Confluences Méditerranée                                   N°40                     Hiver 2001-2002

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L’instantané terroriste

Nilüfer Göle

 

Je descendais au volant de ma voiture la petite colline du Bosphore en compagnie de mon assistant Ugur qui fait une étude sur les nouveaux cafés islamiques à Istanbul. Nous discutions des nouvelles formes de visibilité que l’islam acquiert dans l’espace public laïque, lorsque mon portable a sonné. C’était ma nièce Zeynep qui travaille dans le secteur des finances, et qui est branchée en permanence sur Internet. Elle m’apprend la terrible catastrophe qui vient de se produire aux Etats-Unis. A ce moment-là, une seule des tours jumelles du World Trade Center avait été touchée. J’ai roulé très rapidement jusque chez moi et j’ai assisté presque en temps réel à la seconde attaque sur l’autre tour. Pendant des heures, puis pendant des jours, je suis restée pétrifiée devant l’écran de télévision, zappant de cnn à Télé 5 et aux chaînes turques. Je cherchais en vain les mots qui donneraient un sens aux images, dans un récit qui éclairerait cet événement tragique. Le flux incessant et répétitif des images créait un effet d’hypnose donnant à celles-ci une sorte d’autonomie comme si elles cheminaient dans l’esprit plus par les sens que par la raison.

Comme je viens de m’y employer, les mots sont d’abord recherchés afin de reconstituer le récit personnel de l’instant vécu. Une récapitulation méticuleuse et détaillée grâce à la mémoire – le lieu où l’on se trouvait au moment de l’attaque, dans quelle circonstance on l’a apprise, les réactions que l’on a eues –, tout cela a été un acte partagé par des individus situés dans des lieux et des espaces publics différents, comme si, en mémorisant le vécu de l’instant, on pouvait comprendre le sens de l’événement. Par la répétition des images, la circulation des récits personnels, l’instant avait été enregistré dans notre mémoire collective. De même lors d’une déclaration de guerre, d’un tremblement de terre ou de la disparition soudaine de l’aimé, il y a désormais une fracture dans la mémoire. On mémorise le moment, comme l’on mémorise une date. Un avant et un après s’imposent. Cela fait date : "9-11", écrivent les Américains. En arabe, la date et l’histoire sont désignées par un seul mot : tarih. Le 11 septembre est noté comme une date historique (ou faut-il plutôt le noter comme une fin historique, comme un nouveau calendrier annonçant la fin de la modernité progressiste?). En tout cas, on a eu l’impression d’entrer dans l’Histoire (ou de l’enterrer) mais par la porte personnelle. L’Histoire est écrite en majuscules mais par des récits personnels. L’Histoire et le personnel se sont retrouvés dans le même instant, presque en temps réel. L’instant du terrorisme a été vécu personnellement, mais également simultanément et globalement. Le 11 septembre a réuni non sans confrontation ni sans gêne ceux que séparaient le temps, le lieu et la culture. Les juxtapositions des images de New York et de Kaboul, de George Bush et de Ben Laden ont créé ainsi une sorte de collage dérangeant et surréel(1).

Les instantanés

"En collage est fixée l’histoire, à la fois image et histoire racontée"(2). Le 11 septembre, l’image s’est imposée à nous, et depuis nous cherchons à en élaborer le récit. Le terrorisme au début a été sans visage mais aussi sans voix, comme l’est devenu New York : mutilé et muet. Cest l’arrêt du temps, de la vie, comme l’arrêt sur l’image. On ne participait à ce moment historique que passivement, comme devant un film muet ou plutôt comme devant un vidéo-clip. Le silence accompagnait en sourdine la catastrophe, l’absence des revendications de la part des terroristes, l’absence de récits de la part des spectateurs. On était spectateur passif du terrorisme. D’un côté, ceux qui se trouvaient dans leur gratte-ciel à proximité du lieu regardaient l’effacement des tours derrière leur doubles-vitres, et de l’autre ceux qui se trouvaient devant leur écran assistaient au terrorisme en temps réel. Le terrorisme a été mis en scène, mis en vitrine, et la vitre transparente nous réduisait, sidérés, à l’impuissance. L’histoire comme capacité d’agir et de raconter a été défiée. La seule action héroïque était celle des pompiers, transformés dramatiquement en martyrs involontaires.
Le 11 septembre est gravé dans notre mémoire par les images bien avant les mots. On a regardé, on a témoigné collectivement du choc des avions, de l’effondrement des tours, de l’incendie, des corps en chute. Bien plus que par la rumeur, par les mots, c’est par la violence visuelle que l’événement nous a saisis et que le terrorisme s’est répandu à l’échelle mondiale.
Malgré le caractère inédit de l’événement, les arguments avancés tiennent peu compte de la rupture et se réfugient dans le passé ou se projettent vers l’avenir. D’un côté les raisons dérivées du passé (de la politique américaine, de l’invasion soviétique) ou de la culture (la discorde civilisationnelle entre l’Islam et l’Occident), de l’autre les arguments éthiques contre le terrorisme et la guerre ou pour la défense des libertés et de la paix sont des arguments situés en amont ou en aval de l’événement. Mais peu présente est une réflexion basée sur la description du moment, de la compréhension à partir de l’instant et de l’image, de la temporalité et du visuel, c’est-à-dire à partir de l’instantané terroriste.

Pour élaborer un récit, il faut revenir sur l’instant et sur l’image et repenser à l’événement comme un à instantané, comme à un "momentbilder" (au sens de Simmel), comme à une image momentanée. Il faudrait s’arrêter alors sur l’image, faire une pause, la fixer, l’agrandir, en voir les détails et la libérer de l’emprise du passé et du futur. Mais au fond il y a eu deux instantanés. C’est seulement quand la deuxième tour a été frappée que le terrorisme s’est révélé et que les noms de Ben Laden et de l’islam ont été associés. C’est à ce moment-là que je me suis entendue dire que ce n’était pas possible que ce soit l’œuvre du terrorisme islamique, parce que l’ampleur de cette attaque terroriste m’a paru trop grande, à l’image de l’échelle américaine, pour pouvoir être imaginée par les musulmans. Deuxièmement, une expertise technologique de cette envergure et une organisation méticuleuse et secrète de longue durée ne me paraissaient pas typiques de l’activisme islamique. J’ai eu la conviction, comme beaucoup d’autres, que les musulmans n’étaient pas à même d’accomplir à la perfection une action si complexe. Par ailleurs, dans les premières heures qui ont suivi l’attentat, l’Agence France Presse avait mentionné le nom d’un groupe terroriste japonais, une rumeur qui m’avait paru plausible eu égard à la tradition kamikaze, à l’avancée et à la maîtrise technologique et avec Hiroshima pour motif de vengeance. De plus dans le cas terroriste d’Oklahoma, on a été trompé; les terroristes n’étaient pas des musulmans mais desAméricains blancs. Evidemment, ce refus de reconnaître le terrorisme islamiste a été un déni de ma part parce qu’il signifiait une triple défaite pour moi. Il n’y a pas de public neutre, et je parle en tant que public le plus concerné : musulmane, moyen-orientale et spécialiste de l’islam. Mais ce déni ne cachait pas seulement la défaite. Mes arguments, comme ceux de beaucoup d’autres sur l’incapacité des musulmans à entreprendre une telle action, exprimaient au fond le mépris de soi que cette attaque précisément a cherché à invalider, comme j’allais le comprendre après-coup.

Une nouvelle carte de l’imaginaire islamique

Le 11 septembre nous oblige à repenser les rapports intrinsèques entre l’islam et la modernité. Les terroristes ont eu accès à une formation théorique et pratique aux Etats-Unis et en Allemagne. Ils ont pu suivre des cours, voyager et vivre dans les banlieues de villes occidentales sans attirer l’attention, et en se faisant passer pour des citoyens ordinaires. Non seulement, ils étaient familiarisés avec le monde moderne et vivaient dans sa proximité, mais ils en étaient également le produit. On ne peut pas dire qu’ils étaient des exclus de la modernité. Ils ne se sont pas tournés contre le "choc" de la modernité, contre une force occupante et exogène de celle-ci. On peut dire au contraire, quitte à être cynique, que l’islam et la modernité n’ont jamais été aussi proches, jusqu'à leur collision et leur annihilation respectives, ce que la double frappe des avions contre les tours a symbolisé de manière tragique.
La division entre deux mondes malgré leur proximité, les riches et les pauvres, le monde parlant au nom des droits de l’homme et celui qui est pris en otage par les forces autoritaires, ceux qui sont en quête du bonheur et ceux qui n’ont pas d’avenir, une société citoyenne et une société corrompue, la marche de la consommation libidinale et des populations aux prises avec la famine, tout cela crée un décalage déstabilisant, susceptible de provoquer des blessures, des sentiments de victimisation, d’injustice, de révolte et une soif de vengeance. Mais les causes structurelles à long terme ne suffisent pas pour comprendre le 11 septembre. Les arguments causals peuvent certainement nous aider à comprendre le terreau social dans lequel de tels actes terroristes s’implantent. On peut prolonger à l’infini la liste des causes objectives, mais ceci nous éloigne d’autant plus de l’instantané terroriste en nous faisant oublier les motifs intrinsèques et en banalisant les liens avec l’islam. Et lorsque cette volonté objective de la compréhension historique et causale de l’événement est accouplée à une bonne intention : ne pas réduire l’islam en tant que religion à un acte terroriste, l’événement s’éloigne encore plus. L’instantané terroriste devient secondaire. Ce n’est plus qu’un épiphénomène. D’un côté, les arguments difficilement réfutables, par exemple "Ben Laden est un produit de la politique américaine" ou "On a semé la mauvaise graine", témoignent de ce souci de l’objectivité historique et de la longue durée et en même temps de la volonté critique sur l’Occident (et encore plus facilement sur l’Amérique). Mais cette vision occidentaliste est à double tranchant : elle se veut critique et questionne sa responsabilité mais, du coup, elle s’attribue le pouvoir, se perçoit toujours comme le seul maître de l’agir historique. Il est bien sûr réconfortant de penser que le monde est toujours régi par le maître occidental. Mais le 11 septembre, ne serait-ce qu’un instant, a renversé les rôles, a révélé la vulnérabilité de l’Occident, a fait des Américains des victimes. On continue de penser selon nos schémas habituels, comme si cet instant terroriste n’avait pas eu lieu. Certes, nous sommes déjà dans une phase de rétablissement des rapports de pouvoir par la guerre, qui à son tour crée de nouvelles victimes dans le monde musulman. Mais le 11 septembre a changé l’image de soi des musulmans et les a dotés d’un sentiment de pouvoir, fût-ce par le biais du mal et de forces destructrices. Même si ce sentiment inavoué ne se traduit pas en une force collective politique, il participe à la production d’un nouvel imaginaire collectif islamique.

Les attaques du 11 septembre ont dévoilé un nouvel imaginaire islamique qui prenait déjà forme silencieusement et indépendamment des différences nationales entre, par exemple, l’Arabie saoudite et l’Iran, ou les sunnites et les chiites. Parmi "les jalons de la route", on peut citer la prise des otages à l’ambassade américaine de Téhéran (1979), la fatwa contre Salman Rushdie par Khomeyni, la destruction des Bouddhas en Afghanistan par les talibans et le 11 septembre 2001. Chaque attaque crée une icône politique ou plutôt métaphorique et "métapolitique", et renvoie à une résonance religieuse islamique, notamment le jihad, le martyre, le blasphème, l’idolâtrie, l’usure (que le capitalisme financier et le World Trade Center peuvent symboliser). Un répertoire oublié du langage islamique est réactivé dans un contexte nouveau, dans un rapport antagonique avec la modernité. Un lexique islamique est utilisé (et mal utilisé) pour donner sens à ces "méta-actions" politiques et pour rappeler une mémoire collective islamique. Dans un monde de tolérance, de liberté d’expression individuelle, de valorisation du multiculturalisme et de l’art, les frontières religieuses du permis et de l’interdit sont rappelées, voire imposées. Le lexique islamique renvoie un sentiment d’appartenance à une communauté imaginaire islamique (umma). Mais ce répertoire subit une pratique syncrétique de vulgarisation ; il n’est pas en continuité avec les interprétations classiques et traditionnelles de l’islam. Loin de là. Les références coraniques sont sorties de leur contexte, et ceux qui n’ont pas l’autorité religieuse pour interpréter le du texte coranique, mais acquièrent une légitimité par leur activisme islamique en usent et en abusent. Le 11 septembre en était le point culminant.

Les Twin Towers et le désir mimétique

Les cibles du 11 septembre, le Pentagone à Washington et le World Trade Center à New York, représentent les visages de l’Amérique tournés vers le monde extérieur par la force militaire d’un côté, le capitalisme financier de l’autre. C’est l’attaque contre les Twin Towers qui est devenue l’image et le symbole de la destruction diabolique : les avions qui ont éventré les tours, l’incendie, les corps tombant dans le vide, l’effondrement des tours, le nombre de vies humaines perdues, les corps disparus, tout cela a causé un trauma visuel et éthique dans la mémoire collective.
Les armes (les avions) tout autant que les cibles (les gratte-ciel) choisies par les terroristes représentent les deux technologies de l’ère industrielle qui ont facilité la mobilité humaine, le sens de l’exploration et la possibilité de la concentration urbaine. Aller plus loin, plus haut et le plus rapidement possible résume les motifs de l’innovation technologique. Aujourd’hui, par comparaison avec les avancées dans les technologies de communication, on peut parler d’une saturation dans les progrès de la construction des gratte-ciel et le transport aérien. En tout cas, on a développé un sentiment de familiarité à ne pas s’en étonner, jusqu’au 11 septembre où soudain aussi bien les avions que les gratte-ciel sont devenus des sites hostiles.
Du fait de leur transparence et de leur solidité, les Twin Towers, construites par un maître de l’acier et du verre, étaient considérées comme le symbole de l’architecture moderne. Elles cristallisaient l’arrogance et le génie pour dépasser les limites imposés par la nature et la géographie. Pour l’architecte des Twin Towers, Minoru Yamasaki, il n’y avait pas de limite de hauteur : "it does not matter how high you go…what really matters in Manhattan is the scale near the ground"(3). Les Twin Towers étaient devenues des icônes archétypales de New York.
Le mode d’architecture de ces immeubles ne donnait pas d’indication de leur mode d’utilisation. La transparence ne laissait pas deviner les bureaux et dissimulait l’habitat humain. Et le 11 septembre, les tours s’effondraient sous nos yeux, mais la mort des personnes ne se donnait pas à voir. Nous en avions connaissance par un chiffre abstrait oscillant entre 3000 et 5000 disparus. Les corps avaient tout simplement disparu dans les flammes, les débris de métal, les éclats de verre et les ruines des tours. On essaie de contrebalancer l’absence des corps par les récits de vie qui sont publiés quotidiennement dans les journaux.

Selon Eric Darton qui a écrit son livre sur les Twin Towers bien avant le 11 septembre, il y a une similarité d’esprit entre le constructeur des gratte-ciel et leur destructeur. Pour l’architecte comme pour le terroriste, pouvoir entreprendre la création ou la destruction à une telle échelle suppose de voir la vie humaine et la vie sociale à un degré très élevé d’abstraction, qui offre à son tour un sentiment de domination(4).
Le profil des victimes et des terroristes présente aussi des similarités; ils appartiennent à la génération qui a la trentaine et qui est high-tech (les récits de vie nous permettent même de penser que les terroristes avaient eu accès à des études supérieures). Mais à la différence des victimes, les terroristes ne se reconnaissaient pas dans les plaisirs routiniers et quotidiens du travail. L’attaque a frappé l’innocence et l’optimisme que la routine d’une journée de travail promettait à ceux qui se rendaient à leur bureau par un beau matin ensoleillé.
Les deux arrogances se sont confrontées comme dans le mythe de la Tour de Babel avec les bâtisseurs qui veulent s'élever à la hauteur de Dieu et ceux qui rappellent à l’homme vaniteux sa condition et la menace du châtiment sacré. L’une se définit par la construction, la science et le travail, l’autre par la destruction, la religion et la mort. Et là, à la différence de la Tour de Babel, il y avait deux tours et deux fois destruction : l’attaque jumelle contre les tours jumelles.

Violence et Pureté

Les jumeaux inspirent une crainte ; la phobie des jumeaux est connue dans les sociétés traditionnelles. La ressemblance physique est jugée énigmatique, maléfique, car par l’effacement de différences, il pose le problème de classification, de contagion du même, de l’impur, nous rappelle René Girard. Et toute impureté se ramène à l’installation de la violence. Le rapport entre la violence et la sexualité est l’héritage commun de toutes les religions et les jumeaux sont impurs au même titre que la femme et le sang menstruel(5). Et c’est à la violence qu’il faut ramener toutes les formes d’impureté (le sang comme une seule et même substance est à la fois ce qui salit et ce qui nettoie).
Le 11 septembre a exprimé la recherche de la pureté par une action terroriste absolue, par une attaque contre les symboles les plus "maléfiques" de l’Occident. Cette quête de la purification est une quête également personnelle des terroristes-martyrs. Un manuscrit qui détaille les consignes religieuses et pratiques à respecter pour mener à bien la dernière mission est méticuleux : "Réviser le plan, vérifier son arme, ajuster ses vêtements pour qu’ils couvrent les parties intimes du corps, prier, purifier son âme, laver son corps de toute souillure en l’épilant et en l’aspergeant d’eau de Cologne". Le testament de Mohamed Atta, rédigé bien avant l’attentat, exprime l’obsession de la peur de la souillure par la sexualité et les femmes: "Celui qui lavera mon corps au niveau des parties génitales doit porter des gants afin qu’elles ne soient pas touchées", et pour son enterrement il exige d’être revêtu de "vêtements neufs taillés dans du tissu blanc", "aucune femme enceinte ou personne impure" ne sera autorisée à lui faire ses adieux avant l’enterrement ; "aucune femme ne devra y assister ni, plus tard, ne pourra venir pleurer sur sa tombe"(6).
La phobie des femmes et la phobie des jumeaux est la même réponse contre la proximité avec la ressemblance et l’impur. C’est la similitude qui fait problème à l’homme islamiste d’aujourd’hui. Les sociétés modernes sont régies par la mise en oeuvre des ressemblances, des similitudes. L’aspiration à une société égalitaire et démocratique a comme conséquence l’effacement des frontières entre hommes et femmes, jeunes et vieux, naturel et culturel. Les certitudes religieuses et culturelles assises sur les frontières de la nature (géographique, biologique, corporelle) sont ébranlées. La femme se trouve au centre de ces transformations, symboliquement et corporellement. Plus elle affranchit les frontières de l’espace du privé, du biologique, du naturel, plus elle brouille les différences entre privé et public, culturel et naturel, femme et homme. L’interchangeabilité des rôles, des vêtements, voire même des sexes est banalisée par la modernité. Le monde moderne valorise les hybridations et les métissages. Il se multiplie, se clône, se propage à l’échelle planétaire. (Il y a un "World Trade Center" dans toutes les grandes villes du monde). Et le monde musulman n’est pas une exception, tout au contraire. L’islamisme en est le symptôme.
Car c’est cette similitude et le rapprochement entre le monde moderne et l’islam, entre les hommes et les femmes qui pose problème. Ce n’est pas le "choc" de la différence et de la distance, mais au contraire la proximité et la similitude qui déclenchent l’anxiété. C’est l’islam et encore surtout celui du Moyen-Orient (par la proximité avec l’Europe- spatiale, monothéiste et terre d’immigration) qui exemplifie le plus dramatiquement la problématique de la "petite différence".

L’islamisme est loin d’être fidèle aux traditions religieuses ; le discours islamiste est simpliste, anachronique, décontextualisé de sa référence coranique. Il y a un amalgame entre des traditions populaires, des cultures nationales et des écoles religieuses différentes. L’islamisme opère une espèce de syncrétisme entre plusieurs islams. Le retour de l’islam se fait par un détournement des traditions religieuses, aussi bien des textes que des oulémas. L’autorité religieuse de l’interprétation du texte coranique subit une érosion démocratique. Le djihad peut être ainsi déclaré par un homme qui n’a aucune autorité religieuse et qui n’a acquis sa légitimité que grâce son activisme.
Les acteurs de l’islamisme ne sont pas de "purs" religieux non plus; ils sont les produits mixtes de la modernité. Les deux acteurs centraux de l’islamisme marquent ce caractère hybride dans la mesure ou ils révèlent un amalgame entre la rationalité et la foi, le voile et l’éducation : "Les ingénieurs islamistes, les étudiantes voilées"(7). Le 11 septembre a été réalisé conjointement, par la présence des uns et l’absence des autres. Le mariage entre les talibans et Ben Laden est un mariage qui explique la phobie de la modernité d’un côté et de la femme de l’autre. Le mouvement taliban est l’expression la plus fanatique de la phobie des femmes, la tentative la plus radicale de réclusion, d’enfermement des femmes dans leur corps, dans leur espace intérieur. La quête violente de la pureté se dirige contre l’éloignement de la femme et de la modernité.

Autrement dit, la modernité islamique ne peut être écrite qu’au féminin : "Musulmanes et Modernes"(8). Le voile islamique représente la volonté de dessiner, de préserver la différence entre homme et femme, privé et public, islam et modernité. Mais en même temps les femmes islamiques investissent les espaces de la modernité, gagnent une visibilité publique, s’approchent de l’homme dans les lieux mixtes. Ce paradoxe est le pivot central quant à l’orientation du mouvement islamiste en général et des femmes en particulier. La reconnaissance de ce paradoxe ouvre un champ de réflexion critique et de conflictualité créatrice. Le contraire mène au dogmatisme et à la destruction. La question centrale posée aux islamistes en particulier et au monde musulman en général est de savoir comment se réconcilier avec leur propre modernité. Les islamistes du 11 septembre, en croyant exprimer un antimodernisme radical, ont avoué leur propre modernité et les impasses du refus de cette modernité. Les "néo-martyrs"(9), acteurs acculturés du monde musulman, en détruisant les symboles les plus troublants de la modernité, la gémellité, ont détruit leur propre jumeau. Ils se sont automutilés, comme ils ont mutilé leurs femmes. Ils ont laissé le monde musulman en deuil de modernité. Mais depuis, l’islam est plus que jamais présent dans l’espace public ; il fait son apparition dans l’espace public américain qui jusqu’alors a été relativement indifférent au phénomène islamique (on voit Bush dans une mosquée, cnn et Al-Jazira ensemble pour informer). L’Amérique et l’Afghanistan, deux pays en marge (l’un protégé, l’autre délaissé par le terrorisme), entrent dans un processus de globalisation. L’intérêt pour l’islam accélère la formation d’un espace public transnational. Il acquiert tous les jours de nouvelles formes de visibilité. Le lexique islamiste entre dans l’usage courant des langues occidentales (jihad, fatwa sont des mots couramment employés) ; la vente des livres sur l’islam augmente, marque les salons du livre (comme celui de Francfort), propulse de nouveaux profils, experts ou porte-parole de l’islam. Le 11 septembre, par un effet pervers, fait apparaître l’islam plus que jamais et nous force à nous interroger sur le caractère monocivilisationnel de la modernité.

Nilüfer Göle

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Notes :
1. Guy Peellaert and Nik Cohn, Rêves du 20e siecle, Paris, Ed. Bernard Grasset, 1999.
2. Reinhart Kösseleck, Le Futur Passe, Contribution à la sémantique future des temps historiques, traduit de l’allemand par Jochen Hoock et Marie-Claire Hoock, éd. de l’EHESS, Paris, 1990.
3. Eric Darton, Divided We Stand, A Biography of New York’s World Trade Center, Basic Books, NY, 1999.
4. Ibid., p.119.
5. René Girard, La Violence et le Sacré, Bernard Grasset, Paris, 1972, p. 59-88.
6. Le Monde, 2 et 9 octobre 2001, p.14.
7. Nilüfer Göle, "Ingénieurs islamistes et étudiantes voilées en Turquie", Intellectuels et militants de l'Islam contemporain, Gilles Kepel and Yann Richard eds., Seuil, Paris, 1990.
8. Nilüfer Göle, Musulmanes et Modernes. Voile et civilisation en Turquie, ed. de la Découverte, Paris, 1993.
9. Terme utilisé par Farhad Khosrokhavar, "Les nouveaux martyrs d’Allah", Le Monde, 2 octobre 2001.