La paix passe
par lacceptation dun Etat palestinien
Entretien avec Théo Klein
Maitre Théo klein est avocat aux barreaux de Paris et dIsrael. Il a été de 1942 à 1944 l'un des responsables de la résistance juive. Président du crif de 1983 à 1989, il a écrit en 1988 avec Hamadi Essid, alors secrétaire général de la Ligue arabe, un ouvrage sur le conflit au Moyen-Orient (Deux vérités en face, éd. Lieu Commun, 1988). C'était le premier dialogue important entre deux personnalités de cette importance. Ce fut aussi le début d'une longue amitié. Hamadi Essid, toujours animé de cette volonté de dialogue, fonda en 1991 Confluences-Méditerranée. Théo Klein est une figure forte et libre du judaisme français, toujours prêt à entretenir ce dialogue.
-Votre livre, Le manifeste dun juif libre, est très optimiste. Par rapport à la situation actuelle, réoccupation etc..., maintenez-vous cet optimisme ?
Je maintiens mon optimisme tout en reconnaissant que jai du mal à
lexpliquer, parce que dans limmédiat les signes doptimisme ne trouvent
pas de confirmation, ni dun côté ni de lautre. Mais mon optimisme nest
pas fondé sur la politique du gouvernement israélien actuel ni sur les attitudes de
lAutorité palestinienne. Il est fondé sur le fait que je constate, chaque fois que
je me trouve avec des Palestiniens ou chaque fois que je me retrouve avec des Israéliens,
que très rapidement des affinités saffirment et que le dialogue est possible. Je
dirais même quà la limite on finit par apercevoir un désir commun de faire
quelque chose ensemble. Cest cela qui nourrit mon optimisme. Ce nest pas la
politique actuelle du gouvernement Sharon que je considère comme une non-politique.
Ce gouvernement dUnion nationale fait de ce gouvernement un gouvernement de
contradictions, dans limpossiblité davoir une ligne politique qui pourrait
traduire un consensus politique israélien. En fait, si jessaye de réfléchir à la
situation politique en Israël, je me dis que le seul qui pourrait traduire un consensus,
cest M. Sharon. Il a au moins lavantage davoir été élu par 63% de la
population israélienne. A lui tout seul, il pourrait exprimer un consensus, même si on
ne sait pas bien pourquoi la population la élu. Une chose est sûre : il a été
élu pour rétablir la sécurité. Paradoxalement, cette même population serait
majoritairement daccord pour lévacuation des territoires. Il pourrait
parfaitement, sans trahir le vote dont il a bénéficié, élaborer et proclamer une
politique de reconnaissance de lEtat de Palestine, dacceptation dun
retour à une frontière de 1967 modifiée autour notamment de Jérusalem. Il peut
justifier cette modification par le fait que, pendant des années, ce sont les Arabes qui
ont refusé de sasseoir autour dune table, ce sont eux qui ont refusé
quil puisse exister quelque part un Etat de Palestine. Il sest créé une
situation de fait et cest sur cette situation de fait quil est difficile de
revenir. Mais il me semble que lon pourrait parfaitement arriver à un accord avec
les Palestiniens compte tenu de ces différents éléments. A lui tout seul, Sharon
pourrait être lhomme qui proclamerait cette ligne politique et qui pourrait
recueillir un large consensus. Le problème est de savoir si Sharon peut penser de cette
manière-là ? Trois jours avant son élection, il ma dit quil ny avait
pas de solution militaire, quil ny avait quune solution politique à ce
conflit.
Le problème auquel il est confronté, cest celui de savoir sil y aura en face
un Etat palestinien capable de rétablir lordre et notamment dempêcher les
attentats kamikazes. Personne na vraiment de réponse à ce problème. Autant je
comprends parfaitement bien que seuls les Palestiniens peuvent désigner leur président
ou leur leader, autant il semble quArafat soit aujourdhui très affaibli. Je
me donne le droit de minsérer par la parole dans les affaires israéliennes, mais
je ne me sens pas autorisé à analyser de lintérieur la situation du côté
palestinien. Je continue de considérer que théoriquement Sharon est le seul capable de
faire ce geste de reconnaissance de lEtat palestinien.
Mais je dois reconnaître que je naperçois pas de signes clairs de cette volonté.
- Cela veut-il dire que les éléments du parti travailliste qui sont dans le gouvernement de Sharon ne vous paraissent pas pouvoir aller dans le sens dun dialogue plus constructif ?
Dans la situation actuelle, les deux dirigeants dAvoda qui sont dans le gouvernement sont complètement coincés, parce que la population est angoissée par les attentats et que ça leur est difficile de quitter le gouvernement à ce moment-là. La population israélienne ne comprendrait pas. Elle est dans lémotion, dans le non-raisonnement et dans langoisse. Ils nosent pas démissionner. M. Pérez a dit : «Je suis là pour empêcher le pire». On croit toujours empêcher le pire et puis le pire avance et un beau jour on saperçoit que lon a pris des risques pour rien.
- Jétais à Ramallah il y a encore quelques jours. Ce qui ma
frappé, cétait la volonté sur le terrain, très concrète, de casser tout ce qui
était lautorité palestinienne et tout ce qui pouvait, au-delà, représenter un
symbole, une présence de lap, y compris des centres culturels qui ont été
saccagés. Jai le sentiment que le gouvernement Sharon a une ligne politique assez
nette qui sinscrit dans la volonté de casser tout ce quOslo avait construit.
Quand vous dites quil y a de sa part une position exceptionnelle, cest
incontestable mais je ne vois pas comment il peut sortir du cadre politique et
idéologique dans lequel il se trouve et que je résumerai dune phrase qui est la
sienne :«La guerre dindépendance nest pas terminée».
Jai du mal à comprendre la politique israélienne. Je comprends à la limite le
désir de Sharon de se débarrasser dArafat mais je constate que plus il essaye de
sen débarrasser et plus celui-ci est populaire. Je nai pas compris cette
tactique. Comment le gouvernement israélien peut-il demander plus defficacité aux
forces de police palestiniennes contre les terroristes alors que dans le même temps on
bombarde les casernes ou les postes de police palestiniens ?
Ce que je comprends, cest que ce système politique israélien qui veut que les
Premiers ministres naillent pas au bout de ce que la loi leur a permis nest
pas bon. Natanyahu, Barak et Sharon, élus au suffrage universel, avaient la possibilité
de se confronter au Parlement puisquils avaient la même source de légitimité,
élus les uns et les autres le même jour par le même corps électoral. Cette réforme
devait aboutir à un exécutif qui ne soit pas la reproduction du législatif. Jusque-là
en effet le chef du gouvernement était choisi dans la majorité parlementaire et il
négociait, avec les autres partis, la formation dun gouvernement en attribuant à
ces partis différents postes ministériels et ce sont les partis qui nommaient les
ministres. Le chef du gouvernement était en réalité le chef dun mini-Parlement et
les gens autour de lui dépendaient du mandat que leur parti leur avait confié et donc
lélection devait conduire à ce que lon change ce système. Il était
dailleurs prévu que, sil y avait conflit entre le Parlement et le
gouvernement, on retourne devant les électeurs. Je suis persuadé sans pouvoir
létablir que si par exemple Barak, qui sest trouvé à un moment donné avec
un Parlement qui lui était hostile, avait à ce moment-là provoqué des élections et
dit aux Israéliens : attention, vous allez élire un Parlement en même temps quun
Premier ministre; il faut quil y ait un consensus, une majorité qui puisse appuyer
le chef du gouvernement. Je suis persuadé que les Israéliens nont pas fait ce
raisonnement. Ils ont voté pour la personne qui leur plaisait et pour les partis, selon
leurs habitudes, selon leurs tendances, mais ils nont pas réellement pris en compte
le nouvel aspect des choses qui faisait que le Premier ministre devait être indépendant
du Parlement mais quil devait aussi y trouver un soutien même critique.
Dans ce gouvernement, comme dans le gouvernement Barak, vous avez une
réunion de gens qui ne sont daccord sur aucune ligne politique consensuelle sauf la
défense, la sécurité. Tout le monde nest pas forcément daccord sur les
moyens extrêmes de cette politique de sécurité mais est globalement daccord sur
la nécessité de la sécurité. Pour le reste, chacun est dans son coin.
Je suis persuadé que Barak a laissé faire des implantations parce que, sil voulait
les arrêter, il était en face dune crise de son gouvernement et, à ce moment-là,
il était obligé de mobiliser son camp pour résoudre cette crise. Or, il voulait avoir
les mains libres. Et Sharon est coincé dans les mêmes circonstances. La grande
différence est que Barak voulait aboutir à une paix définitive et il était prêt à
accepter un Etat de Palestine, un retrait important des territoires occupés et des
concessions lourdes sur Jérusalem. Par contre, je ne sais pas quelle est la limite de ce
que Sharon est prêt à accepter. Ce quil a pu exprimer de temps à autre ne me
paraît pas être dans la bonne voie. Je ne sais pas exactement ce qui sest passé
à Camp David. Tout me laisse penser quaucun des récits officiels nest tout
à fait exact.
Je crois quArafat nétait pas prêt, que Clinton et Barak étaient pressés
pour des raisons de calendrier électoral et ont fait trop pression sur Arafat.
Dans la presse israélienne de lépoque, on a annoncé très clairement les
propositions de Barak à Camp David y compris sur Jérusalem : 98% du territoire, une
autorité palestinienne sur le haut de lEsplanade et une autorité israélienne sur
le mur. A la fin août, on a annoncé à la population israélienne les propositions de
Barak et, sans être enthousiaste, elle a accepté cela. Il ny a pas eu de révolte
des Israéliens. Cest un fait politique auquel les Palestiniens nont pas
répondu et ils ont là une part de responsabilité importante.
Je continue de penser que lEtat de Palestine est une réalité et je me bats en tant
quIsraélien pour quIsraël ne soit pas mis dans la situation dêtre
contraint à accepter un Etat palestinien. Il vaut mieux provoquer une situation dont on
sait quelle est incontournable plutôt que dêtre amené à se laisser
traîner vers cette solution. Les éléments psychologiques sont importants dans ce genre
de conflit. Le président Sadate avait parlé de 70% déléments psychologiques et
il la démontré en venant à Jérusalem. La paix est possible et la cohabitation
est possible. Elles dépendent pour beaucoup dun geste politique mais surtout humain
qui est la reconnaissance par les Israéliens de lexistence et du droit à la
dignité des Palestiniens.
- Dans votre livre, vous dites comprendre les raisons des attentats kamikazes. Ne pensez-vous pas quau-delà du désespoir il puisse y avoir une stratégie dangereuse de la part des islamistes?
On ma beaucoup reproché de ne pas en avoir parlé assez. Je pense
que la population palestinienne est la seule qui puisse lutter contre ce genre
dattentats. Les terroristes ont besoin de zones de protection. Tant que la
population palestinienne ne sent pas une ouverture, elle nest pas en mesure de
contraindre les extrémistes.
Ceci étant, il est évident que les kamikazes sont très dangereux. On a bien vu à
Durban quil y avait dans lislam fondamentaliste quelque chose qui
sattaquait aux juifs en reprenant les vieux arguments de lantisémitisme
européen mais qui sattaquait aussi à la démocratie et à la laïcité. Le
Hezbollah est aussi très dangereux.
- Lors dun précédent entretien, vous aviez évoqué à propos dIsraël la difficulté pour le peuple israélien de sortir du ghetto. Cela nous avait impressionnés. Que pensez-vous à ce propos de la construction dun mur ?
Les Israéliens sont face à une situation troublante. Ils ont lune
des armées les plus fortes du monde et ils sont face à une population qui est lune
des plus faibles du monde et ils narrivent pas à surmonter leurs problèmes de
sécurité. Ils cherchent les solutions en raisonnnant dans le domaine de la sécurité.
Ils arrivent à arrêter 80 % des attentats, mais il en reste toujours, doù
lidée du mur. Ca me gêne en tant quimage mais ça na pas de rapport
direct avec ce que je dis du ghetto. Pour moi, ce mur est un réflexe de défense presque
désespéré.
La seule solution est dattaquer le problème par la voie politique pour que les
Palestiniens agissent à la base contre les attentats. Il y a eu à cet égard une
déclaration importante dintellectuels palestiniens Sari Nusseibeh et
dautres contre ces attentats, dont on a très peu parlé ici. Les Israéliens
sont coincés par la technique militaire. De Paris, je ne peux pas critiquer.
A titre personnel, je suis arrivé à un niveau de réflexion qui me conduit à dire que nous juifs nous devons prendre en compte le fait que nous sommes dans un ordre nouveau. Pendant 2500 ans nous nous sommes trouvés dans une situation où nous ne participions à aucune souveraineté. Nous étions dans une situation où nous savions que tout était provisoire et susceptibble de changer. Nous étions la victime désignée partout sans possibilité de nous défendre. Aujourdhui, les juifs dans le monde participent à la souveraineté ; ils sont citoyens des pays où ils vivent Nous devons changer nos réflexes, nos comportements. Jen suis arrivé à me dire que lantisémitisme nétait pas mon problème. Mon problème cest que, citoyen dun pays démocratique, je suis en droit dexiger de ce gouvernement quil protège tous les éléments de sa population contre les actes dagression. Il ny a pas de mouvement antisémite qui ne soit en même temps quelque chose de plus vaste et qui touche à la liberté et à la démocratie. Nous, juifs, devons faire leffort sur nous-mêmes de comprendre que nous ne sommes plus les victimes, que nous ne sommes plus la minorité. Nous faisons partie de la majorité des citoyens. Cest un problème dordre public.
Israël doit aussi accepter en tant que démocratie de jouer le jeu des
nations et cesser de se servir de lantisémitisme pour répondre aux attaques dont
il fait lobjet. Tout pays a une politique et tout pays est soumis à la critique ou
à lapprobation des autres pays. Israël doit se situer dans ce jeu.
Cependant il est vrai que les médias parlent plus de ce qui se passe entre Israéliens et
Palestiniens que de ce qui se passe en Algérie, en Tchétchénie, etc.
A la Commission des droits de lhomme à Genève, se passe un spectacle pitoyable,
dont vous devriez parler dans votre revue. On voit des pays dans lesquels les droits de
lhomme nexistent pas et qui passent leur temps à voter des résolutions
contre Israël. Cela génère des réactions négatives chez les Israéliens.
En tant que juif, je me dis quil faut que nous passions outre à cela. Si nous
voulons y mettre fin, allons au-delà. Soyons les vainqueurs. Surmontons nos réflexes
parce que ça amènera peut-être les gens à abandonner ces choses-là. Quand on aura
été capables pendant un certain temps de ne pas réagir aux actes antisémites autrement
quen réclamant de la république quelle fasse régner lordre, à un
moment donné, nous vaincrons ces vieux réflexes. Il faut essayer de changer le jeu.
Comme les autres nont pas lair de vouloir changer, cest à nous de le
faire.
- Je vous donne tout à fait raison. Je pense que le repli identitaire est contre-productif...
Attention, pour moi, cest fondamental dêtre juif mais cest culturel, intérieur. Et par ailleurs nous devons être pleinement citoyens.
- Sur lantisémitisme, je nai pas le sentiment que vous soyez entendu par la communauté juive ici et ce nest pas non plus la position du gouvernement israélien qui a incité les juifs français à venir sinstaller en Israël.
Cest un vieux réflexe. Il y a lidée sioniste selon laquelle lexil est mortel, doù lidée de la création dIsraël. Mais le sionisme na pas réussi à rassembler tous les juifs en Israël. Cela reste de lidéologie. Les idéologies, au fur et à mesure quelles perdent de leur réalité, deviennent encore plus importantes en tant quidéologies. Nous, juifs, sommes très fortement dominés par lémotion.
- Pourriez-vous définir ce que vous entendez par léthique juive ?
Dans mon livre Libérez la Torah, je parle du devoir de
questionnement permanent qui me semble être lun des éléments fondamentaux de
lenseignement de la Torah. La Torah est faite dhistoires et puis, de temps en
temps, enseignements. Il y a les sept commandements, par exemple : «Tu établiras des
tribunaux». Ce qui est fondamental figure à mon sens dans le récit de la visite des
trois anges à Abraham. Il les accueille avec un repas pas du tout casher... Ils
vont aller détruire Sodome et Gomorrhe. Dieu se dit : «Je ne peux pas cacher à Abraham
ce qui va se passer parce que je sais quil va enseigner à ses fils et aux fils de
ses fils la justice et la règle et quil sera une lumière pour les nations».
Cest une première «feuille de route». Nous sommes porteurs de lidée que
les deux valeurs fondamentales sont la recherche dune réglementation qui établisse
les limites dans lesquelles la société peut se développer et lidée dune
justice, cest-à-dire dune sensibilité qui permette à la règle de
sappliquer aux hommes sans que, par son automatisme, elle crée des dégâts. Il
suffit dassister aux procès dans un tribunal correctionnel pour sapercevoir
que lapplication rigoureuse, mécanique de la règle ne crée pas forcément
lharmonie sociale qui est nécessaire au développement dune société. Il y a
là une recherche de la règle qui protège et le souci de la justice, et les deux doivent
fonctionner ensemble.
Le shabbat pour moi est important. «Pendant six jours tu travailleras et le septième
jour tu te reposeras». On trouve dans ce commandement la dignité du travail et la
dignité de la liberté. Sajoute à cela lannée sabbatique. Ce que je
souhaite cest que ces textes soient relus et que ces questionnements soient repris
par les juifs. Cest notre force et cela justifie pleinement de vouloir rester juifs.
- Quelle est votre définition du sionisme ?
Jai donné dans ma vie deux définitions du sionisme : la première cest le juif qui sembarque sur un bateau et qui part pour aller sinstaller en Israël. Il est sioniste entre le moment où il quitte le pays où il a vécu jusquau moment où il arrive en Israël et où il devient citoyen israélien. Le sioniste est quelquun qui a décidé que sa vie sera dorénavant en Israël. Deuxième définition personnelle : sur ma terrasse à Jérusalem, je suis en face du mont Sion, et je dis quêtre sioniste cest être assis là en face du mont Sion...Mais ma terrasse est très petite.
Propos recueillis par Jean-Paul Chagnollaud et Régine Dhoquois-Cohen lors d'un entretien avec Théo Klein en juilllet 2002