Lambition hégémonique de George
W. Bush
sur le Moyen-Orient
Ann M. Lesch
Le 24 juin 2002, le président des Etats-Unis, George W. Bush, donna carte blanche au Premier ministre israélien Ariel Sharon afin décraser toute résistance palestinienne en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, en utilisant pour ce faire toute la puissance de la machine de guerre israélienne contre la société palestinienne et ses infrastructures politiques. Bien sûr, Bush na pas présenté les choses de manière aussi explicite, mais tel fut pourtant le résultat de son appel, étrangement formulé, à «réformer la sécurité, les institutions politiques et économiques palestiniennes». Implicitement, ce feu vert peut également être interprété comme un aveu d'échec à peser sur le gouvernement israélien pour quil freine laction de ses soldats et de ses colons, et pour quil se retire «immédiatement» des zones de Cisjordanie accordées à lAutorité palestinienne par les accords dOslo.
Dans son discours du 4 avril 2002, Bush avait exhorté Israël à cesser
ses incursions, mais cet apparent revirement faisait alors partie intégrante du plan
Mitchell, dévoilé en mai 2001. Dès lors, Israël était prévenu quaprès la
réforme des forces de sécurité, des finances et des institutions politiques
palestiniennes, et dès que «lon ferait des progrès significatifs vers la paix,
les forces israéliennes devraient se retirer et les implantations cesser». Dans une
telle perspective, Israël ne devait donc agir quune fois la maison palestinienne
profondément réformée, ce qui lui laissait une marge de manuvre suffisante pour
continuer à saper le mouvement national palestinien. Le fait denfermer toutes les
villes et tous les villages dans un blocus quasiment infranchissable a pour but de
détruire le tissu social tandis que limposition de couvre-feu permanent durant
plusieurs semaines consécutives contribue à briser le moral de la population pour
obtenir sa soumission.
Par le passé, dautres présidents américains ont au moins recherché une position
de relatif équilibre, en maintenant des relations économiques et stratégiques
mutuellement profitables avec le monde arabe, tout en renforçant en sous-main leurs liens
militaires et politiques avec Israël. Bush lui-même, au début de son mandat, a
dailleurs ouvert les portes de la Maison Blanche aux leaders dArabie Saoudite,
dEgypte et de Jordanie, qui tentaient de trouver, dans lurgence, des moyens
pour contenir la violence du conflit israélo-palestinien et de réactiver la diplomatie.
Lors de son allocution du 4 avril, Bush a salué linitiative de paix saoudienne qui
avait déjà reçu, fin mars, le soutien de la totalité des membres de la Ligue des Etats
arabes. Mais cet équilibre précaire a disparu dès le mois de juin, lorsque le
président interpella ces mêmes gouvernements arabes, comme sils étaient des
régimes hostiles, en les sommant de mettre «un terme aux incitations à la violence de
leur médias officiels, de dénoncer publiquement les attaques suicides, de cesser de
financer, déquiper et de recruter des groupes terroristes».
Les mots utilisés par George Bush ont marqué le triomphe de la vision stratégique de
Sharon, très complémentaire de lambition hégémonique développée par les plus
proches conseillers du président américain. Une fois combinée avec la formule simpliste
«Avec nous ou contre nous» dont George W. Bush a fait sa devise dans la lutte contre le
terrorisme, cette perception risque de déstabiliser les relations entre les Etats-Unis et
le Moyen-Orient, mais aussi avec dautres Etats ailleurs dans le monde. Quelles sont
alors les clés de cette double perception ?
La stratégie de Sharon
La carrière de Sharon sest construite dans le combat contre les
Palestiniens, avec notamment les raids lancés par son Unité 101 sur les villages de
Cisjordanie dans les années 50 et son invasion massive du Sud-Liban en 1982. Son
incapacité, cet été-là, à détruire lOrganisation de libération de la
Palestine (olp), à tuer son chef Yasser Arafat et à écraser le mouvement nationaliste
dans les territoires occupés, lui est toujours resté sur le cur. De plus, il a
été profondément irrité par la résurrection politique dArafat qui, tel le
phénix renaissant de ses cendres, a été en mesure de revenir en 1994 en Cisjordanie et
à Gaza, en tant que président de lAutorité palestinienne (ap). Fidèle à
lui-même, il a aussitôt dénonçé les accords dOslo et, au cours de la seule
négociation directe quil ait eue, dans le gouvernement Netanyahu, avec Arafat, en
1998 à Wye Plantation, il refusa de lui serrer la main.
Dès cette période, Sharon a été déterminé à maintenir le contrôle israélien sur
60% du territoire et sur la totalité des ressources aquifères de Cisjordanie, pour
sassurer que lap ne pourrait jamais devenir le gouvernement dun Etat
viable et indépendant. Dans ce but, il a soutenu laccroissement du nombre de colons
dans les territoires occupés, la confiscation de terres afin de construire des routes de
contournement qui séparent les villages palestiniens les uns des autres et la
multiplication des bouclages qui divisent la Cisjordanie et la bande de Gaza en enclaves
isolées. Ces mesures ont tellement perturbé le commerce que le niveau de
léconomie palestinienne a chuté de 25% entre 1993 et 1998. Alors même que
lexaspération des Palestiniens à subir cette volonté délibérée de détruire
leur rêve dindépendance était à son comble, Sharon et quelques autres leaders
politiques nont cessé de penser aux moyens dannuler les Accords dOslo
et de rétablir la domination dIsraël sur tout le territoire situé à louest
du Jourdain.
Dès quil devint Premier ministre en mars 2001, il exposa sa vision à long terme
selon laquelle Israël névacuerait aucune colonie juive, même pas la plus isolée,
car ces implantations «protègent le berceau du peuple juif et procurent une profondeur
stratégique qui est vitale à notre existence»(1). Israël
contrôlerait donc de manière permanente de larges zones de sécurité sur la partie
ouest de la Cisjordanie et le long du Jourdain, ainsi que les routes permettant de relier
ces zones entre elles, les ressources en eau de Cisjordanie et la totalité de Jérusalem.
Les expropriations foncières et le développement de nouvelles colonies continueraient,
conformément à son credo : «Nous avons un droit sur cette terre». En retour, Israël
signerait un traité de non-agression qui permettrait aux Palestiniens détablir un
Etat dépourvu de toute continuité territoriale sur 42% de la Cisjordanie actuelle. Avec
limmigration espérée dun million de juifs dici 2020 et le déclin de
lindustrie pétrolière arabe, «le monde arabe aura moins de facilité à frapper
Israël quil nen a aujourdhui et Israël restera par conséquent en
sécurité, dominant de facto les zones peuplées par les Palestiniens».
Cette vision soppose totalement à la promesse qui sous-tendait les accords
dOslo selon laquelle Israéliens et Palestiniens se désengageraient graduellement
du conflit pour enfin vivre côte-à-côte dans des Etats séparés. Elle soppose
également au plan Mitchell, qui impliquait quun cessez-le-feu serait suivi par des
mesures de confiances mutuelles puis par des négociations de paix. Lune de ces
mesures de confiances étant pour Israël de geler les implantations, Sharon réagit
vivement en prétendant quelles constituaient un point relevant des négociations
finales et quil ne pouvait donc pas en être discuté avant(2).
Par contre la vision de Sharon est tout à fait en phase avec celle partagée par le
vice-président Dick Cheney, le secrétaire à la Défense Donald H. Rumsfeld et la
conseillère à la Sécurité nationale Condoleeza Rice. Elle est également en accord
avec les perspectives de George W. Bush sur les besoins israéliennes en matière de
sécurité, probablement issues de lentretien quil a eu avec Ariel Sharon lors
de leur tour en hélicoptère au-dessus de la Cisjordanie en 1998 et confortées depuis
par sa nouvelle croisade contre le terrorisme global.
Lhégémonie des Etats-Unis
Cette perception globale est basée sur une approche à la fois
isolationniste et triomphaliste du nouvel ordre international issu de la guerre froide.
Contrairement à son père qui prêchait lavènement dun nouvel Ordre mondial
après la fin de la guerre du Golfe en 1991, George W. Bush a cherché à soustraire les
Etats-Unis à leurs engagements internationaux et aux contraintes liées aux lois
internationales. Son gouvernement a retiré la signature américaine du traité de Kyoto
sur lenvironnement et de celui sur la cour pénale internationale, dénoncé le
traité abm (Anti Balistic Missile) de 1972 signé avec la Russie et a menaçé de retirer
ses forces de maintien de la paix des Balkans ; la domination sans partage de son
économie et la puissance sans rivale de ses forces armées devant, selon lui, permettre
aux Etats-Unis de mener leur politique étrangère dans un «splendide» isolement.
Les attaques contre le Pentagone et le World Trade Center du 11 septembre 2001 ont changé
lorientation de cette politique étrangère, sans pour autant modifier ses
prétentions unilatérales. Brutalement, les gouvernements étrangers ont été sommés
dêtre «pour ou contre nous» dans une guerre totale contre le terrorisme. Extirper
la terreur et pointer le doigt sur les Etats qui soutiennent ces actions sont devenus les
thèmes centraux de la politique de Bush. La destruction rapide du gouvernement taliban a
légitimé cette approche et a encouragé Washington à frapper dautres cibles.
Même si dautres situations ne correspondaient pas exactement à sa représentation
manichéenne du monde, George W. Bush, les a présenté comme faisant partie intégrante
de la lutte contre le terrorisme. Il dénonça ainsi «laxe du mal» qui englobait
la Corée du Nord, lIran et lIrak, en redéfinissant par là même la notion
de terrorisme pour y inclure la production darmes de destruction massive (adm). Des
luttes de libération nationale ayant recours à la violence, ainsi que des soulèvements
contre des injustices sociales et politiques furent également appréhendées comme des
forces de terreur, ce qui a eu pour conséquence politique de les rendre illégitimes et
contraires à la démocratie et à la liberté. Au lieu de se retirer de ce monde hostile,
les Etats-Unis, en tant quunique superpuissance, entendent donc se battre au nom des
valeurs civilisées même sils doivent le faire seuls.
Cette approche interventionniste a parfaitement satisfait Dick Cheney et Donald Rumsfeld
qui avaient déjà conçu leur doctrine autour du concept de préemption :
cest-à-dire sur le droit de prendre des mesures préventives avant même que
lennemi nattaque. Au nom de cette conception stratégique, ils se sont
opposés aux efforts du secrétaire dEtat Colin Powell qui, à linverse,
cherche à construire des coalitions diplomatiques, à coopérer avec les Nations Unies et
à trouver des solutions politiques pour contenir la Corée du Nord, lIran et
lIrak.
Cheney et Rumsfeld se sont particulièrement focalisés sur lIrak, leur Némésis
vieille de dix ans. Incapables de trouver un lien entre le président Saddam Hussein et
les attaques du 11 septembre, ils se sont concentrés sur la menace stratégique à long
terme que pourrait représenter Bagdad. En janvier, G.W. Bush a donc autorisé la cia à
préparer des opérations tendant à lélimination du leader irakien. Peu de temps
après, Dick Cheney partait en tournée au Moyen-Orient, pour essayer (sans beaucoup de
succès) de rallier la Turquie et certains gouvernements arabes à la perspective
dune offensive militaire contre lIrak qui renverserait le régime de Saddam
Hussein. La cia suscita des rencontres avec les chefs des oppositions arabes et kurdes en
sinspirant de ce qui avait été fait avec les forces de guérilla de
lAlliance du Nord et des combattants pachtounes dAfghanistan. Dans leur
esprit, un nouveau gouvernement irakien pourrait transformer léquilibre
stratégique de la région ; allié aux Etats-Unis, il contiendrait la Syrie et
lIran pro-terroristes et réduirait la dépendance américaine vis-à-vis du
pétrole saoudien(3). Lun de ces scénarios mettait laccent
sur un fédéralisme démocratique, répondant ainsi aux revendications autonomistes
kurdes tandis quun autre envisageait un gouvernement militaire dirigé par des
officiers sunnites.
Létat-major des forces américaines a développé un plan détaillé
dinvasion militaire comprenant lintervention de 250 000 hommes qui
attaqueraient lIrak simultanément par le nord, le sud et louest.
Lemploi darmes nucléaires était même envisagé contre les bunkers afin
déradiquer les armes de desctruction massives. Bush fut mis au courant des grandes
lignes de ce plan le 19 juin, moins dune semaine avant quil ne menace Arafat.
Le rôle régional dIsraël
Israël a joué un grand rôle dans lélaboration puis le
renforcement de cette vision du monde. En effet, la doctrine de la préemption fut
centrale dans la stratégie dIsraël au cours des années 50 et 60. Elle fut même
la raison dêtre des guerres lancées en 1956 et 1967 et de linvasion du Liban
en 1978 et 1982. Ariel Sharon a dailleurs conçut ses attaques contre lap
moins comme une réponse au terrorisme que comme un moyen dempêcher la formation
dun Etat palestinien hostile. Il a donc encouragé les Etats-Unis à appliquer cette
doctrine au reste du Moyen-Orient, particulièrement durant sa rencontre avec G.W. Bush le
7 février, à la veille du voyage de Dick Cheney dans la région.
Une attaque contre lIrak pourrait combler Sharon à plus dun titre. Sous
couvert dune guerre généralisée à lest dIsraël, il pourrait
terminer de réoccuper la Cisjordanie et la bande de Gaza, exerçant de ce fait une
pression stratégique sur le Liban et la Syrie. Que lIrak lance des missiles sur
Israël et il entrerait alors directement dans le conflit tout en expulsant un nombre
significatif de Palestiniens vers la Jordanie. Une fois que les troupes américaines
auraient pris le contrôle de lIrak, Israël pourrait alors aider les Etats-Unis
dans la mise en place de leur hégémonie sur la partie occidentale du Moyen-Orient. Les
Etats-Unis ne se contenteraient peut-être pas de lIrak, mais pourraient aussi
sintéresser à la Syrie et aux monarchies du Golfe désormais affaiblies. Dans
cette nouvelle configutation, où laxe stratégique israélo-américain serait
devenu central dans la capacité américaine à dominer le monde arabe, Washington
nexercerait aucune pression sur Israël pour que celui-ci se retire des territoires
occupés. Dès lors les relations israélo-palestiniennes seraient gelée.
Cest dans cette perspective que Sharon sest promptement aligné sur Washington
dans la guerre contre le terrorisme lancée après le 11 septembre. Immédiatement il
désigna Arafat comme «notre Ben Laden», ajoutant quIsraël supportait depuis 120
ans le terrorisme arabe dont Arafat nétait que le dernier avatar et accusa
Washington de transiger avec les Etats arabes afin de gagner leur soutien dans la
coalition anti-terroriste(4). Alors que Sharon resserrait son étau sur
la Cisjordanie et lançait de violentes incursions dans la bande de Gaza, déclenchant
ainsi des réactions de plus en plus désespérées chez les Palestiniens, il réussit à
convaincre Washington que les attaques terroristes menées contre les Etats-Unis et contre
Israël étaient de même nature. Un responsable américain déclara, par exemple, que les
deux types dattaques suicides étaient pareillement «ennemies de lidée même
dHumanité»(5).
Alors que les combats en Afghanistan touchaient à leur fin et que les Américains avaient
de moins en moins besoin de soutien diplomatique, G.W. Bush rencontra Ariel Sharon à
Washington le 3 décembre 2001. Cest probablement à cette occasion que Sharon a
reçu le feu vert pour attaquer Arafat(6). En tout cas, dès le
lendemain, il fit tirer sur son hélicoptère et plaça le président palestinien en
résidence surveillée à Ramallah. Washington ignora la déclaration dArafat
instaurant un cessez-le feu le 16 décembre 2001 et refusa de condamner Israël pour avoir
violé le même cessez-le-feu le 14 janvier 2002 lorsque lun des leaders du Fatah
fut assassiné par Tsahal. La personnalisation du conflit atteignit son paroxysme lorsque
les officiels américains blâmèrent directement Arafat pour les actes de terreur commis
par les Brigades des martyrs dAl-Aqsa, proches du Fatah, et lui exprimèrent leur
colère après quil eut ouvertement menti quant à son implication dans la
contrebande darmes avec lIran découverte après larraisonnement du
navire Karine A(7). De fait, lincapacité dArafat à
maîtriser les attaques suicides a fait le jeu de Sharon et a nourri la frustration
américaine à son encontre. Au cours du printemps, G.W. Bush exprima son irritation
grandissante. Ce qui à propos dArafat nétait en janvier que «déception»
devint en avril «une nécessité de résultats», puis limpression quArafat
avait «trahi» son peuple et que, finalement, Israël avait le droit de se défendre
contre le terrorisme en réoccupant temporairement des zones de Cisjordanie. Dès la fin
juin, il appela de ses vux la naissance dune «direction palestinienne
nouvelle et différente» et déclara que si les Palestiniens réélisaient Arafat,
Washington ne leur procureraient plus aucune aide financière et ne pourrait en aucun cas
considérer ce gouvernement comme un partenaire crédible pour des négociations(8).
La réforme politique palestinienne
Quel pouvait être le lien entre la vision israélo-américaine concernant
le Moyen-Orient et la volonté de Bush de voir se réformer les institutions
palestiniennes ? Par ailleurs, comment la destitution du seul leader élu du monde arabe
pouvait promouvoir lidée de démocratie ? Etait-ce le processus de démocratisation
qui pour Washington était le véritable enjeu ou bien, au contraire, la gestation
dun nouveau rapport de forces ?
Les Palestiniens avaient depuis longtemps cherché à réformer leurs institutions
financières et politiques et à infléchir la domination sans partage dArafat. Peu
de temps après les élections présidentielles et législatives de janvier 1996, des
critiques se faisaient entendre contre Arafat, laccusant de gonfler une bureaucratie
déjà pléthorique, de créer de multiples services de sécurité indépendants,
détablir des tribunaux dexception et enfin de tolérer une importante
corruption chez ses amis politiques. Le conseil législatif rédigea même un rapport
détaillé sur la corruption quArafat choisit dignorer. De surcroît, la
colère qui alimenta les troubles de la fin 2000 était en partie motivée par les
décisions arbitraires du président palestinien et léchec de lap à
améliorer la situation socio-économique de la population.
Les Palestiniens savent bien que jusque-là Washington ne sétait jamais élevé
contre les violations de la loi perpétrées par Arafat. Lancien vice-président
Albert Gore a même été jusquà féliciter les tribunaux dexception pour la
rapidité de leurs décisions contre des membres du Hamas. Quant à lancien Premier
ministre israélien, feu Itzhak Rabin, il avait déclaré à Washington que la gestion des
menaces terroristes devait être une priorité pour lap et que, dans cette
perspective, si Arafat dirigeait de manière démocratique, il naurait pas le
pouvoir de mettre un terme aux violences exercées contre les Israéliens(9).
En apparence, lappel de Bush à unifier les services de sécurité, à créer un
système financier transparent et à tenir de nouvelles élections, pouvait sembler
raisonnable. Les échéances présidentielles et législatives étaient déjà dépassées
et Arafat avait évité jusque-là dorganiser des élections municipales et
régionales. A la mi-juin, il signa finalement la réforme constitutionnelle et
judiciaire, modifia la composition du gouvernement, plaça les forces de sécurité sous
un seul commandement, nomma une personnetrès respectée au ministère des Finances et
annonça la tenue de nouvelles élections pour 2003. Il eût été logique pour Washington
de construire sur ces bases, même si elles nétaient, surtout de la part
dArafat, quune forme de manuvre permettant déchapper aux
pressions internes aussi bien quexternes.
Au même moment, les officiels israéliens déclaraient que la démocratie était un
pré-requis indispensable à la paix, leur vision de la démocratie supposant bien entendu
une éviction de lap et la création dun régime conforme à leurs intérêts(10). Or, en définitive, cest cette vision israélienne que Bush a
choisi de soutenir. Alors que les Etats-Unis déclaraient vouloir des leaders libres de
tout lien avec le terrorisme et la corruption et capables de préparer les Palestiniens à
la création dun Etat(11), ils imposaient de sévères conditions
quant aux choix que les Palestiniens étaient susceptibles de faire. Le 24 juin, Bush
affirma que les nouveaux responsables devraient être exempts de «toute compromission
avec le terrorisme» (une phrase qui pour les Américains pourrait exclure, de fait, toute
personne affiliée au Fatah, au Hamas, au Jihad islamique et au fplp) et devraient
accepter un contrôle international sur les réformes en matière de finance et de
sécurité. En dautres termes, il sagit dun protectorat virtuel
israélo-américain qui planifierait et organiserait les réformes avant la tenue des
élections. Sharon sétait dailleurs déjà prononcé en indiquant comment les
forces de sécurité devraient être restructurées et en évoquant de possibles réformes
économiques(12).
Le gouvernement israélien essaya immédiatement de mettre en uvre les conditions de
ce protectorat en envahissant de nouveau toutes les villes de Cisjordanie pour une
période indéterminée, détruisant les appareils administratifs et les postes de police,
écartant les leaders politiques de Jérusalem-Est et exerçant une pression sur les
maires afin quils acceptent le diktat israélien(13). Des
barrages routiers hermétiques furent installés dans le but de paralyser totalement
léconomie palestinienne. Ainsi, alors que Colin Powell continuait dévoquer
la nécessité pour les forces israéliennes de «relâcher leur étreinte» afin que
léconomie palestinienne puisse repartir, la population se déplacer et se réunir
et de nouveaux responsables émerger(14), les actions menées par
Israël cherchaient au contraire à rendre toutes ces étapes impossibles.
Il est clair désormais que lapproche israélo-américaine na pour seul
objectif que de soumettre les Palestiniens. Eyad Sarraj, un médecin palestinien,
respecté et activiste des droits de lHomme, a bien exprimé les sentiments du plus
grand nombre en affirmant quappeler à léviction dArafat provoquerait,
au contraire, «une réaction de défi de la part de la population palestinienne, déjà
exaspérée par le soutien inconditionnel des Américains à Israël»(15).
Par ailleurs, des élections aux résultats prédéterminés, tenues sous la menace des
armes israéliennes, ne pourront jamais aboutir à la formation dun gouvernement
vraiment démocratique et légitime.
En définitive ladministration Bush, avec son obsession simpliste du terrorisme et
son désir de redessiner la carte politique de la région, a légitimé la vision
hégémonique de Sharon au lieu de chercher à régler le problème de loccupation
militaire, vieille de 35 ans, et de permettre aux Palestiniens de créer un Etat
indépendant et démocratique.
Ann M. Lesch est professeur de Sciences Politiques à lUniversité Villanova de Pennsylvanie.
Notes :
1. Interview parue dans HaAretz le 12 avril 2001 ; Journal
of Palestine studies, XXX-4 (été 2001), 157-160.
2. Ibid, 162.
3. The New York Times, 5 juillet 2002 ; Michael Jansen, Jordan Times, 20 juin 2002.
Lancien membre du Conseil National de Sécurité Kenneth M. Pollack encourage une
invasion massive de lIrak, cf. «Next stop Bagdad ?», Affaires Etrangères, 81 : 2
(mars-avril 2002), pp.34-47.
4. NYT, du 14 septembre 2001 et discours du 16 septembre et du 4 octobre 2001 cités dans
JPS, XXXI : 2 (hiver 2002), 150 et 152.
5. Discours du sous-secrétaire à la Défense Douglas Feith à la
convention aipac du 26 avril 2002 (www.whitehouse.gov).
6. Lev Grinberg, magazine CounterPunch, 8 juillet 2002.
7. Les 27 et 28 janvier 2002, le vice-président Cheney affirma que la lettre
dArafat au président Bush dans laquelle il déclarait navoir aucune
connaissance du «Karine A» et de ses 50 tonnes déquipement militaire
nétait pas crédible. Cheney insista sur le fait quArafat «avait été un
terroriste dans le passé». (www.whitehouse.gov).
8. NYT, 27 juin 2002 ; The Economist, 1er juillet 2002.
9. Commentaire tenu par lancien négociateur Denis Ross lors dun séminaire
sur les réformes politiques palestiniennes au Washington Institute for Near East policy,
cité par George S. Hishmeh, Gulf News (Abu Dhabi), 5 juillet 2002.
10. Le vice-ministre Natan Sharansky, par exemple, insista auprès des
USA afin quils destituent les dictateurs de la région (Arafat, Hussein et la
famille royale saoudienne) et quils fassent de la démocratie un pré-requis aux
négociations de paix. Ses arguments furent repris par Cheney, le vice-secrétaire à la
Défense Paul Wolfowitz et le conseiller du Pentagone Richard Perle, à la conférence du
Colorado, un mois avant le discours de Bush (msnbc, 08 juillet 2002).
11. Allocution quotidienne du porte-parole du Département dEtat Richard Boucher, le
8 juillet 2002 (www.statedepartment.gov).
12. Bush déclara le 9 mai 2002 que Sharon et lui-même avaient discuté le 7 mai,
établissant ainsi «une structure de commandement unique responsable de
larrestation des terroristes» et de la manière dont les institutions devraient
permettre au potentiel Etat palestinien dêtre un voisin pacifique pour Israël. La
Jewish Telegraph Agency rapporta le 1er juillet 2002 que Sharon et Condoleeza Rice
sétaient entretenus au sujet des pensions à verser aux membres des forces de
sécurité palestiniennes démissionnaires lorsque celles-ci verraient leur nombre
diminuer.
13. Par exemple, le gouvernement israélien ferma le bureau de Sari
Nusseibeh à Jérusalem-Est peu de temps après que celui-ci (représentant de lolp
à Jérusalem) eut rédigé un appel signé par des intellectuels palestiniens pour
larrêt des attaques suicides et pendant quil sentretenait avec des
Israéliens en Grèce afin de reprendre les négociations de paix. Au début juillet,
Israël imposa un couvre-feu permanent durant 5 jours à Betlehem, Beit Jala, Beit Sahour,
dans le but de contraindre les maires de ces trois villes à coopérer avec larmée
israélienne. En dépit des pressions exercées, ceux-ci refusèrent de rencontrer les
Israéliens ou daccéder à leurs demandes.
14. Colin Powell sur CNN, le 2 juillet 2002 (www.statedepartment.gov).
15. Washington Post du 30 juin 2002.