Confluences Méditerranée                                   N°42                     Eté 2002

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Les pays européens sortent difficilement
du «chacun pour soi»

Maxime Tandonnet

Malgré une forte impulsion donnée par le sommet de Tampere (Finlande) en 1999, les quinze Etats-membres de l'Union européenne peinent à définir une politique commune face à l'immigration. L'impact électoral de cette question entraine un repli sur des stratégies nationales.

Les flux migratoires représentent un trait d’union entre la rive Sud de la Méditerranée et l’Europe occidentale. Le pourtour méditerranéen est en effet de loin la première région d’origine des immigrés vivant dans l’Union européenne : environ 60%, dont 72% des populations étrangères en France, originaires du Maroc, de Tunisie, d’Algérie et 63 % de ces dernières en Allemagne, en particulier de nationalité turque. Dans ce contexte, la politique migratoire appliquée en Europe occidentale joue un rôle important pour les équilibres politiques et diplomatiques de la région méditerranéenne dans son ensemble.

Or, la mise en place d’une politique globale de l’immigration dans l’Europe des Quinze, grande ambition de l’Union européenne, se révèle à l’expérience particulièrement difficile et chaotique. Les efforts accomplis en Europe occidentale pour développer une politique commune de l’immigration débouchent sur un constat globalement décevant, pour quatre raisons.
- La gestion collective des flux migratoires, notamment au moyen d’une frontière extérieure commune, n’a pas atteint tous ses objectifs.
- Les outils institutionnels dont l’Europe s’est dotée pour parvenir à une politique migratoire intégrée se caractérisent par leur complexité et leur lourdeur.
- Les tentatives pour poser les fondements d’une approche commune de l’immigration butent en outre sur les ambitions opposées des partenaires européens.
- L’incapacité des Européens à s’entendre sur la mise en œuvre d’une politique commune entraîne un retour à l’individualisme étatique, marqué par une américanisation très sensible des politiques.

Schengen : un bilan mitigé

La notion de libre circulation des personnes est la source de l’idée d’une politique commune de l’immigration. Le traité de Rome du 25 mars 1957 fait de la libre circulation des personnes, c’est-à-dire la possibilité de se déplacer sur tout le territoire de l’Union sans faire l’objet d’un contrôle d’identité lors du passage des frontières intérieures, entre les Etats-membres, l’un des objectifs fondamentaux de la construction européenne.
Ce principe a été mis en œuvre dans le cadre de l’accord de Schengen de 1985 et de sa convention d’application de 1991 entrée en vigueur en 1995. D’abord limitée à un petit nombre d’Etats décidés à établir un «laboratoire de la libre circulation» – la France, l’Allemagne, le Benelux –, l’expérience Schengen a été peu à peu étendue à l’ensemble des Etats de l’Union, sauf le Royaume-Uni et l’Irlande.

La politique de Schengen comporte deux dimensions.
D’une part, elle se traduit par la suppression de tous les contrôles sur les personnes aux frontières entre les Etats signataires (article 2 de la convention), avec toutefois la possibilité de les rétablir en cas «de menace pour l’ordre public et la sécurité nationale».
D’autre part, pour éviter que la levée des contrôles exerce un effet défavorable en matière de sécurité et de maîtrise des flux migratoires, les Etats mettent en œuvre certaines «mesures compensatoires» : ils se dotent de règles communes en matière de contrôle de la frontière extérieure – entre l’espace de libre circulation et le reste du monde –, d’une politique commune des visas et d’outils de coopération policière, comme le célèbre «système d’information Schengen», fichier informatique commun des personnes non autorisées à entrer dans l’un des Etats.

La politique de Schengen a fait l’objet de nombreuses critiques sur le thème de «l’Europe forteresse». Beaucoup y ont vu la manifestation d’une volonté de mettre en place un cordon sanitaire entre l’Europe occidentale et le reste du monde, notamment la rive Sud de la Méditerranée. La frontière extérieure européenne a été érigée en un symbole de repli et d’isolationnisme, destiné à protéger «l’identité européenne» contre le métissage de la société(1).
Pourtant, cette approche de la politique Schengen peut paraître largement excessive et le mythe de l’Europe forteresse bien éloigné de la réalité. L’Union européenne accueille officiellement chaque année environ 700 000 migrants au titre du travail, du regroupement familial ou des études, dont environ la moitié en provenance des pays du pourtour méditerranéen. Plus de 10 millions de visas sont délivrés chaque année pour entrer et circuler dans l’espace Schengen. Depuis 1998, le nombre des «visas Schengen» accordés aux Algériens a doublé.
En outre, si la frontière extérieure Schengen visait à améliorer les conditions de lutte contre l’immigration irrégulière, l’objectif est loin d’avoir été atteint. Ce phénomène est en augmentation constante. Le nombre des «clandestins» augmenterait d’environ 500.000 chaque année selon les estimations de la Commission européenne. Les failles de cette frontière extérieure sont bien identifiées, situées notamment sur la rive Nord de la Méditerranée : côtes maritimes de la Grèce, de l’Italie ou de l’Espagne. En fait tout laisse penser que la suppression des contrôles aux frontières intérieures, en l’absence d’une frontière extérieure fiable, a exercé un effet d’appel d’air important sur l’immigration irrégulière qui s’en est trouvée ainsi facilitée, comme a pu l’illustrer l’«affaire de Sangatte».
L’élargissement de l’Union européenne aux pays d’Europe centrale et orientale doit se traduire par un déplacement vers l’est de la frontière extérieure européenne, qui préoccupe fortement les Etats-membres de l’Union, sceptiques quant à la capacité des nouveaux adhérents à assumer correctement la charge de cette responsabilité.

Des institutions européennes peu adaptées

La libre circulation a rendu nécessaire une politique commune en matière d’asile et d’immigration en suscitant une solidarité de fait entre les Etats-membres face à ces phénomènes : tout migrant qui entre dans un Etat de l’espace Schengen a libre accès à l’ensemble du territoire commun, donc au territoire de chacun des Etats concernés.
Ainsi, le traité d’Amsterdam du 2 octobre 1997 marque une étape importante dans la voie d’une politique européenne de l’immigration. L’asile et l’immigration deviennent des compétences de l’Union européenne, intégrées dans le traité de Rome, socle de la construction européenne, au même titre que le marché intérieur, la concurrence, l’agriculture, l’environnement etc. L’objectif de cette «communautarisation» est de mettre en place une législation commune - règlements et directives - élaborée par la Commission européenne et adoptée par le Conseil des ministres de l’Union européenne dans sa formation «justice et affaires intérieures». Les Etats sont désormais contraints d’appliquer ces lois européennes sous peine de sanctions de la Cour de Justice des Communautés européennes.L’approche retenue par le traité d’Amsterdam se voulait pragmatique et progressive, tenant compte de la sensibilité de ces thèmes sur le plan des souverainetés nationales. Le nouveau traité prévoit ainsi une période transitoire destinée à sauvegarder, provisoirement, les compétences des Etats. Pendant cinq ans à compter de l’entrée en vigueur du traité – c’est-à-dire jusqu’au 1er mai 2004 –, les nouvelles lois européennes doivent être adoptées à l’unanimité, chaque Etat membre bénéficiant ainsi d’un droit de veto. Dans ces conditions, les souverainetés nationales sont préservées : nulle loi européenne ne peut être imposée à un Etat contre sa volonté. De même, le Parlement européen ne dispose, pendant cette période, d’aucun pouvoir législatif, n’exerçant qu’un rôle consultatif.

Pourtant, le dispositif comporte de nombreuses lacunes qui compromettent sa réussite.
Il instaure un système à géométrie variable qui limite la portée de l’harmonisation législative dans l’Union européenne : le Danemark a obtenu de rester en dehors de la politique européenne de l’immigration ; quant au Royaume-Uni et à l’Irlande, ils n’y participent qu’à la carte, en fonction de leurs intérêts nationaux…
Mais surtout, les conditions de sortie du système de décision à l’unanimité et de passage à la majorité qualifiée, étape décisive puisque marquant le véritable transfert de souveraineté des Etats vers l’Union européenne, définies par le traité de Nice, sont assorties d'un dispositif d'une extraordinaire complexité, fruit de compromis alambiqués, qui scindent en plusieurs morceaux l’asile et l’immigration.
Ainsi, pour les sujets relatifs à l'asile, le passage à la majorité qualifiée doit intervenir dès l'entrée en vigueur du nouveau traité issu du Conseil européen de Nice. Cependant, à la demande de l'Allemagne, la mise en œuvre de cette réforme – le passage à la majorité qualifiée– est soumise à l’adoption au préalable d’«une législation communautaire définissant les règles communes et les principes essentiels». La mise en place de l'outil de décision – la majorité qualifiée – est ainsi, par le plus grand des paradoxes, subordonnée à l'obtention du résultat, la législation communautaire…

Par ailleurs, les gouvernements prennent l'engagement politique, sous la forme d'un «protocole» annexe au traité de Nice, de passer à la majorité qualifiée pour les autres sujets relatifs à l'immigration, dans les délais prévus par Amsterdam, mais avec des nuances : dès le 1er mai 2004 pour l'immigration irrégulière ; «aussitôt que possible» après le 1er mai pour le reste, c'est-à-dire l’entrée et le séjour des étrangers.
Cet émiettement de l’ensemble asile et immigration dans le nouveau traité paraît extrêmement pénalisant pour l’avenir des politiques. La matière est scindée en de multiples sous-ensembles qui feront chacun l’objet de procédures de décision différentes. Un tel dispositif semble peu compatible avec une quelconque vision stratégique, globale, de la politique européenne d’asile et d’immigration. Il aboutit à son démantèlement à peu près complet.
Le dispositif issu des traités d’Amsterdam et de Nice, par son extraordinaire complexité, semble refléter un scepticisme général sur l’avenir de la politique européenne d’asile et d’immigration, ou pire, donne parfois le sentiment d’avoir été conçu pour échouer…

Les difficultés de la politique européenne d’asile et d’immigration

Une fois les nouvelles institutions mises en place, l’Union européenne a tenté de s’entendre sur un programme politique commun concernant l’asile et l’immigration. Le Conseil européen de Tampéré a réuni, les 15 et 16 octobre 1999, les chefs d'Etat et de gouvernement des Quinze dans cet objectif.

Les «conclusions de Tampéré» se présentent ainsi comme le fondement d’un projet politique européen, reposant sur quatre propositions.
La première, tout à fait essentielle et novatrice, est la prise en compte de la situation des pays d'origine dans la politique d'immigration. «L'Union européenne a besoin d'une approche globale des migrations qui aborde les aspects politiques, les droits de l'homme et les questions de développement dans les pays et les régions d'origine et de transit».
La seconde est la priorité absolue donnée à l'intégration des étrangers qui ont choisi de vivre et de travailler en Europe.«L'Union européenne doit assurer un traitement équitable aux ressortissants de pays tiers qui résident légalement sur le territoire des Etats membres…Le statut juridique des ressortissants de pays tiers devrait être rapproché de celui des ressortissants des Etats membres. Le Conseil européen fait sien l'objectif d'offrir aux ressortissants de pays tiers résidant légalement dans l'Union la possibilité d'obtenir la nationalité de l'Etat membre dans lequel ils résident».
La troisième concerne la «gestion des flux migratoires». Le Conseil européen de Tampéré, de fait, met surtout l’accent sur la lutte contre les filières d'immigration clandestine. «Le Conseil européen souligne qu'il est nécessaire d'assurer, à toutes les étapes, une gestion plus efficace des flux migratoires… Il est déterminé à combattre à sa source l'immigration clandestine, notamment en s'attaquant à ceux qui se livrent à la traite des êtres humains. Il demande qu'il y ait une coopération plus étroite entre les services de contrôle aux frontières des Etats membres (…)».
Le quatrième consacre l'asile comme un droit sacré et intouchable, fondé sur la Convention de Genève. «Le Conseil européen réaffirme l'importance que l'Union et les Etats membres attachent au respect absolu du droit d'asile».

Le Conseil européen de Tampéré a donc débouché sur un succès encourageant. Les Etats-membres ont réussi à s’entendre sur quelques orientations communes qui devaient constituer le fondement de la politique européenne de l’immigration. La force des Conclusions de Tampéré tient à leur caractère général, indiquant aux Etats-membres quelques principes tout en préservant leur liberté de manœuvre dans la manière de les mettre en œuvre. Cette approche politique a été cependant gravement compromise par les évolutions qui ont suivi.
La Commission européenne, chargée de préparer et de présenter les projets de lois européens, a une part de responsabilité dans les difficultés rencontrées. La mise en œuvre des conclusions de Tampéré a donné lieu à une dérive dogmatique qui a eu pour effet de déconnecter la politique européenne de l’immigration des réalités concrètes auxquelles les Etats et les opinions publiques sont confrontés. La Commission, animée par la volonté d’affirmer son autorité et la compétence de l’Europe dans ce secteur, présente des projets de directives ultra-détaillés, lourds et complexes, visant à uniformiser les lois sur l’immigration, sans tenir compte des particularités nationales. Or les Etats demeurent pour des raisons historiques, constitutionnelles ou pour des motifs d’intérêt national, attachés à leurs traditions en matière d’asile et d’immigration. De facto, aucun d’entre eux n’accepte la moindre remise en cause, même ponctuelle, de sa politique en la matière, pour se conformer aux propositions de la Commission.
Les désaccords entre les partenaires européens – Commission et Etats-membres – dominent la politique européenne d’asile et d’immigration depuis l’adoption des conclusions de Tampéré et compromettent tout progrès des travaux communautaires. Ainsi l’Allemagne s’oppose à un projet de loi européen sur le regroupement familial qui aurait pour effet d’assouplir son régime et se traduirait, selon elle, par l’arrivée sur son sol de plusieurs milliers de migrants, en particulier de nationalité turque. De même, en matière d’accueil des demandeurs d’asile, les Etats-membres ont des systèmes très différents auxquels ils refusent de renoncer au profit d’une uniformisation. Les Allemands s’opposent à toute remise en cause de leur système qui restreint la liberté de circulation des demandeurs d’asile et leur impose un lieu de résidence obligatoire. La France ne saurait accepter de remettre en cause les grands équilibres de sa loi sur les étrangers –l’ordonnance du 2 novembre 1945 – modifiée à quarante reprises par les réformes successives, résultat de plusieurs décennies d’ajustements et de compromis délicats entre des exigences contradictoires, ni les liens historiques qui l’unissent à certains Etats, en particulier l’Algérie, et se traduisent par des traités spécifiques en matière d’immigration.

La politique européenne de l’immigration est aujourd’hui marquée par un paradoxe. Les Quinze, à travers les traités d’Amsterdam et de Nice, se sont doté d’institutions nouvelles, sophistiquées et exagérément complexes, destinées à l’élaboration d’une législation communautaire. Cependant, les négociations à Bruxelles sont totalement accaparées par la seule défense des intérêts nationaux, chacun cherchant à préserver sa loi sur les étrangers en utilisant son droit de veto. La Commission de son côté adopte une attitude inverse. Chargée de préparer les projets de lois, elle ne tient guère compte des différences nationales et, pour affirmer son pouvoir, met en avant des textes particulièrement technocratiques, tournés vers une uniformisation qui se heurte de plein fouet aux particularités nationales.
Non seulement les Etats s’opposent, dans la négociation européenne, à toute décision contraire à leur loi nationale, attitude aisément explicable par la sensibilité politique de ces sujets, mais en outre ils ne semblent tenir aucun compte, pour l’avenir, des orientations politiques qu’ils ont définies d’un commun accord à Tampéré, ce qui peut sembler beaucoup plus préoccupant pour l’avenir. On assiste dès lors à un foisonnement de lois nationales – en Allemagne, au Royaume-Uni, en Espagne, en Italie, au Danemark, en Autriche, aux Pays-Bas – sans aucune cohérence, dans le plus grand désordre. Alors que le traité d'Amsterdam vient de communautariser les politiques d'asile et d'immigration, et donc d'opérer un transfert de responsabilité vers l'Europe, la plupart des Etats se tournent au contraire vers des solutions nationales, pour faire face aux défis migratoires, mais en dehors de toute concertation et de tout souci d’harmonie.
L’application de la majorité qualifiée, dans les conditions confuses prévues par le traité de Nice, ne suffira probablement pas à déverrouiller le système, sachant que les Etats s’opposeront par tous les moyens, y compris en invoquant le compromis de Luxembourg(2), à des décisions jugées contraires à leurs intérêts essentiels dans ce domaine.
En revanche, même en l’absence de cette législation communautaire, rien ne devrait empêcher les grands Etats les plus concernés par l’immigration de s’entendre sur quelques orientations communes et de s’y tenir dans le cadre de leurs propres législations nationales. Or, même cette approche pragmatique et de bon sens, qui a inspiré Tampéré dans un esprit de solidarité européenne, se révèle à l’expérience infructueuse, pour des raisons qui n’ont rien de formel ou d’institutionnel, mais qui touchent à des sujets de fond.

Un retour à des solutions nationales marqué par l’américanisation des politiques

L’immigration s’affirme de plus en plus comme un enjeu clé pour l’avenir de l’Europe. D’une part, l’Union fait face à une augmentation massive de l’immigration irrégulière, c’est-à-dire non choisie, non voulue, non préparée, qui nourrit ainsi l’exclusion et les courants xénophobes dans toute l’Europe. Mais d’autre part, plusieurs Etats, notamment l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Autriche, voient désormais dans une immigration sélective, qualitative, une ressource économique et une issue possible au déclin démographique.
Ces Etats souhaitent donc tout à la fois renforcer le contrôle de l’immigration et accueillir de nouveaux migrants, triés sur le volet. Leur objectif est de développer une migration volontariste, ouverte aux élites du tiers monde, tout en restreignant les formes subies de l’immigration : regroupement familial, clandestinité et asile, deux phénomènes qui sont liés de facto puisque beaucoup d’étrangers en situation irrégulière présentent une demande d’asile, même si leur situation est sans rapport avec celle de victimes de persécutions.
Ces nouvelles politiques nationales ont peu de rapports avec les objectifs de Tampéré.

L’aide aux «pays sources», dans le cadre d’une «approche globale» de l’immigration constituait en effet l’un des principes essentiels de Tampéré, son apport le plus novateur, sachant qu’à terme le développement économique, la lutte contre la misère et la démocratisation des Etats peuvent seuls permettre de stabiliser les populations des pays d’origine. La rive Sud de la Méditerranée se présentait comme la zone cible de cette politique dite de «codéveloppement», définie par Tampéré, le rattrapage des pays du Maghreb et leur entrée à long terme dans une vaste zone de libre échange avec l’Union européenne constitutant à l’évidence l’une des clés de l’avenir de l’Union européenne en matière d’immigration. Celle-ci, à la suite de Tampéré, a d’ailleurs amorcé quelques initiatives en ce sens, adoptant notamment un «plan d’action» pour le Maroc, malheureusement dépourvu de moyens significatifs.
Or, les nouvelles politiques européennes s’éloignent à grands pas de l’esprit de Tampéré. Elles font totalement l’impasse sur la prise en compte du développement des pays sources. Mais surtout elles se fondent sur un objectif d’appel aux élites du tiers monde, sans la moindre considération pour l’impact de «l’exode des cerveaux» sur le développement des Etats d’origine. D’ores et déjà, les pays riches s'arrachent les informaticiens indiens ou chinois, les médecins, infirmières, ingénieurs originaires du Moyen-Orient et du continent africain. Les nouveaux choix de l’Europe ne peuvent qu’aggraver le pillage des forces vives et des ressources intellectuelles du Sud, notamment des pays sources du pourtour méditerranéen, vivier traditionnel des économies européennes, et contribuer ainsi, en toute bonne conscience, à l'aggravation des inégalités planétaires, à la paupérisation et à l’instabilité de certaines régions.

En revanche, les nouvelles politiques européennes sont largement calquées sur un modèle élitiste américain.
Plus de 110 000 personnes sont autorisées chaque année à venir s'établir aux Etats-Unis dans le cadre d’une immigration sélective fondée sur plusieurs catégories préférentielles : «travailleurs prioritaires» c'est-à-dire hauts responsables du secteur privé, cadres supérieurs, universitaires (40 000) ; travailleurs hautement qualifiés (40 000) ; «travailleurs qualifiés» (30 000) ; immigrants spéciaux tels que les artistes (10 000) ; créateurs d'emploi apportant un capital de 500 000 à un million de dollars (10 000). En parallèle, les Etats-Unis soumettent à des quotas le regroupement familial et l’asile, et appliquent une politique sévère en matière de répression de l’immigration irrégulière.

Les nouvelles politiques européennes, tournant le dos à l’esprit de Tampéré, sont clairement inspirées de ce dispositif.
Ainsi, la loi allemande adoptée en mars 2002 facilite le recrutement à l’étranger de personnes hautement qualifiées. Les informaticiens bénéficieront de la sorte, dès leur arrivée, d’un titre de séjour de longue durée. En revanche, des restrictions sont apportées au regroupement familial, et les outils de lutte contre l’immigration illégale sont renforcés. De même, la loi autrichienne qui entrera en vigueur le 1er janvier 2003 crée une nouvelle catégorie de migrants, les «travailleurs clés», sélectionnés dans le domaine des technologies de pointe. Le Livre blanc sur l’immigration présenté en février 2002 par David Blunkett, ministre de l’Intérieur britannique, annonçant les orientations d’une nouvelle loi britannique sur l’immigration est également pensé sur une ligne proche du système américain. Ainsi, le Royaume-Uni met en place un système d’accueil de travailleurs qualifiés fondé sur plusieurs catégories. En contrepartie, il renforce les sanctions contre les travailleurs illégaux, met en place des centres de renvoi, crée des cartes d’identité pour les demandeurs d’asile.

Les événements du 11 septembre 2001 ont eu un impact important sur les politiques migratoires aux Etats-Unis et en Europe. Les Américains ont opéré un amalgame entre l’anti-terrorisme et la lutte contre l’immigration clandestine : le Patriot Act de décembre 2001 comporte des mesures restrictives en matière de visas et renforce les outils informatiques de contrôle des migrants. Les Européens ont évité de lier explicitement les deux phénomènes mais, sous la pression des opinions publiques, un durcissement des politiques de maîtrise des flux migratoires a de toute évidence suivi l’aggravation de la menace terroriste. Ainsi, les travaux de la Commission européenne se sont réorientés en priorité vers la lutte contre l’immigration clandestine qui a donné lieu à l’adoption d’un plan d’action en mars 2002, prévoyant notamment la mise en place d’une base de données informatiques des visas délivrés.

Entre la philosophie de Tampéré et la conception américaine de la politique de l’immigration, la différence est considérable. Tampéré proposait une approche européenne globale de la politique d’immigration, ouverte sur le Sud, prenant en compte la situation des pays sources et considérant l’aide au développement comme l’outil essentiel de la maîtrise des flux. La vision américaine est centrée sur les seuls intérêts du pays d’accueil, la politique migratoire ne visant qu’à attirer un maximum de salariés hautement formés et qualifiés sans tenir compte des conséquences de ce mouvement pour les pays d’origine.
En s’alignant dans le désordre sur la ligne américaine plutôt que sur l’approche originale définie à Tampéré, les Européens privilégient ainsi une ligne qui correspond aux valeurs dominantes et sert leurs intérêts économiques à court terme. Cependant, ils renoncent à une dimension de la politique migratoire vitale pour l’équilibre à long terme de la société internationale et qui devrait être au cœur du message européen : la solidarité Nord-Sud.

Maxime Tandonnet est haut fonctionnaire au ministère de l’Intérieur.

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Notes :
1. Andrea Rea, Immigration et racisme en Europe, Editions Complexe, 1997.
2. Compromis intervenu en janvier 1967 par lequel était reconnue, dans des termes cependant ambigus, la possibilité pour un Etat-membre de s’opposer à une décision prise à la majorité qualifiée s’il estimait que l’un de ses intérêts vitaux était en jeu.