Confluences Méditerranée                                   N°48                  HIver 2003-2004

 

La paralysie de la justice
 

Entretien avec Dominique Brault

Le Syndicat de la Magistrature, né en juin 1968, est historiquement le premier syndicat de magistrats à s’être constitué en France. Il recueille autour de 30% des voix aux élections professionnelles. Résolument positionné à gauche, le Syndicat de la Magistrature (sm) considère la défense des libertés démocratiques comme l’un des axes principaux de son activité syndicale. Le sm milite en faveur d’une plus grande justice sociale à l’échelle française eu européenne. Au cours de ces dernières années, il s’est associé, s’est engagé aux côtés d’autres organisations dans divers combats : contre la double peine, en faveur de la régularisation de sans-papiers. Il a été également partie prenante de plusieurs manifestations nationales ou internationales. Il s’est opposé récemment à la réforme du régime des retraites et a participé au Forum social européen… Depuis quelques années le sm s’est donné comme priorité la lutte contre ce qu’il considère comme «la montée de l’idéologie sécuritaire» et la théorie de la «tolérance zéro», visant selon son analyse à pénaliser la misère. Aussi l’intervention du sm s’est focalisée surtout sur la critique des nouvelles lois sur la sécurité intérieure, l’immigration, la criminalité organisée et l’asile. Confluences a rencontré le secrétaire général du Syndicat de la Magistrature Dominique Brault et l’a interrogé sur les discriminations dans son champ d’intervention.


- Confluences Méditerranée
: Le Syndicat de la Magistrature a été récemment auditionné par le médiateur de la République, Bernard Stasi, au sujet des discriminations. Pouvez-vous nous éclairer sur le contexte ?

- Dominique Brault : Effectivement, notre syndicat a été auditionné sur la justice par le médiateur Bernard Stasi missionné par le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, l’objectif étant d’instaurer une réflexion en vue de la création d’une haute autorité pour combattre les discriminations. Il ne s’agit pas de la première initiative gouvernementale. Le gouvernement de Lionel Jospin avait également tenté de susciter le même débat et la ministre de l’Emploi et de la Solidarité Martine Aubry avait à l’époque chargé de la même mission que Bernard Stasi Jean-Michel Belorgey. Dans notre audition, nous avons surtout souligné l’échec de l’institution judiciaire en matière de répression des discriminations, aussi bien celles régies par le Code du travail que par le Code pénal. A titre d’exemple, et en matière de droit du travail, nous enregistrons chaque année moins de 40 condamnations prononcées par les tribunaux, sanctionnant des discriminations dans le monde du travail, un chiffre très en-deçà de la réalité des discriminations dans ce domaine.
Quant à la quantification de l’incrimination et des condamnations sur la base d’un article général du Code pénal, il n’existe même pas de statistiques différenciées en la matière. Aussi le point de départ du rapport du Syndicat de la Magistrature était-il de dresser un constat sur l’incapacité de l’institution judiciaire à atténuer les discriminations, à réguler une fracture sociale qui les alimente dans la vie courante. Dès lors s’imposait la création d’une nouvelle institution, permettant de compléter et d’élargir la réflexion des pouvoirs publics sur les discriminations, afin d’arriver à instaurer une structure plus opérante. Notre syndicat a défendu la nécessité de créer une autorité administrative qui comble le déficit de l’autorité judiciaire.

 

- Pouvez-vous nous expliquer pourquoi l’institution judiciaire est inopérante en matière de discriminations ?

Je crois qu’il existe deux raisons qui expliquent cet état des choses. Il y a d’abord le fait que le concept juridique est difficilement maniable ; ainsi peu de magistrats utilisent les articles soit du Code pénal, soit du Code du travail qui sanctionnent les discriminations. La deuxième raison renvoie à la nature même de cette institution. L’institution judiciaire est pénétrée par un certain nombre d’idéologies très conservatrices. Or ces articles sur les discriminations dans le Code pénal et dans le Code du travail sont des articles d’un maniement éminemment politique et supposent par conséquent un certain positionnement politique. A titre d’exemple, un substitut en matière économique et financière, appelé à intervenir dans un domaine touchant au droit du travail, va privilégier d’autres infractions à définition plus objective et plus neutre que celles-ci (par exemple la non- déclaration d’embauche). Il va considérer que l’infraction caractérisée comme discriminatoire est politiquement et juridiquement difficile à manier et notamment dans le recueil et l’appréciation des preuves. Aussi le choix de politique pénale établi aujourd’hui par la majeure partie des magistrats du parquet exclut-il le recours à la juridiction. Cette situation conduit de fait à une discrimination à rebours, par le fait même de la non-poursuite des infractions présumées.
Voilà donc pourquoi le Syndicat de la Magistrature constate l’échec d’une institution incapable de relayer et d’assumer le sous-tendu philosophique et idéologique de la loi, en raison de l’absence de volonté des magistrats de le faire.

 

- Qu’attendez-vous des pouvoirs politiques après l’audition ?

Le Syndicat de la Magistrature a souligné devant le médiateur le dysfonctionnement de l’institution judiciaire dans son rôle d’application de la loi. Ce dysfonctionnement est en soi une remise en cause d’un des mythes fondateurs de la République : l’égalité devant la loi. Je crois qu’il existe un consensus aujourd’hui quant à la nécessité de mettre sur pied une autorité indépendante. L’objectif recherché n’est pas de créer une nouvelle instance qui viendrait se substituer à l’institution judiciaire pour la phase de répression. Mais il s’agit de créer une structure intervenant dans la phase de constatation, d’enquête, de divulgation aux médias, de rapports, de propositions de textes ou d’améliorations des lois existantes. Un accord se dégage aujourd’hui des différentes auditions avec le médiateur de la République sur ce point. En second lieu, il s’agit aujourd’hui de réfléchir sur les modalités de mise en place de cette autorité. Notre syndicat pense qu’il faudrait une autorité élargie, et non pas réduite à une individualité plus ou moins indépendante. Nous sommes pour une instance collégiale à l’instar du Conseil économique et social, composée d’une dizaine de membres issus des milieux politiques, syndicaux et autres. Il est important également de promouvoir un mode de nomination de ses membres (élection ou désignation) garantissant la plus grande représentativité. Selon nous cette autorité administrative doit se constituer comme une instance de recours citoyen de dénonciation et de contestation des discriminations. En outre elle doit se doter d’un pouvoir lui permettant d’enquêter sur les discriminations là où elles sévissent.
- Si on observe la situation sur les dix dernières années, quelle est la tendance en matière de traitement judiciaire des discriminations ?

Malheureusement, il n’est pas possible de tirer la moindre conclusion sur cette question. Le chiffre judiciaire dont nous disposons – moins de 40 condamnations par an – n’est absolument pas symptomatique de quoi que ce soit et ne permet pas de saisir la moindre évolution en la matière. En tant que Syndicat de la Magistrature, nous avons été saisis de très peu de cas de discrimination. Nous sommes appelés, en revanche, pour de nombreux cas de coups et blessures ou de contrôles d’identité au faciès. Ainsi les cas de discriminations ne sont pas abordés en tant que tels mais surtout sous la forme d’interpellations policières ou de contrôles d’identité irréguliers.
Les personnes victimes de discriminations sont un peu culpabilisées comme le sont les victimes de viols. Une telle situation les renvoie à une non-intégration dans la société française. Porter plainte pour une discrimination, au-delà de la complication juridique, c’est quelque part assumer et avouer qu’on n’est pas intégré. Il existe incontestablement une sorte de réticence psychologique à porter plainte sur ce fondement. Par ailleurs, je pense que les victimes minorent beaucoup la portée des discriminations dont elles sont l’objet. Elles ne pensent pas qu’il existe des textes de loi qui sanctionnent les comportements discriminatoires. Certes, il existe des actions militantes en matière de contestation des discriminations (le testing par exemple dans les boîtes de nuit) mais il s’agit d’un épiphénomène par rapport aux discriminations qui s’opèrent dans les domaines du travail et du logement.
En revanche, les textes de loi se rapportant au harcèlement moral ou sexuel sont davantage utilisés et aboutissent en réalité à sanctionner des discriminations. Or porter plainte dans des cas de harcèlement met la victime en face des mêmes difficultés, à savoir la question des preuves. Mais incontestablement, il est beaucoup plus facile de porter plainte pour harcèlement moral ou sexuel que contre des pratiques discriminatoires.

 

- Est-ce que le Syndicat de la Magistrature mène des initiatives particulières avec d’autres associations en vue de changer cette situation ?

Le Syndicat de la Magistrature n’a pas entrepris une intervention spécifique sur cette thématique. En revanche nous menons un travail de réflexion et de contestation de ce qu’on appelle la pénalisation de la misère et de la pauvreté. Le silence qui entoure les discriminations est en quelque sorte le pendant de la pénalisation de la misère et de la pauvreté. Alors que sont appliquées des lois et des règles de droit pénal incriminant les prostituées, les étrangers, les mendiants et les jeunes dans les cités, ces mêmes populations vont être discriminées dans leur activité sociale ou professionnelle. Toutefois, leurs plaintes ne seront pas prises en compte. Le silence de l’institution judiciaire face aux discriminations dont sont victimes des populations «socialement incorrectes» fait écho à leur pénalisation systématique.

 

- Comment expliquez-vous l’accord qui s’est dégagé avec le médiateur de la République ?

Je crois que le pouvoir actuel a un discours très ambivalent. Nous sommes certes d’accord avec le discours du président J. Chirac sur la fracture sociale, et sur la nécessité de sa résorption. Mais nous constatons qu’il s’agit d’un simple discours. Car dans les faits, bien qu’il prétende vouloir résorber la fracture sociale en mettant en place un certain nombre de commissions ou d’autorités administratives, il n’est pas évident que le gouvernement ait la volonté politique d’aboutir. En outre, ce qui est en revanche frappant, c’est que le gouvernement actuel promeut des projets ou des propositions de lois qui sont des propositions discriminatoires.
Force est de constater qu’en réalité l’intervention du gouvernement actuel vise à séduire l’électorat traditionnel du Front National sur le terrain politique de ce dernier. Aussi les thèmes qui flattent cet électorat sont mis en avant, en matière de gestion des «étrangers» et des jeunes issus de l’immigration… Bien entendu la répression des comportements délictueux est le prétexte avancé en la matière. Nous pensons dès lors que la mise en place d’une haute autorité sur les discriminations constitue de la poudre aux yeux pour faire croire aux jeunes des banlieues qu’on se préoccupe de leurs problèmes…

 

- Quand vous évoquiez les lois discriminatoires, qu’est-ce que vous entendiez au juste ?

J’entends par loi discriminatoire la loi de sécurité intérieure adoptée le 18 mars 2003 (la loi dite Sarkozy) qui prévoit entre autres la pénalisation des jeunes dans les halls d’immeubles, des comportements attentatoires à l’hymne national ou au drapeau, qui criminalise la «mendicité agressive», qui punit le racolage passif… Une nouvelle loi remettant en cause le droit d’asile a été adoptée. Et la nouvelle loi sur l’immigration et la double peine prévoit l’augmentation des peines en matière d’immigration clandestine. Il y a aussi le texte sur la criminalité organisée (loi Perben) qui est en cours de discussion au Parlement et qui, dans un cadre de procédure pénale, vise à renforcer les pouvoirs des services de police pour rechercher un certain nombre d’infractions, et dans le package d’une infraction de bande organisée on voit apparaître en quelque sorte une focalisation sur la délinquance de banlieue et la délinquance urbaine d’une façon générale. Quand on analyse ces nouvelles dispositions, on s’aperçoit qu’il s’agit de lois qui discriminent à la fois par les procédures mises en place et par les infractions nouvelles qu’elles inventent, et qui visent certaines catégories qu’on cherche à attirer devant les tribunaux.
Car ce qu’il est prévu de criminaliser et de pénaliser ce sont les états de certaines personnes comme la mendicité, la prostitution ou le fait d’être étranger, ou le fait de vivre en banlieue, et non plus le comportement délictueux. L’enquête va ainsi chercher à établir si la personne est prostituée, si c’est un jeune qui est dans un hall d’escalier…
A Neuilly quand on habite une résidence ou une maison spacieuse permettant à chacun de s’isoler ou de recevoir qui l’on souhaite, on ne risque pas d’occuper le hall ; c’est une infraction qui peut difficilement être commise dans des milieux aisés, dans les quartiers riches. En revanche, en banlieue, quand on est dans de grandes barres d’immeubles, dans des appartements minuscules, le seul local où on peut se rencontrer c’est souvent la cage d’escalier ou le hall d’immeuble. Ainsi ces nouvelles infractions visent et sanctionnent un type particulier de la population et d’une façon complètement inégalitaire.
La discrimination dans le Code pénal, c’est la distinction opérée entre les personnes physiques en raison de leur origine, de leur sexe, de leur situation de famille, de leur état de santé, de leur handicap, de leurs mœurs, de leurs opinions politiques, de leurs activités syndicales, de leur appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminées.

 

- Comment le Syndicat de la Magistrature fait-il face à ces nouvelles lois que vous considérez comme discriminatoires ?

Nous avons en effet pris plusieurs initiatives contestant les nouvelles lois. A Lyon notre syndicat a soutenu une opération de parrainage aux fins d’obtenir des papiers pour des étrangers sans papiers. Le Syndicat de la Magistrature a aussi contesté devant le Parlement les différents projets de loi en rencontrant des députés et des sénateurs de divers groupes politiques et en faisant valoir que ces lois étaient extrêmement dangereuses en termes d’égalité devant la loi. Nous avons constaté une écoute intéressée des partis de gauche et une quasi-absence d’écoute des partis politiques de droite.
Le syndicat s’est également mobilisé en partenariat avec des associations ou des mouvements comme le mrap, la Ligue des droits de l’Homme, en lançant des appels contre le projet sur la criminalité organisée, contre la loi sur la sécurité intérieure, ainsi que toutes les lois discriminatoires que le gouvernement est en train de mettre en place.

 

- Votre syndicat a participé au Forum social européen de novembre 2003 à Saint-Denis. Quel sens avez-vous donné à cette participation ?

Ce qui est intéressant dans le Forum social européen, c’est la possibilité de rencontrer beaucoup de citoyens qui viennent discuter des perspectives de lois qui sont en train de se mettre en place dans un cadre français ou dans un cadre européen. Et on s’aperçoit qu’en réalité chaque nation fait face aux mêmes problèmes. Pour nous le fse a été une occasion de dire avec d’autres qu’à côté de la construction d’une Europe économique, l’Europe des marchés, il faudrait qu’il y ait une véritable construction de l’Europe des droits. Or une Europe des droits passe par la définition d’une nouvelle génération des droits de l’Homme intégrant le droit au logement ainsi que d’autres droits sociaux. Aujourd’hui on s’oriente en matière de constitution européenne vers une constitution fédérale. Or ce qui est extrêmement choquant, c’est que l’Europe des droits ou des libertés ne se construit pas, puisqu’il n’est pas prévu l’émergence d’un pouvoir judiciaire spécifique et indépendant, et notamment d’adopter une juridiction européenne visant à préserver les droits des citoyens. En revanche, la construction de l’Europe policière avance.
Ce que le Syndicat de la Magistrature voudrait faire comprendre, c’est que l’Europe fédérale ne peut pas se construire sans les citoyens et sans une nouvelle charte des droits des citoyens et une nouvelle convention des droits de l’Homme.
Notre espoir, au Syndicat de la Magistrature, serait d’arriver à impliquer et mobiliser plusieurs partis politiques et associations en faveur d’une telle construction. Et le fse était à mon avis un bon tremplin pour avoir ce type d’écho et de mobilisation.

Propos recueillis par Olfa Lamloum

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