Létouffement des
Palestiniens
confinés dans des cantons
Lautoroute de lapartheid, le mur et les postes militaires
Sylvie Fouet
Lenjeu est moins lié à lidée de territoire à la disposition des Palestiniens quà celle du contrôle quexerce Israël. A limage dune prison, si les prisonniers peuvent avoir à leur disposition 95% de la surface de létablissement, ils nen sont pas pour autant libres puisque les gardiens disposant des 5% restants y exercent le contrôle. Si le principal héritage du processus dOslo a été une fragmentation et une perte dunité de la Cisjordanie et de la bande de Gaza avec la création des zones A, B, C, il restait toujours la possibilité de circuler dune zone à lautre(1). Lextension des colonies israéliennes, les routes de contournement des villages palestiniens (environ 480 km sur 6000) et les postes de contrôle militaire transforment les territoires en cantons isolés les uns des autres et sans moyens de communication entre eux, qui seront à terme intégrés au territoire israélien.
Deux ans après le début de lIntifada fin septembre 2000, la
stratégie israélienne se renforce à partir de la «matrice de contrôle» et des
actions militaires dans les territoires palestiniens(2). En juin, les
positions se durcissent avec limposition dun nouveau régime de fermeture et
la décision détablir un mur de «fortification massive» entre le territoire
israélien et la Palestine enclavée (anciennement définie comme zones A et B).
Larmée divise la Cisjordanie en huit enclaves séparées par des postes de
contrôle militaires et des zones de sécurité.
Le dispositif réticulaire de contrôle «macro» des populations arabes se complète par
un volet en Israël. En août, est inauguré le premier tronçon de lautoroute
Trans-Israël n°6 qui sétire du nord au sud dIsraël reliant le lac de
Tibériade à la capitale du Négev Beersheba(3). La construction de
laxe n°6 dépasse le cadre dun simple déplacement de population pour cause
daménagement du territoire. Lautoroute permet aux autorités de poursuivre
une politique de «judaïsation» de la Galilée et du triangle où est concentrée la
population arabe israélienne. Le chantier saccompagne dopérations
immobilières et de construction de zones industrielles ou résidentielles.
Démanteler la «matrice du contrôle»
Les Asiatiques pratiquent le jeu de go. A la différence du jeu
déchecs où chaque joueur tente de battre son adversaire en prenant ses pièces, le
but du jeu de go est complètement différent. Le vainqueur ne gagne pas en battant son
adversaire mais en limmobilisant, en contrôlant les points clefs de la matrice.
Israël emploie une stratégie similaire dans les territoires palestiniens. Depuis 1967,
les autorités ont mis en place une matrice des contrôles (cf. carte p.24). Comme le jeu
de go, la «matrice de contrôle» israélienne est un système intégré en vue de
permettre à Israël de contrôler chaque aspect de la vie palestinienne tout en diminuant
le profil militaire pour donner limpression que ce que les Palestiniens décrivent
comme «occupation» napparaisse que comme simple «administration». Elle vise à
libérer juste ce quil faut despace sous forme denclaves déconnectées
pour établir un mini-Etat palestinien - ou pire un nombre de cantons déconnectés - qui
libérera Israël du fardeau de gérer la population palestinienne tout en conduisant les
Palestiniens.
Bien que les attaques israéliennes de mars-avril 2002 appelées opération
«Rempart» (Defensive Shield) aient été menées bien au-delà du camp de
réfugiés de Jénine, lendroit est devenu le point central de la «destruction de
linfrastructure terroriste». En réalité, lopération symbolise pour le
Premier ministre Sharon la défaite finale de toute tentative palestinienne de résister
à loccupation. Les infrastructures sont détruites(4). Etant
donné le contrôle asphyxiant quexerce Israël sur les îlots (zones A et B) en
Cisjordanie, les Palestiniens auront des difficultés à se réorganiser.
A Ramallah, les assauts ont été surtout concentrés sur le bureau du président
(Al-Mouquata). Néanmoins, le résultat principal est la destruction de lappareil
administratif national. Les infrastructures civiles ont été détruites, y compris les
banques de données des ministères. En labsence dadministration et de police
palestinienne, la branche civile (Civil Administration) des forces de défense
israélienne tente de reprendre le contrôle. Les bureaux de liaison avec lautorité
palestinienne sont démantelés et les permis de circulation sont délivrés avec
parcimonie(5).
Trois blocs de colonies en avant-poste
Sur le terrain, une nouvelle réalité se dessine et larchitecte
Sharon lève un voile sur son schéma. La Cisjordanie sera divisée en trois cantons
séparés selon les blocs de colonies et les routes de contournement. Un premier canton
serait créé autour de la ville de Naplouse, un second autour de Ramallah et le dernier
autour de Hébron. Chaque canton serait rattaché indépendamment à Israël et les
résidents auraient un statut similaire aux habitants de Jérusalem (résidents pas
citoyens). Ils bénéficieraient dune autonomie locale pour gérer les affaires
municipales, scolaires et délivrer les services.
Au nord, la colonie dAriel et sa banlieue reliée par la route Trans-Samarie (route
505) contrôlent une zone stratégique de la partie nord-ouest de la Cisjordanie en
compromettant la contiguïté territoriale et les mouvements de circulation entre les
villes palestiniennes de Qalqilya, Naplouse et Jénine. Le bloc vise également à
endiguer le développement potentiel de la ville de Qalqilya enclavée à lest de la
ligne verte. Non moins important est lemplacement stratégique dAriel situé
sur la source aquifère majeure de la Cisjordanie contrôlant le flux et la distribution
deau.
Au centre, le bloc inclut les colonies situées autour de Jérusalem (Maale Adumim,
Pisgat Zeev et Givat Zeev) et sétend entre le Jourdain et la colonie de
Modiin le long de la ligne verte. Ce bloc divise la Cisjordanie en deux,
contraignant le trafic palestinien nord-sud (entre Ramallah et Bethléem-Hébron) à
passer sur le territoire israélien ou détournant le flux vers Jérusalem-Est, à
limage de la ceinture sous forme de tunnel à lest de la ville. La
constitution du bloc central réduit les flux inter-Palestiniens, isolant plus de 210 000
Palestiniens de Jérusalem et coupant le lien urbain naturel entre Jérusalem et Ramallah.
Au sud, le bloc Efrat-Gush Etzion-Beitar Illit ceinture le sud-ouest de Jérusalem et
relie Maale Adumim par la route n°7. Lensemble obstrue le trafic entre les
villes palestiniennes de Bethléem et Hébron, ainsi que la liaison entre Gaza et Hébron
par le «passage sûr» du sud. La structure urbaine oblige les personnes à emprunter les
routes «sécuritaires» sous contrôle israélien sujettes à de nombreuses fermetures
pour les Palestiniens(6). Le bloc de colonies verrouille tout
développement possible de la partie ouest de la ville de Bethléem. Le complexe urbain
est situé sur une aquifère majeure et détourne le contrôle de la source au profit des
Israéliens.
En juin 2002, le Premier ministre Sharon durcit le dispositif de contrôle
post-opérationnel et dévoile trois composantes principales : la séparation unilatérale
avec une fortification massive, la cantonisation à laide de permis
intra-Palestiniens et lexpansion des activités de colonisation.
La séparation
La notion de «séparation» semble décrire une simple mesure de
sécurité. En réalité, cela implique la construction dune zone tampon (buffer
zone) sétendant de 10 à 20 kilomètres le long de la ligne verte à
lintérieur de la Cisjordanie où Israël envisage la fabrication dune
fortification massive avec 7 à 8 niveaux de sécurité, incluant un mur, des barricades,
des tranchées, des fils barbelés électriques, des bunkers, des tours de contrôle (tous
les 400 mètres) ainsi que des caméras de surveillance(7).
Le 16 juin 2002, les autorités israéliennes ont débuté les travaux de construction
près du village de Salem à louest de Jénine en direction de Tulkarem et Qalqilya.
Le mur sélève à plus de 8 mètres sur quelques kilomètres. La première étape
du chantier sétendrait sur 115 kilomètres (sur un total envisagé de 220
kilomètres) recouvrant la région entre Jénine et Qalqilya. Onze communautés comprenant
une population de plus de 35 000 Palestiniens seraient «absorbées» à lintérieur
du mur(8). Toutes ces communes sont classées «zone B» selon les
accords dOslo. Ces localités et citoyens palestiniens expérimentent le nouveau
système dapartheid.
Bien quayant un aspect sécuritaire, la politique de séparation vise dabord
à rendre irréversibles et persistants les blocs de colonies et les couloirs
transversaux. La muraille place les colonies situées dans la partie ouest de la
Cisjordanie «de fait» à la frontière créée par les installations de sécurité - y
compris Jérusalem-Est isolé du reste de la Cisjordanie. Dans ce contexte, la séparation
unilatérale permettrait dannexer environ 15% de la Cisjordanie sous le prétexte
sécuritaire. La «zone tampon» militarisée est en effet une composante dun
système plus large qui comprend lautoroute Trans-Israël n°6 en Israël et les
axes transversaux n° 505 (Trans-Samarie), n° 45 (Modiin) et n°7 (Bet Shemesh) qui
la relie aux colonies.
La route Trans-Israël sétend du nord au sud et relie le lac de Tibériade à la
capitale du Négev Beersheba. La construction de laxe routier n°6 dépasse le cadre
dun déplacement de population pour cause daménagement du territoire.
Lautoroute permet aux autorités israéliennes de poursuivre une politique de
«judaïsation» de la Galilée et du triangle, où est concentrée la population arabe
israélienne. Le chantier saccompagne dopérations immobilières importantes
et de construction de zones industrielles ou résidentielles. Les premières expulsions
ont eu lieu en novembre 2000 avec la population arabe de Tira et de Taibeh.
La cantonisation ou «apartheid»
Une des conséquences directes de linvasion des villes
palestiniennes par larmée israélienne est lannulation effective des zones A,
B et C négociées dans les accords dOslo. En effet, un nouveau mode de contrôle
émerge institutionnalisant le siège autour des principales villes palestiniennes
devenant un arrangement administratif définitif. Lextra-territorialité des zones A
et B (sous contrôle civil palestinien) a été remplacée par un système de cantons.
Le bouclage militaire imposé depuis le début de lIntifada a obligé les
Palestiniens à circuler dans un espace divisé en plus de 64 zones isolées et
découpées par des postes militaires de contrôle (plus de 120 postes fixes) et des
routes bloquées ou fermées. Durant lété 2001, les ordres militaires ont conduit
à saisir plus de 224 000 dunums dans le district du nord de la Cisjordanie, en
particulier entre Jénine, Tulkarem et Qalqilya(9). Dans ce contexte, une
quinzaine de villages situés le long de la ligne dArmistice de 1949 (ligne verte)
ont été isolés du reste de la Cisjordanie. Pour y accéder, les militaires israéliens
délivrent des permis spéciaux au cas par cas.
Le 14 mai 2002 lors dune rencontre avec les donateurs internationaux, le major
général Amos Gilad, coordinateur des activités du gouvernement dans les Territoires
(cogat) a présenté le découpage futur de la Cisjordanie en huit cantons hermétiques
autour des villes principales et la bande de Gaza en trois secteurs(10).
La nouveauté dans le système de restriction des mouvements de personnes est la mise en
place de permis «inter-Palestiniens» pour circuler entre les villes palestiniennes.
Depuis début juin 2002, la plupart des villes sont sous couvre-feu et il est rare de
pouvoir circuler entre elles. Quant à laccès à Israël (y compris
Jérusalem-Est), il est très limité et soumis à lobtention dun permis. La
demande de permis est soumise au préalable à lobtention dune carte
magnétique (valable un an) et délivrée par ladministration civile du lieu de
résidence. La seconde étape est le contrôle des services de sécurité. Plus de 20 à
30 % des requêtes sont refusées pour des raisons de sécurité à la suite des récentes
opérations. Dans ce cas, il est impossible dobtenir un permis.
Outre les obstacles à la mobilité des personnes, les mouvements de biens se font avec un
système de transbordement (back-to-back system). Huit plates-formes sont programmées
dont cinq sont déjà opérationnelles le long de la ligne verte à Jénine, Tulkarem,
Qalqilya, Beitunia-Ramallah et Tarqumya-Hébron. La plate-forme de transbordement est en
construction à Bethléem près du poste de contrôle militaire. Quant à Naplouse et
Jéricho au cur de la Cisjordanie, deux postes provisoires de transbordement y ont
été installés.
Les marchandises sont déchargées de camions israéliens et rechargées sur des camions
palestiniens ou inversement. Le transbordement est coûteux (environ 150 nis par palette)
et prend beaucoup de temps(11). Le transport de marchandises entre
Jénine et Hébron, par exemple, peut impliquer le chargement et le déchargement
plusieurs fois pendant le voyage. Les enquêtes de terrain montrent que le trafic est
restrictif. Le commerce concerne principalement les denrées de première nécessité et
les médicaments. Il est plus rare de voir le transport de matériaux de construction ou
de produits dérivés.
Outre les mesures militaires et administratives, les autorités israéliennes
sappuient sur la stratégie consistant à créer des «faits accomplis» sur le
terrain pour rendre la présence de larmée irréversible et neutraliser toute
tentative de résistance. Simultanément à la mise en place du dispositif de contrôle
des mobilités, le gouvernement dIsraël a annoncé son intention de construire 957
nouvelles unités dhabitation dans les colonies situées en Cisjordanie, dont la
plupart sont situées près de Jérusalem.
Au moment où la communauté internationale appelle au gel des activités dans les
colonies selon les conclusions des plans Mitchell (avril 2001) et Tenet (juin 2001), la
stratégie israélienne indique le faible degré de pression de lextérieur.
En 2002, les incursions répétées des forces israéliennes dans les espaces autonomes
palestiniens ont détruit les résidus du processus dOslo. Le principal héritage
est en effet une Palestine enclavée, constituée dune centaine de parcelles,
morcelée par le développement des collines et lenchevêtrement des routes
nouvelles qui contournent les villages palestiniens. Neuf ans après, lappareil
politique et militaire israélien détruit les bases dun proto-Etat palestinien
balbutiant.
Sylvie Fouet est chercheur à lEcole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris et actuellement rattachée au bureau de la Commission européenne dans les Territoires palestiniens.
Notes :
1. Franck Débié et Sylvie Fouet, La paix en miettes, PUF, 2001.
2. Dans un article publié en 1998 (Monde Arabe, Maghreb-Mashrek, n°161 pp. 28-42),
Sylvie Fouet décrit le dispositif de contrôle israélien des mouvements de personnes, de
biens et dinformation. En 2000, le professeur Jeff Halper a proposé le terme
«matrice» pour décrire le même phénomène.
3. Jeff Halper, «The Road to Apartheid», dans News from Within, 5 mai 2000, pp. 2-7.
Gilles Paris, «Les objectifs cachés de la Trans-Israël, autoroute de lapartheid»
dans Libération, 9 août 2002, p. 9.
4. Larmée israélienne a détruit ou paralysé
ladministration civile qui gérait la vie quotidienne des Palestiniens. Une étude
menée par les donateurs évalue les destructions physiques résultant des opérations
militaires menées au printemps 2002 à plus de 361 millions de dollars. Ce chiffre
ninclut ni les pertes de revenus, ni les coûts sociaux et humains.
5. Le coût du renouveau de ladministration civile est estimé à plus de 3-4
milliards par an.
6. Entre 1995 et aujourdhui, les Israéliens ont construit un système massif
denviron 29 routes de contournement (fondé principalement par les usa à la hauteur
de plus de 3 milliards de dollars). Destiné à relier les colonies entre elles et à
créer des barrières aux mouvements palestiniens, le réseau routier des colons facilite
lincorporation des colonies à Israël. Le terme de contournement (by-pass)
napparaît pas dans les accords dOslo mais il est fait référence à des
routes de «sécurité».
7. Trois ordres militaires 17/2002/T, 20/2002/T et 22/2002/T signés par
le commandant de la Cisjordanie, Moshe Kaplinski, stipulent que larmée israélienne
confisquera les terres jusquen décembre 2005.
8. Rumana, Kharbet Al-Taiab, Aneen, Bartah, Tura, Aqaba, Nazlat Issa, Nazlat, Abu Nar,
Baqa Al-Sharqiah, Um El-Rihan et Al-Jaroshiah.
9. Le dunum est une mesure ottomane. 1 ha fait 10 dunums et 1000 dunums équivalent à 1
km2. La Cisjordanie couvre 5500 km2 (130 km de long et 40-65 km de large) et la bande de
Gaza couvre 365 km2 (45 km de long et 5-12 de large). Chiffres obtenus à partir de cartes
et denquêtes de terrain réalisées depuis 1996.
10. Jénine, Naplouse, Tulkarem, Qalqilya, Ramallah, Jéricho, Bethléem
et Hébron pour la Cisjordanie. Nord, centre et sud pour la bande de Gaza.
11. 1 Euro équivaut à 4,5 nis (New Israeli Shekel).