Nilüfer Göle
Je descendais au volant de ma voiture la petite colline du Bosphore en compagnie de mon assistant Ugur qui fait une étude sur les nouveaux cafés islamiques à Istanbul. Nous discutions des nouvelles formes de visibilité que lislam acquiert dans lespace public laïque, lorsque mon portable a sonné. Cétait ma nièce Zeynep qui travaille dans le secteur des finances, et qui est branchée en permanence sur Internet. Elle mapprend la terrible catastrophe qui vient de se produire aux Etats-Unis. A ce moment-là, une seule des tours jumelles du World Trade Center avait été touchée. Jai roulé très rapidement jusque chez moi et jai assisté presque en temps réel à la seconde attaque sur lautre tour. Pendant des heures, puis pendant des jours, je suis restée pétrifiée devant lécran de télévision, zappant de cnn à Télé 5 et aux chaînes turques. Je cherchais en vain les mots qui donneraient un sens aux images, dans un récit qui éclairerait cet événement tragique. Le flux incessant et répétitif des images créait un effet dhypnose donnant à celles-ci une sorte dautonomie comme si elles cheminaient dans lesprit plus par les sens que par la raison.
Comme je viens de my employer, les mots sont dabord recherchés afin de reconstituer le récit personnel de linstant vécu. Une récapitulation méticuleuse et détaillée grâce à la mémoire le lieu où lon se trouvait au moment de lattaque, dans quelle circonstance on la apprise, les réactions que lon a eues , tout cela a été un acte partagé par des individus situés dans des lieux et des espaces publics différents, comme si, en mémorisant le vécu de linstant, on pouvait comprendre le sens de lévénement. Par la répétition des images, la circulation des récits personnels, linstant avait été enregistré dans notre mémoire collective. De même lors dune déclaration de guerre, dun tremblement de terre ou de la disparition soudaine de laimé, il y a désormais une fracture dans la mémoire. On mémorise le moment, comme lon mémorise une date. Un avant et un après simposent. Cela fait date : "9-11", écrivent les Américains. En arabe, la date et lhistoire sont désignées par un seul mot : tarih. Le 11 septembre est noté comme une date historique (ou faut-il plutôt le noter comme une fin historique, comme un nouveau calendrier annonçant la fin de la modernité progressiste?). En tout cas, on a eu limpression dentrer dans lHistoire (ou de lenterrer) mais par la porte personnelle. LHistoire est écrite en majuscules mais par des récits personnels. LHistoire et le personnel se sont retrouvés dans le même instant, presque en temps réel. Linstant du terrorisme a été vécu personnellement, mais également simultanément et globalement. Le 11 septembre a réuni non sans confrontation ni sans gêne ceux que séparaient le temps, le lieu et la culture. Les juxtapositions des images de New York et de Kaboul, de George Bush et de Ben Laden ont créé ainsi une sorte de collage dérangeant et surréel(1).Les instantanés
"En collage est fixée lhistoire, à la fois
image et histoire racontée"(2). Le 11 septembre, limage
sest imposée à nous, et depuis nous cherchons à en élaborer le récit. Le
terrorisme au début a été sans visage mais aussi sans voix, comme lest devenu New
York : mutilé et muet. Cest larrêt du temps, de la vie, comme larrêt sur
limage. On ne participait à ce moment historique que passivement, comme devant un
film muet ou plutôt comme devant un vidéo-clip. Le silence accompagnait en sourdine la
catastrophe, labsence des revendications de la part des terroristes, labsence
de récits de la part des spectateurs. On était spectateur passif du terrorisme.
Dun côté, ceux qui se trouvaient dans leur gratte-ciel à proximité du lieu
regardaient leffacement des tours derrière leur doubles-vitres, et de lautre
ceux qui se trouvaient devant leur écran assistaient au terrorisme en temps réel. Le
terrorisme a été mis en scène, mis en vitrine, et la vitre transparente nous
réduisait, sidérés, à limpuissance. Lhistoire comme capacité dagir
et de raconter a été défiée. La seule action héroïque était celle des pompiers,
transformés dramatiquement en martyrs involontaires.
Le 11 septembre est gravé dans notre mémoire par les images bien avant les mots. On a
regardé, on a témoigné collectivement du choc des avions, de leffondrement des
tours, de lincendie, des corps en chute. Bien plus que par la rumeur, par les mots,
cest par la violence visuelle que lévénement nous a saisis et que le
terrorisme sest répandu à léchelle mondiale.
Malgré le caractère inédit de lévénement, les arguments avancés tiennent peu
compte de la rupture et se réfugient dans le passé ou se projettent vers lavenir.
Dun côté les raisons dérivées du passé (de la politique américaine, de
linvasion soviétique) ou de la culture (la discorde civilisationnelle entre
lIslam et lOccident), de lautre les arguments éthiques contre le
terrorisme et la guerre ou pour la défense des libertés et de la paix sont des arguments
situés en amont ou en aval de lévénement. Mais peu présente est une réflexion
basée sur la description du moment, de la compréhension à partir de linstant et
de limage, de la temporalité et du visuel, cest-à-dire à partir de
linstantané terroriste.
Pour élaborer un récit, il faut revenir sur linstant et sur limage et repenser à lévénement comme un à instantané, comme à un "momentbilder" (au sens de Simmel), comme à une image momentanée. Il faudrait sarrêter alors sur limage, faire une pause, la fixer, lagrandir, en voir les détails et la libérer de lemprise du passé et du futur. Mais au fond il y a eu deux instantanés. Cest seulement quand la deuxième tour a été frappée que le terrorisme sest révélé et que les noms de Ben Laden et de lislam ont été associés. Cest à ce moment-là que je me suis entendue dire que ce nétait pas possible que ce soit luvre du terrorisme islamique, parce que lampleur de cette attaque terroriste ma paru trop grande, à limage de léchelle américaine, pour pouvoir être imaginée par les musulmans. Deuxièmement, une expertise technologique de cette envergure et une organisation méticuleuse et secrète de longue durée ne me paraissaient pas typiques de lactivisme islamique. Jai eu la conviction, comme beaucoup dautres, que les musulmans nétaient pas à même daccomplir à la perfection une action si complexe. Par ailleurs, dans les premières heures qui ont suivi lattentat, lAgence France Presse avait mentionné le nom dun groupe terroriste japonais, une rumeur qui mavait paru plausible eu égard à la tradition kamikaze, à lavancée et à la maîtrise technologique et avec Hiroshima pour motif de vengeance. De plus dans le cas terroriste dOklahoma, on a été trompé; les terroristes nétaient pas des musulmans mais desAméricains blancs. Evidemment, ce refus de reconnaître le terrorisme islamiste a été un déni de ma part parce quil signifiait une triple défaite pour moi. Il ny a pas de public neutre, et je parle en tant que public le plus concerné : musulmane, moyen-orientale et spécialiste de lislam. Mais ce déni ne cachait pas seulement la défaite. Mes arguments, comme ceux de beaucoup dautres sur lincapacité des musulmans à entreprendre une telle action, exprimaient au fond le mépris de soi que cette attaque précisément a cherché à invalider, comme jallais le comprendre après-coup.
Une nouvelle carte de limaginaire islamique
Le 11 septembre nous oblige à repenser les rapports
intrinsèques entre lislam et la modernité. Les terroristes ont eu accès à une
formation théorique et pratique aux Etats-Unis et en Allemagne. Ils ont pu suivre des
cours, voyager et vivre dans les banlieues de villes occidentales sans attirer
lattention, et en se faisant passer pour des citoyens ordinaires. Non seulement, ils
étaient familiarisés avec le monde moderne et vivaient dans sa proximité, mais ils en
étaient également le produit. On ne peut pas dire quils étaient des exclus de la
modernité. Ils ne se sont pas tournés contre le "choc" de la modernité,
contre une force occupante et exogène de celle-ci. On peut dire au contraire, quitte à
être cynique, que lislam et la modernité nont jamais été aussi proches,
jusqu'à leur collision et leur annihilation respectives, ce que la double frappe des
avions contre les tours a symbolisé de manière tragique.
La division entre deux mondes malgré leur proximité, les riches et les pauvres, le monde
parlant au nom des droits de lhomme et celui qui est pris en otage par les forces
autoritaires, ceux qui sont en quête du bonheur et ceux qui nont pas davenir,
une société citoyenne et une société corrompue, la marche de la consommation
libidinale et des populations aux prises avec la famine, tout cela crée un décalage
déstabilisant, susceptible de provoquer des blessures, des sentiments de victimisation,
dinjustice, de révolte et une soif de vengeance. Mais les causes structurelles à
long terme ne suffisent pas pour comprendre le 11 septembre. Les arguments causals peuvent
certainement nous aider à comprendre le terreau social dans lequel de tels actes
terroristes simplantent. On peut prolonger à linfini la liste des causes
objectives, mais ceci nous éloigne dautant plus de linstantané terroriste en
nous faisant oublier les motifs intrinsèques et en banalisant les liens avec
lislam. Et lorsque cette volonté objective de la compréhension historique et
causale de lévénement est accouplée à une bonne intention : ne pas réduire
lislam en tant que religion à un acte terroriste, lévénement
séloigne encore plus. Linstantané terroriste devient secondaire. Ce
nest plus quun épiphénomène. Dun côté, les arguments difficilement
réfutables, par exemple "Ben Laden est un produit de la politique américaine"
ou "On a semé la mauvaise graine", témoignent de ce souci de
lobjectivité historique et de la longue durée et en même temps de la volonté
critique sur lOccident (et encore plus facilement sur lAmérique). Mais cette
vision occidentaliste est à double tranchant : elle se veut critique et questionne sa
responsabilité mais, du coup, elle sattribue le pouvoir, se perçoit toujours comme
le seul maître de lagir historique. Il est bien sûr réconfortant de penser que le
monde est toujours régi par le maître occidental. Mais le 11 septembre, ne serait-ce
quun instant, a renversé les rôles, a révélé la vulnérabilité de
lOccident, a fait des Américains des victimes. On continue de penser selon nos
schémas habituels, comme si cet instant terroriste navait pas eu lieu. Certes, nous
sommes déjà dans une phase de rétablissement des rapports de pouvoir par la guerre, qui
à son tour crée de nouvelles victimes dans le monde musulman. Mais le 11 septembre a
changé limage de soi des musulmans et les a dotés dun sentiment de pouvoir,
fût-ce par le biais du mal et de forces destructrices. Même si ce sentiment inavoué ne
se traduit pas en une force collective politique, il participe à la production dun
nouvel imaginaire collectif islamique.
Les attaques du 11 septembre ont dévoilé un nouvel imaginaire islamique qui prenait déjà forme silencieusement et indépendamment des différences nationales entre, par exemple, lArabie saoudite et lIran, ou les sunnites et les chiites. Parmi "les jalons de la route", on peut citer la prise des otages à lambassade américaine de Téhéran (1979), la fatwa contre Salman Rushdie par Khomeyni, la destruction des Bouddhas en Afghanistan par les talibans et le 11 septembre 2001. Chaque attaque crée une icône politique ou plutôt métaphorique et "métapolitique", et renvoie à une résonance religieuse islamique, notamment le jihad, le martyre, le blasphème, lidolâtrie, lusure (que le capitalisme financier et le World Trade Center peuvent symboliser). Un répertoire oublié du langage islamique est réactivé dans un contexte nouveau, dans un rapport antagonique avec la modernité. Un lexique islamique est utilisé (et mal utilisé) pour donner sens à ces "méta-actions" politiques et pour rappeler une mémoire collective islamique. Dans un monde de tolérance, de liberté dexpression individuelle, de valorisation du multiculturalisme et de lart, les frontières religieuses du permis et de linterdit sont rappelées, voire imposées. Le lexique islamique renvoie un sentiment dappartenance à une communauté imaginaire islamique (umma). Mais ce répertoire subit une pratique syncrétique de vulgarisation ; il nest pas en continuité avec les interprétations classiques et traditionnelles de lislam. Loin de là. Les références coraniques sont sorties de leur contexte, et ceux qui nont pas lautorité religieuse pour interpréter le du texte coranique, mais acquièrent une légitimité par leur activisme islamique en usent et en abusent. Le 11 septembre en était le point culminant.
Les Twin Towers et le désir mimétique
Les cibles du 11 septembre, le Pentagone à Washington et
le World Trade Center à New York, représentent les visages de lAmérique tournés
vers le monde extérieur par la force militaire dun côté, le capitalisme financier
de lautre. Cest lattaque contre les Twin Towers qui est devenue
limage et le symbole de la destruction diabolique : les avions qui ont éventré les
tours, lincendie, les corps tombant dans le vide, leffondrement des tours, le
nombre de vies humaines perdues, les corps disparus, tout cela a causé un trauma visuel
et éthique dans la mémoire collective.
Les armes (les avions) tout autant que les cibles (les gratte-ciel) choisies par les
terroristes représentent les deux technologies de lère industrielle qui ont
facilité la mobilité humaine, le sens de lexploration et la possibilité de la
concentration urbaine. Aller plus loin, plus haut et le plus rapidement possible résume
les motifs de linnovation technologique. Aujourdhui, par comparaison avec les
avancées dans les technologies de communication, on peut parler dune saturation
dans les progrès de la construction des gratte-ciel et le transport aérien. En tout cas,
on a développé un sentiment de familiarité à ne pas sen étonner, jusquau
11 septembre où soudain aussi bien les avions que les gratte-ciel sont devenus des sites
hostiles.
Du fait de leur transparence et de leur solidité, les Twin Towers, construites par un
maître de lacier et du verre, étaient considérées comme le symbole de
larchitecture moderne. Elles cristallisaient larrogance et le génie pour
dépasser les limites imposés par la nature et la géographie. Pour larchitecte des
Twin Towers, Minoru Yamasaki, il ny avait pas de limite de hauteur : "it does
not matter how high you go
what really matters in Manhattan is the scale near the
ground"(3). Les Twin Towers étaient devenues des icônes
archétypales de New York.
Le mode darchitecture de ces immeubles ne donnait pas dindication de leur mode
dutilisation. La transparence ne laissait pas deviner les bureaux et dissimulait
lhabitat humain. Et le 11 septembre, les tours seffondraient sous nos yeux,
mais la mort des personnes ne se donnait pas à voir. Nous en avions connaissance par un
chiffre abstrait oscillant entre 3000 et 5000 disparus. Les corps avaient tout simplement
disparu dans les flammes, les débris de métal, les éclats de verre et les ruines des
tours. On essaie de contrebalancer labsence des corps par les récits de vie qui
sont publiés quotidiennement dans les journaux.
Selon Eric Darton qui a écrit son livre sur les Twin
Towers bien avant le 11 septembre, il y a une similarité desprit entre le
constructeur des gratte-ciel et leur destructeur. Pour larchitecte comme pour le
terroriste, pouvoir entreprendre la création ou la destruction à une telle échelle
suppose de voir la vie humaine et la vie sociale à un degré très élevé
dabstraction, qui offre à son tour un sentiment de domination(4).
Le profil des victimes et des terroristes présente aussi des similarités; ils
appartiennent à la génération qui a la trentaine et qui est high-tech (les récits de
vie nous permettent même de penser que les terroristes avaient eu accès à des études
supérieures). Mais à la différence des victimes, les terroristes ne se reconnaissaient
pas dans les plaisirs routiniers et quotidiens du travail. Lattaque a frappé
linnocence et loptimisme que la routine dune journée de travail
promettait à ceux qui se rendaient à leur bureau par un beau matin ensoleillé.
Les deux arrogances se sont confrontées comme dans le mythe de la Tour de Babel avec les
bâtisseurs qui veulent s'élever à la hauteur de Dieu et ceux qui rappellent à
lhomme vaniteux sa condition et la menace du châtiment sacré. Lune se
définit par la construction, la science et le travail, lautre par la destruction,
la religion et la mort. Et là, à la différence de la Tour de Babel, il y avait deux
tours et deux fois destruction : lattaque jumelle contre les tours jumelles.
Violence et Pureté
Les jumeaux inspirent une crainte ; la phobie des jumeaux
est connue dans les sociétés traditionnelles. La ressemblance physique est jugée
énigmatique, maléfique, car par leffacement de différences, il pose le problème
de classification, de contagion du même, de limpur, nous rappelle René Girard. Et
toute impureté se ramène à linstallation de la violence. Le rapport entre la
violence et la sexualité est lhéritage commun de toutes les religions et les
jumeaux sont impurs au même titre que la femme et le sang menstruel(5).
Et cest à la violence quil faut ramener toutes les formes dimpureté
(le sang comme une seule et même substance est à la fois ce qui salit et ce qui
nettoie).
Le 11 septembre a exprimé la recherche de la pureté par une action terroriste absolue,
par une attaque contre les symboles les plus "maléfiques" de lOccident.
Cette quête de la purification est une quête également personnelle des
terroristes-martyrs. Un manuscrit qui détaille les consignes religieuses et pratiques à
respecter pour mener à bien la dernière mission est méticuleux : "Réviser le
plan, vérifier son arme, ajuster ses vêtements pour quils couvrent les parties
intimes du corps, prier, purifier son âme, laver son corps de toute souillure en
lépilant et en laspergeant deau de Cologne". Le testament de
Mohamed Atta, rédigé bien avant lattentat, exprime lobsession de la peur de
la souillure par la sexualité et les femmes: "Celui qui lavera mon corps au niveau
des parties génitales doit porter des gants afin quelles ne soient pas
touchées", et pour son enterrement il exige dêtre revêtu de "vêtements
neufs taillés dans du tissu blanc", "aucune femme enceinte ou personne
impure" ne sera autorisée à lui faire ses adieux avant lenterrement ;
"aucune femme ne devra y assister ni, plus tard, ne pourra venir pleurer sur sa
tombe"(6).
La phobie des femmes et la phobie des jumeaux est la même réponse contre la proximité
avec la ressemblance et limpur. Cest la similitude qui fait problème à
lhomme islamiste daujourdhui. Les sociétés modernes sont régies par
la mise en oeuvre des ressemblances, des similitudes. Laspiration à une société
égalitaire et démocratique a comme conséquence leffacement des frontières entre
hommes et femmes, jeunes et vieux, naturel et culturel. Les certitudes religieuses et
culturelles assises sur les frontières de la nature (géographique, biologique,
corporelle) sont ébranlées. La femme se trouve au centre de ces transformations,
symboliquement et corporellement. Plus elle affranchit les frontières de lespace du
privé, du biologique, du naturel, plus elle brouille les différences entre privé et
public, culturel et naturel, femme et homme. Linterchangeabilité des rôles, des
vêtements, voire même des sexes est banalisée par la modernité. Le monde moderne
valorise les hybridations et les métissages. Il se multiplie, se clône, se propage à
léchelle planétaire. (Il y a un "World Trade Center" dans toutes les
grandes villes du monde). Et le monde musulman nest pas une exception, tout au
contraire. Lislamisme en est le symptôme.
Car cest cette similitude et le rapprochement entre le monde moderne et
lislam, entre les hommes et les femmes qui pose problème. Ce nest pas le
"choc" de la différence et de la distance, mais au contraire la proximité et
la similitude qui déclenchent lanxiété. Cest lislam et encore surtout
celui du Moyen-Orient (par la proximité avec lEurope- spatiale, monothéiste et
terre dimmigration) qui exemplifie le plus dramatiquement la problématique de la
"petite différence".
Lislamisme est loin dêtre fidèle aux
traditions religieuses ; le discours islamiste est simpliste, anachronique,
décontextualisé de sa référence coranique. Il y a un amalgame entre des traditions
populaires, des cultures nationales et des écoles religieuses différentes.
Lislamisme opère une espèce de syncrétisme entre plusieurs islams. Le retour de
lislam se fait par un détournement des traditions religieuses, aussi bien des
textes que des oulémas. Lautorité religieuse de linterprétation du texte
coranique subit une érosion démocratique. Le djihad peut être ainsi déclaré par un
homme qui na aucune autorité religieuse et qui na acquis sa légitimité que
grâce son activisme.
Les acteurs de lislamisme ne sont pas de "purs" religieux non plus; ils
sont les produits mixtes de la modernité. Les deux acteurs centraux de lislamisme
marquent ce caractère hybride dans la mesure ou ils révèlent un amalgame entre la
rationalité et la foi, le voile et léducation : "Les ingénieurs islamistes,
les étudiantes voilées"(7). Le 11 septembre a été réalisé
conjointement, par la présence des uns et labsence des autres. Le mariage entre les
talibans et Ben Laden est un mariage qui explique la phobie de la modernité dun
côté et de la femme de lautre. Le mouvement taliban est lexpression la plus
fanatique de la phobie des femmes, la tentative la plus radicale de réclusion,
denfermement des femmes dans leur corps, dans leur espace intérieur. La quête
violente de la pureté se dirige contre léloignement de la femme et de la
modernité.
Autrement dit, la modernité islamique ne peut être écrite quau féminin : "Musulmanes et Modernes"(8). Le voile islamique représente la volonté de dessiner, de préserver la différence entre homme et femme, privé et public, islam et modernité. Mais en même temps les femmes islamiques investissent les espaces de la modernité, gagnent une visibilité publique, sapprochent de lhomme dans les lieux mixtes. Ce paradoxe est le pivot central quant à lorientation du mouvement islamiste en général et des femmes en particulier. La reconnaissance de ce paradoxe ouvre un champ de réflexion critique et de conflictualité créatrice. Le contraire mène au dogmatisme et à la destruction. La question centrale posée aux islamistes en particulier et au monde musulman en général est de savoir comment se réconcilier avec leur propre modernité. Les islamistes du 11 septembre, en croyant exprimer un antimodernisme radical, ont avoué leur propre modernité et les impasses du refus de cette modernité. Les "néo-martyrs"(9), acteurs acculturés du monde musulman, en détruisant les symboles les plus troublants de la modernité, la gémellité, ont détruit leur propre jumeau. Ils se sont automutilés, comme ils ont mutilé leurs femmes. Ils ont laissé le monde musulman en deuil de modernité. Mais depuis, lislam est plus que jamais présent dans lespace public ; il fait son apparition dans lespace public américain qui jusqualors a été relativement indifférent au phénomène islamique (on voit Bush dans une mosquée, cnn et Al-Jazira ensemble pour informer). LAmérique et lAfghanistan, deux pays en marge (lun protégé, lautre délaissé par le terrorisme), entrent dans un processus de globalisation. Lintérêt pour lislam accélère la formation dun espace public transnational. Il acquiert tous les jours de nouvelles formes de visibilité. Le lexique islamiste entre dans lusage courant des langues occidentales (jihad, fatwa sont des mots couramment employés) ; la vente des livres sur lislam augmente, marque les salons du livre (comme celui de Francfort), propulse de nouveaux profils, experts ou porte-parole de lislam. Le 11 septembre, par un effet pervers, fait apparaître lislam plus que jamais et nous force à nous interroger sur le caractère monocivilisationnel de la modernité.
Notes :
1. Guy Peellaert and Nik Cohn, Rêves du 20e siecle, Paris, Ed.
Bernard Grasset, 1999.
2. Reinhart Kösseleck, Le Futur Passe, Contribution à la sémantique future des
temps historiques, traduit de lallemand par Jochen Hoock et Marie-Claire Hoock,
éd. de lEHESS, Paris, 1990.
3. Eric Darton, Divided We Stand, A Biography of New Yorks World Trade Center,
Basic Books, NY, 1999.
4. Ibid., p.119.
5. René Girard, La Violence et le Sacré, Bernard Grasset, Paris, 1972, p.
59-88.
6. Le Monde, 2 et 9 octobre 2001, p.14.
7. Nilüfer Göle, "Ingénieurs islamistes et étudiantes voilées en Turquie", Intellectuels
et militants de l'Islam contemporain, Gilles Kepel and Yann Richard eds., Seuil,
Paris, 1990.
8. Nilüfer Göle, Musulmanes et Modernes. Voile et civilisation en
Turquie, ed. de la Découverte, Paris, 1993.
9. Terme utilisé par Farhad Khosrokhavar, "Les nouveaux martyrs dAllah", Le
Monde, 2 octobre 2001.