Des justes en Israël
Linlassable combat mené par le Camp de la Paix
depuis le début de la seconde Intifada
Paul Kessler
Dans le conflit du Proche-Orient, qui depuis près de deux ans fait bien souvent la «une» des journaux, il est un acteur largement ignoré par les médias, méconnu du grand public, et dont pourtant la présence et les activités multiformes méritent dêtre mises en relief : le «Camp de la Paix» israélien. Minoritaires certes au sein de leur société, mais convaincus, dynamiques et courageux, les militants pacifistes israéliens se répartissent entre des mouvements multiples dont nous citerons ici quelques-uns des plus importants.
Le plus connu de ces mouvements est sans conteste «La Paix Maintenant»
(Shalom Akhshav). Fondé en 1978, proche de la gauche parlementaire, il sétait
manifesté notamment avec vigueur à la suite de linvasion du Liban déclenchée en
juin 1982 par le gouvernement Begin-Sharon. Il sétait alors montré capable de
faire sortir dans la rue des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes pour
protester contre la guerre. Très actif encore au moment de la première Intifada
(1987-1993), durant laquelle il avait inlassablement mené campagne sur le thème «Il
faut parler à lolp maintenant», il allait ralentir son action après les Accords
dOslo (septembre 1993). Cette relative passivité sexplique sans doute par ses
liens avec le parti travailliste (au pouvoir durant la majeure partie de la période
1993-2000), ainsi que par le sentiment, fort répandu dans la gauche israélienne, que
désormais «tout était réglé». Il faut dire cependant que «La Paix Maintenant»
na jamais cessé de surveiller et de dénoncer lexpansion des implantations
israéliennes dans les territoires occupés.
Après le déclenchement de la seconde Intifada (fin septembre 2000), ce fut surtout
lélection de Sharon comme Premier ministre en février 2001 qui eut pour effet de
provoquer un réveil de ce mouvement, lamenant à multiplier désormais ses
manifestations contre la politique gouvernementale. En particulier, «La Paix Maintenant»
organise régulièrement depuis la fin de lannée dernière, chaque samedi soir, des
rassemblements de protestataires dans les principales villes israéliennes (Tel-Aviv,
Jérusalem, Haïfa, Beer-Sheva et plus récemment Kfar Saba) ; par ailleurs, durant chaque
week-end, ses militants occupent une vingtaine de carrefours routiers à travers tout le
pays, brandissant des pancartes et distribuant des tracts. Le point culminant de ses
activités récentes a été le rassemblement du 11 mai dernier sur la place Rabin à
Tel-Aviv, qui a regroupé 60 000 manifestants selon la police, près de 150 000 selon les
organisateurs ; certains ont estimé que cest cette manifestation qui avait
dissuadé à lépoque le gouvernement de donner suite à son projet dinvasion
de la Bande de Gaza.
Récemment, «La Paix Maintenant» a pris linitiative dun
regroupement de divers mouvements de gauche (incluant notamment le parti Meretz dirigé
par Yossi Sarid, les «Colombes» travaillistes animées par Yossi Beilin et un petit
parti dimmigrants russes appelé «Choix Démocratique») sous le titre de
«Coalition pour la paix».
Cest en particulier Gush Shalom (le «Bloc de la paix») qui allait reprendre le
flambeau durant les années où Shalom Akhshav sétait quelque peu effacé. Fondé
vers la fin de la première Intifada, Gush Shalom est devenu le fer de lance de toute la
gauche radicale en Israël. Il est animé par le vétéran pacifiste Uri Avnery qui avait
prôné le rapprochement judéo-arabe dès les années 50 et fondé en 1976, avec le
regretté général Matti Peled et quelques autres personnalités, le «Conseil israélien
pour la paix israélo-palestinienne» (dont le bulletin trimestriel intitulé The Other
Israël continue à fournir, jusquà ce jour, des informations précieuses sur les
événements dIsraël et sur lensemble des activités du «Camp de la Paix»).
Le «Bloc de la Paix» ne se contente pas de prendre sans relâche linitiative de
manifestations, se déroulant dans les principaux centres dIsraël, contre la
politique gouvernementale et la répression dans les territoires occupés, ainsi que de
sassocier à toutes celles organisées par «La Paix maintenant». Il ne cesse de
participer, avec dautres mouvements dorientation similaire, à des actions
menées sur le terrain, dans les territoires palestiniens. Citons à titre dexemples
: en novembre 2000, la visite effectuée par ses militants au village palestinien
dHarès (dans louest de la Cisjordanie) afin daider à la cueillette des
olives ; lintervention de ses militants au mois de juin 2001, aux côtés des
résidents palestiniens, dans le village dAl-Khader (près de Bethléem) où ils
sopposèrent aux tentatives dexpansion illégales de limplantation
voisine dEfrat ; en août 2001, sa présence dans les manifestations de
protestations déclenchées à Jérusalem-Est à la suite de la fermeture de la Maison
dOrient (qui abritait la représentation de lAutorité palestinienne à
Jérusalem) ; en septembre 2001, sa participation à laction visant à empêcher
lexpulsion de 118 Palestiniens habitant des grottes dans la région montagneuse
située au sud dHébron ; sa présence à la manifestation organisée le 3 avril
dernier à A-Ram (près du poste de contrôle bloquant la route de Jérusalem à Ramallah)
où 3000 juifs et Arabes israéliens protestèrent contre lopération «Rempart» et
furent arrosés de gaz lacrymogènes par larmée ; le 8 mai dernier, la présence de
5 de ses activistes (dont Uri Avnery) dans Ramallah occupé et la rencontre de ceux-ci
avec Arafat enfermé dans son quartier général de la Mouquata.
Parmi les autres activités de Gush Shalom, il faut mentionner : lenvoi, plusieurs
fois par semaine, de messages par e-mail en langue anglaise à des correspondants du monde
entier, les informant de tout ce qui touche au Camp de la paix et à ses initiatives, et
leur fournissant aussi des traductions darticles importants parus dans la presse
hébraïque(1) ; la publication fréquente de communiqués payants dans
le quotidien Haaretz ; la diffusion de cartes démystifiant la légende de
l«offre généreuse» quaurait fait Barak aux Palestiniens à Camp David en
été 2000 ; la publication, en avril 2001, dun document intitulé 80 thèses pour
un nouveau Camp de la Paix, contenant une analyse approfondie de la faillite du processus
de paix et lénoncé des objectifs que devrait se fixer désormais le Camp de la
Paix ; la tenue, en janvier 2002, dun Forum sur les crimes de guerre ; plus
récemment, lenvoi davertissements à un certain nombre de soldats et
dofficiers ayant commis de tels crimes dans les territoires palestiniens, avec
menace de les dénoncer au Tribunal Pénal International (cette dernière initiative,
rendue public début août 2002, a donné lieu à une véritable «chasse aux sorcières»
menée par la droite israélienne et par plusieurs ministres contre Gush Shalom).
Il convient de citer ici quatre organisations de défense des droits de
lHomme, a priori apolitiques, mais dont les activités recoupent largement celles de
la gauche pacifiste. Ce sont : BeTselem («Centre dinformation sur les droits de
lHomme dans les Territoires occupés»), HaMoked («Centre pour la défense de
lindividu»), lassociation des «Médecins pour les droits de lHomme»
et le «Comité public contre la torture en Israël» (dont le sigle anglais est pcati).
BeTselem, créé en 1989 (durant la première Intifada) et animé notamment par des hommes
politiques et des membres des professions libérales, sefforce de lutter, au sein de
la société israélienne, contre loccultation de ce qui se passe dans les
territoires occupés. Au fil des années, cette association a publié un grand nombre
détudes très documentées sur des sujets tels que : le fonctionnement du système
de justice militaire en Cisjordanie ; lusage des armes à feu par les forces de
sécurité ; les méthodes dinterrogation utilisées contre les détenus; les
exécutions extrajudiciaires ; lexpulsion de militants palestiniens ; les exactions
des colons ; léviction progressive des Palestiniens de Jérusalem-Est ; la
séparation des familles palestiniennes. Depuis le début de la seconde Intifada, BeTselem
continue de dénoncer au quotidien les violations des droits de lHomme commises par
les autorités israéliennes. Lassociation a été particulièrement active au
moment de lopération «Rempart» (mars-avril 2002) qui a abouti à la réoccupation
des villes autonomes de Cisjordanie. Elle a dénoncé les abus de toutes sortes
(assassinats de civils, utilisation de boucliers humains, saccages, vols
) commis au
cours de cette opération. Elle a participé à des collectes de nourriture et de moyens
dassistance divers au bénéfice des populations palestiniennes. Au cours de la
bataille de Jénine, elle est intervenue auprès des autorités israéliennes pour que la
circulation des ambulances soit autorisée ; ses représentants sur place ont également
servi dintermédiaires dans les négociations engagées entre les forces
israéliennes et des combattants palestiniens afin darrêter leffusion de
sang. Elle est par ailleurs intervenue auprès de la Cour suprême dIsraël afin que
soit mis un terme aux conditions de détention et dinterrogation inadmissibles des
prisonniers palestiniens massivement détenus au camp militaire dOfer.
HaMoked, fondé en 1988, se met à la disposition de tous les Palestiniens des territoires
occupés (y compris Jérusalem-Est) pour fournir une aide gratuite, sur le plan
administratif et juridique, à tous ceux qui sont victimes datteintes aux droits de
lHomme de la part des autorités et des forces de sécurité israéliennes. Son
champ daction inclut notamment les domaines suivants : défense des droits des
détenus palestiniens, recherche de personnes arrêtées et supposées être détenues,
arrangement de visites de familles aux prisonniers ; réunion de familles dispersées ;
liberté de mouvement à lintérieur des territoires occupés et vers
létranger ; actions légales à mener contre les militaires et policiers
israéliens coupables de violences et de destruction de biens ; restitution aux familles
des corps de Palestiniens tués en Israël. Depuis le début de la seconde Intifada, le
rôle de cette organisation est devenu encore plus important, certains problèmes (comme
celui de la liberté de mouvement, entravée par les bouclages généralisés)
sétant considérablement aggravés.
Lassociation des «Médecins pour les Droits de lHomme», née elle aussi en
1988, se donne pour tâche dapporter des soins médicaux à la population
palestinienne, ainsi que dintervenir auprès des autorités israéliennes contre
toutes les discriminations dont souffre cette population sur le plan de la santé
publique. Elle organise des équipes de volontaires (médecins et infirmières) qui se
rendent dans les villages et les camps de réfugiés pour apporter une aide médicale
(consultations, distributions de médicaments) aux habitants qui en ont cruellement
besoin. Elle ne cesse de protester contre les restrictions apportées au transfert des
malades, et parfois des femmes sur le point daccoucher, vers les hôpitaux et à la
circulation du personnel médical dans les territoires occupés. Lors de lopération
«Remparts», elle a vigoureusement dénoncé les destructions infligées à plusieurs
hôpitaux par les forces israéliennes, ainsi que les entraves mises par celles-ci à
lactivité des médecins et à lévacuation des blessés.
Le pcati a été fondé également au cours de la première Intifada afin de lutter contre
la torture systématiquement pratiquée, à lépoque, à légard des détenus
palestiniens. Il a réussi à obtenir de la Cour suprême dIsraël, en septembre
1999, une décision interdisant lusage de la torture lors de linterrogation
des prisonniers (toutefois, on a pu constater récemment que cet usage avait été repris,
notamment à la suite des arrestations massives effectuées au cours de lopération
«Remparts»). Par ailleurs, le pcati intervient régulièrement auprès des autorités
judiciaires pour défendre les droits des détenus et en particulier pour quils
aient accès à un avocat dès le début de leur incarcération.
Toutes ces organisations israéliennes de défense des droits de lHomme collaborent
avec leurs homologues palestiniennes (Al-Haq, law, l«Union des comités
palestiniens daide médicale», ainsi que le «Centre palestinien des droits de
lHomme» de Gaza).
Le développement des mouvements dobjecteurs de conscience constitue
à la fois un symptôme et un moteur de lévolution dune partie de
lopinion publique israélienne. Le plus ancien dentre eux est Yesh Gvuk («il
y a une limite»), fondé en 1982 pour apporter son aide aux objecteurs de la guerre du
Liban. Il fut très actif également au cours de la première Intifada. Depuis le début
de la seconde, il soutient les centaines de réservistes et de conscrits (couramment
appelés «refuzniks») qui refusent de prendre part à la répression des territoires
occupés. Un certain nombre dentre eux réussissent à «sarranger» avec
leurs supérieurs hiérarchiques dans larmée pour se faire affecter en Israël
même ou se faire réformer pour raisons médicales ou psychologiques. Mais dautres
néchappent pas à la prison. La peine qui leur est infligée est en général de 28
jours demprisonnement, mais dans certains cas elle est renouvelée à deux ou trois
reprises. Le nombre des objecteurs incarcérés a été de 130 entre le début de la
seconde Intifada et la mi-juin 2002 ; il a atteint un pic (plus dune soixantaine) en
avril dernier durant lopération «Remparts». Yesh Gvul anime des campagnes de
soutien en faveur des «refuzniks» (notamment en multipliant les communiqués de presse)
et tient régulièrement des manifestations de solidarité devant les prisons militaires.
Ce mouvement mène également une propagande active, parmi les soldats et les futurs
conscrits, en faveur de lobjection de conscience.
Une autre association, «Nouveau Profil», qui sassigne des tâches similaires, est
née pendant la seconde Intifada. La différence entre les deux mouvements est que
«Nouveau Profil» regroupe des objecteurs qui non seulement refusent de servir dans les
territoires occupés, mais qui pour des motifs éthiques et philosophiques
rejettent le service militaire en général.
Il faut aussi mentionner dans ce contexte le collectif des 62 lycéens qui, en septembre
2001, adressèrent une lettre à Sharon proclamant leur intention de «refuser de prendre
part à loppression du peuple palestinien» et dappeler tous les jeunes de
leur âge, ainsi que tous ceux qui servent dans larmée, à les rejoindre dans ce
refus. Le nombre de ces lycéens contestataires sest rapidement accrû au fil du
temps : il a atteint près de 150 en avril dernier.
Enfin, il convient de citer les 56 officiers et soldats de réserve appartenant à des
unités de combats qui, le 25 janvier dernier, publièrent dans Haaretz une
déclaration affirmant : «Nous comprenons aujourdhui que le prix à payer pour
loccupation, cest la perte de limage humaine de notre armée et la
corruption de la société israélienne tout entière ;
nous proclamons que nous ne
nous battrons plus dans une guerre menée dans le seul intérêt des implantations
créées dans les territoires occupés. Nous ne participerons plus au-delà de la Ligne
verte [qui sépare Israël des territoires] à un combat mené dans le but de dominer, de
chasser, daffamer et dhumilier un peuple entier». Un sondage publié dans le
quotidien Yediot Aharonot du 3 février a révélé que ce mouvement, qui sest
intitulé «Le courage de refuser», bénéficiait de la sympathie de 26% de la population
israélienne (proportion remarquable eu égard au véritable culte dont larmée a
toujours été lobjet en Israël). Il faut ajouter que ces hommes ont été rejoints
au cours des mois suivants, dans leur attitude de refus, par plus de 400 de leurs
camarades.
Dans le combat pour la paix et la justice, les femmes tiennent également un rôle important. Citons notamment les «Femmes en noir» qui, depuis 1987, se rassemblent chaque vendredi en début daprès-midi sur une place du centre de Jérusalem (la fameuse Place de France) pour protester silencieusement contre loccupation des territoires palestiniens, brandissant leurs pancartes et bravant les insultes voire les agressions physiques de la part des adeptes de lextrême droite ; elles ont entre-temps fait des émules dans de nombreuses autres villes dIsraël, voire dans la diaspora juive. Le mouvement des «Quatre Mères» qui avait joué un rôle décisif dans la campagne visant à faire sortir larmée israélienne du Sud-Liban a engendré ou inspiré, depuis le début de la seconde Intifada, une série dautres associations de femmes militantes : lune delles sintitule «La cinquième Mère», une autre «Les huit Grand-mères» ; il y a aussi le groupe Reot («Amies») formé par les épouses et compagnes des objecteurs de conscience. Citons encore le mouvement Bat Shalom («Fille de la paix») qui depuis des années uvre au rapprochement entre femmes juives et palestiniennes, ainsi que l «Organisation des femmes pour les prisonnières politiques», créée en 1988, qui apporte son aide aux détenues politiques palestiniennes. L'ensemble des mouvements pacifistes féminins se trouve maintenant rassemblé au sein de la «Coalition des Femmes pour une Paix juste» (née en 1994) qui, au cours des événements récents, a participé à de nombreuses manifestations, y compris dans les territoires occupés.
Il existe également, au sein du «Camp de la Paix», plusieurs
associations religieuses : Netivot Oz («Sentiers de la force») se place sur les mêmes
positions politiques que «La Paix maintenant» et fait partie de la «Coalition pour la
paix» formée autour de ce mouvement. Il convient dévoquer aussi la très active
association des «Rabbins pour les droits de lHomme» qui regroupe une centaine de
rabbins appartenant à tous les courants du judaïsme religieux et ayant en commun le
souci de préserver les valeurs éthiques qui en constituent lhéritage le plus
précieux. Entre autres initiatives, ces rabbins ont entrepris à loccasion de la
fête juive du Nouvel an (Tou Bishvat), en janvier dernier, de planter des dizaines
de milliers darbres dans les territoires palestiniens afin de remplacer ceux qui
avaient été déracinés par larmée et les colons.
Le mouvement Taayush (terme arabe qui signifie «Partenariat»), créé en novembre
2000, mérite une mention spéciale(2). Il regroupe des juifs et des
Arabes israéliens qui se sont donné pour principale tâche dorganiser des convois
afin de faire parvenir une aide (vivres, médicaments, vêtements, couvertures, etc.) dans
les villes et les villages isolés des territoires palestiniens, et cela en dépit des
barrages de larmée et des fréquentes agressions des colons. En même temps,
Taayush lutte contre la discrimination dont est victime la population arabe
dIsraël.
On ne peut manquer de citer également le «Centre dinformation alternatif», animé
par linfatigable militant Michel Warschawski(3) et qui
(contrairement à ce que son appellation pourrait laisser croire) est particulièrement
actif sur le terrain depuis de longues années. Mentionnons encore, parmi les groupes les
plus militants, le «Comité contre les démolitions de maisons» ; le mouvement
détudiants et denseignants universitaires Hakampus lo shotek («Le campus ne
se tait pas»), le Hadash (parti communiste, qui regroupe des adhérents arabes), les
Jeunes du Meretz (plus radicaux que leurs aînés du même parti). Il est impossible de
donner une liste exhaustive des mouvements pacifistes israéliens qui ont poussé comme
des champignons depuis le début de la seconde Intifada, dont les objectifs sont largement
identiques et qui, le plus souvent, collaborent étroitement entre eux.
Il y a lieu de souligner également que, parmi les hommes et les femmes du Mouvement de
solidarité internationale (les «Internationaux», comme on les appelle généralement)
qui se rendent dans les territoires pour apporter leur protection à la population
palestinienne, il y a entre autres des Israéliens ; ainsi, Neta Golan (une femme de
Tel-Aviv) est demeurée présente au quartier général dArafat pendant toute la
durée du siège imposé par larmée israélienne lors de lopération
«Rempart».
Pour compléter ce bilan de laction du Camp de la Paix, il nous faut encore
mentionner les Israéliens qui agissent à titre individuel, en dehors des mouvements
organisés : en particulier les centaines dintellectuels, écrivains, artistes,
membres de professions libérales, hommes et femmes politiques, qui signèrent le 21
septembre 2001, avec un certain nombre de leurs homologues palestiniens, un texte
dune page entière dans Haaretz, réclamant lenvoi dune force
internationale de protection du peuple palestinien ; ajoutons quun appel dans le
même sens fut adressé aux Nations Unies en mars dernier par 700 personnalités
israéliennes. Il y a aussi les avocats qui défendent les prisonniers palestiniens, les
journalistes qui cherchent à faire connaître toute la vérité sur ce qui se passe dans
les territoires occupés(4), les enseignants qui se battent pour la
justice(5)
Comme nous lavons dit dentrée, le «Camp de la Paix» demeure
minoritaire en Israël en dépit de sa détermination et de son dynamisme. Néanmoins, les
idées quil défend font leur chemin au sein de la population : selon un sondage
publié en mai, environ 60% des Israéliens sont favorables à un retrait unilatéral des
territoires palestiniens, au démantèlement de la plupart des implantations, à
lenvoi dune force internationale sous légide des Etats-Unis et à une
solution politique négociée, acceptable par les deux parties.
Et cependant, une nette majorité dIsraéliens continue à faire bloc derrière
Sharon dont les visées sont diamétralement opposées aux idées exposées ci-dessus(6). Comment interpréter cette contradiction ? Dans un récent article, Uri
Avnery pose ironiquement la question : Israël serait-il donc le seul pays au monde dont
la population compterait plus de 100% dhabitants ?
Avnery explique comme suit ce phénomène paradoxal : la propagande gouvernementale a
réussi à persuader la majorité des Israéliens qu «il ny a pas de
partenaire [palestinien] pour la paix»(7). Dès lors quil
ny a personne avec qui négocier, inutile de changer léquipe dirigeante en
Israël
Peut-être est-il pertinent de formuler deux explications supplémentaires : dune
part, le peuple israélien a depuis toujours les yeux fixés sur les Etats-Unis
dAmérique. Or, jusquà présent, ladministration Bush a accordé à
Sharon un appui presque illimité. Pourquoi donc les Israéliens lâcheraient-ils un
leader pleinement soutenu par les Américains ? Dautre part et surtout, il paraît
évident quau sein de la gauche israélienne il nexiste pas actuellement de
personnalité capable de prendre la place de Sharon. La trahison des leaders du parti
travailliste Shimon Pérez, qui a accepté de mettre son prestige international au
service dune politique détestable, et Benyamin Ben Eliézer, ministre de la
Défense et candidat à la direction du parti, devenu le principal complice de Sharon dans
la répression anti-palestinienne rend aléatoire toute perspective
dalternance pour un futur proche.
Et pourtant, la perspective que propose Sharon à son peuple est parfaitement utopique et
absurde : celle dun pays transformé en ghetto armé, farouchement accroché à ses
conquêtes, éternellement en guerre et éternellement victorieux. En face, ceux qui se
battent pour la justice et la paix défendent en même temps une vision réaliste de
lavenir de leur pays, revenu à ses frontières légitimes et vivant en harmonie
avec ses voisins. Cest pourquoi il est du devoir de tous les amis véritables
dIsraël et au premier chef des juifs de la diaspora animés dun
sentiment de solidarité légitime à légard de ce pays de se ranger sans
réserve aux côtés du «Camp de la Paix» et dapporter leur concours plein et
entier à son combat courageux, à la fois sur les plans matériel, intellectuel et
politique.
Notes :
1. Pour recevoir régulièrement ces messages, il suffit de
sadresser à : Gush-shalom-subscribe@topica.com
2. Voir linterview dun des animateurs de Taayush dans Pour la Palestine,
n°35, juillet 2002. Dautres études, concernant divers mouvements pacifistes
israéliens, ont paru dans les numéros 32, 33 et 34 de la même revue.
3. Voir lautobiographie de Michel Warschawski, récemment parue aux Editions Stock
sous le titre : Sur la frontière.
4. Au premier rang dentre eux, il faut citer Amira Hass,
correspondante de Haaretz dans les territoires palestiniens (autrefois dans la Bande
de Gaza, actuellement en Cisjordanie). Elle a publié en 2001 aux Editions La Fabrique,
sous le titre Boire la mer à Gaza, une chronique des trois années quelle a
passées dans la Bande de1993 à 1996 (trad. J. Marelli, préface dArlette Farge).
5. Début mai 2002, près de 200 enseignants des universités ont signé une motion de
soutien aux étudiants objecteurs de conscience, et cela en dépit des menaces de
poursuites légales de la part du ministère de lEducation ; début juillet, 327
universitaires ont signé une pétition demandant la levée du bouclage de
luniversité palestinienne de Birzeit.
6. Toutefois, selon un sondage publié par Yediot Aharonot le 9
août (voir Le Monde du 11-12 août), la cote de confiance de Sharon venait de tomber en
trois semaines de 66% à 57%.
7. Cest en fait le gouvernement Barak qui est à lorigine de cette
mystification puisquil a prétendu, à la suite de léchec de Camp David, que
«nous leur avons tout offert et eux ont tout rejeté».