âmir ou émir les chefs des armées musulmanes) et prétendent donner à leurs fatâwi (pluriel de fatwa) un caractère impératif. C’est le cas, entre autres, des chefs du gia algérien, des talibans afghans et d’Oussama Ben Laden.

Paul Balta

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Notes :
1. Pour ceux qui souhaitent disposer de plus amples définitions nous renvoyons à : Paul Balta, L’Islam, Le Cavalier Bleu, collection «Idées reçues», 128 pages, édition mise à jour, novembre 2001 ; Yves Thoraval, Dictionnaire de civilisation musulmane, Larousse, 345 pages, édition mise à jour en 2001 ; Dominique et Janine Sourdel, Dictionnaire historique de l’islam, PUF, 1012 pages, 1996.
2. Nous avons opté pour l’orthographe française, mais on écrit aussi, à l’anglaise, sharî’a.
3. El-Bokhâri, L’Authentique tradition musulmane, Sindbad, 1983.