Confluences Méditerranée                                   N°48                  HIver 2003-2004

 

La surdiscrimination des Roms en Europe
 

Jean-Pierre Dacheux

La surdiscrimination des Tsiganes en Europe est politique avant d’être économique et socio culturelle. Surdiscrimination citoyenne, surdiscrimination européenne, mais peut-être pas surdiscrimination pérenne ? Ce peuple à qui rien, vraiment rien, n’a été épargné, continue, à notre grand étonnement, à participer à notre histoire.

Unis, par-delà leurs différences et leurs divergences, les Tsiganes d’Europe constituent un peuple éparpillé, sans territoire, et sans pouvoir autre que celui d’être ce qu’il est : inassimilable, irréductible et présent. Leur poids démographique (dix à douze millions), leur vitalité culturelle, leur ancienneté en Europe, leur place dans l’histoire du XXe siècle n’autorisent pas à penser sans eux l’Europe en cours d’élargissement. Se voulant parmi les tout premiers des Européens, les Roms et Tsiganes mettent en évidence nombre de nos contradictions : «Sans terre», ils récusent notre culte de la propriété qui nous rend, nous, les Gadjé, inaptes à comprendre ce monde qui n’appartient, in fine, à aucun des mortels. Leur philosophie sans concession, plus globale qu’argumentée, bloc de refus et de résistances pratiques, récuse les valeurs admises du progrès croissant, de la réussite individuelle, du travail-emploi, du temps contraint ou de l’espace distribué. La liberté liberticide du Gadjo met le Rom en péril constant, et il le sait.
Aux deux tiers résidant à l’est de l’Europe, moins nomades que «déplacés» par les diverses intolérances dont ils sont l’objet, moins «voyageurs» qu’en quête d’espaces économiques provisoires et renouvelables, nécessaires à leur survie, les Roms et Tsiganes ne peuvent accepter d’être immobilisés au sein de l’espace de Schengen autant et plus que les résidents non communautaires !
Soit citoyens de seconde zone (comme les 300 000 Français tsiganes, qui, depuis plusieurs générations, sont nos concitoyens, par le sol autant que par le sang, mais disposent de titres de contrôle d’identité spécifiques !), soit étrangers demandeurs d’asile (comme les quelque trois à quatre milliers de Roms de Roumanie ayant droit d’accès à la France sans visa, mais systématiquement et impitoyablement refoulés), les Roms et Tsiganes d’Europe ne sont nulle part tout à fait chez eux mais sont partout écartés du bénéfice du droit commun anti-discriminatoire auquel ils pourraient théoriquement prétendre(1) !
Après le séisme éradicateur nazi déclenché contre eux par le troisième Reich (un temps d’épouvante et d’exterminations dont les Roms et Tsiganes d’Europe n’ont jamais pu faire complètement le deuil, autant parce que leur culture ne se fonde pas sur la transmission écrite que parce que cet holocauste-là fut, très vite, «oublié»(2)), une conscience nouvelle s’est installée : l’adaptabilité ne suffit plus ; les tueries peuvent reprendre tôt ou tard ; la pérennité tsigane n’est pas acquise ; l’Europe est une chance et une menace confondues. Est venu, pour eux, le temps d’entrer dans le domaine du politique non pour y conquérir des pouvoirs mais pour tenter de survivre !
Les Tsiganes hongrois de Zamoly avaient, de haute lutte, obtenu, à Strasbourg, le droit d’asile. Les Roms de Roumanie, au milieu de leurs soutiens français, ont, à leur tour, cet été, osé descendre dans la rue ! Les premières manifestations de Tsiganes français déclenchées par l’adoption de la loi sur la sécurité intérieure, dite loi Sarkosy(3), ont eu lieu, encore à Strasbourg, en décembre 2002, puis à Paris. L’éventualité d’inscriptions plus nombreuses sur les listes électorales est partout évoquée. Du jamais vu… Pourtant, le neuf, dans cette irruption du politique en milieu tsigane, ne se situe pas dans l’entrée en politique de ces Tsiganes, mais dans l’utilisation du politique comme outil de résistance et de perpétuation historique d’une culture tout aussi menacée par le libéralisme qu’elle le fut, hier, par l’assimilationnisme communiste ou l’extrême violence fasciste.
En marche autant qu’en marge, donc, les Roms et Tsiganes d’Europe ? Qui le sait ? Rien ne leur est jamais acquis, mais ils demeurent, en pleine mutation transnationale, un peuple prêt à affronter l’avenir. Partout, y compris dans le «trou» géographique où reste à achever la construction communautaire de l’Europe (les Balkans), les Roms (appellation «politique») et Tsiganes (désignation «scientifique») sont là, incontournables, actifs, vivants. Répondre à leurs interpellations, de moins en moins muettes, tend à devenir un enjeu de société.

Les Roms et Tsiganes révèlent les frontières «mobiles» de l’Europe
Les frontières de l’Europe sont géographiquement indéfinissables et historiquement indéterminables. Politiquement, elles sont évolutives… Discriminer, c’est aussi, de façon positive aussi bien que négative, distinguer, repérer et séparer. Les Tsiganes révèlent les frontières «mobiles» de l’Europe. Les frontières de l’Europe sont «mobiles», en effet, mais en un sens complexe comme quand il s’agit de définir la mobilité tsigane : bien plus culturelle que nomade. Dire d’une frontière qu’elle est mobile revient alors à dire qu’elle n’existe pas, qu’elle n’est qu’une barrière administrative nécessairement provisoire.
L’Europe en construction est sans frontières véritables. Lui en fixer la tue. L’Europe politique ne peut cesser de croître. La délimiter la réduit à n’être qu’une addition d’Etats-nations. : six, neuf, douze, quinze, vingt-cinq en 2004, peut-être vingt-sept en 2007… L’augmentation du nombre des Etats constituant l’Union européenne ne crée pas l’Europe ; elle n’en démontre que l’infinitude !
Les Roms et Tsiganes se déclarent à la fois «nation sans territoire»(4), et «peuple européen». Les dix à douze millions de Roms – indénombrables mais point innombrables – qui sont, depuis plus d’un demi millénaire, installés en Europe (bien que présents aussi, en bien moins grand nombre, sur les autres continents), revendiquent d’être, en Europe, partout chez eux, non par principe, mais par pratique.
Et cette interpellation tsigane pose des questions politiques ! Où sont nos frontières européennes ? Si les Roms de Roumanie sont européens, ils auront été européens avant que la Roumanie ne devienne européenne ! A moins que l’européanité des Tsiganes roumains ne soit l’une des conditions de l’européanité de la Roumanie… La présence de Roms de Roumanie dans quelques Etats de l’actuelle Union européenne prend alors un tout autre sens…
Si les Roms des Balkans sont européens, particulièrement ceux qui manipulent déjà l’euro comme monnaie du pays où ils vivent (par exemple, au Kosovo !) et alors même que ces pays sont encore loin d’entrer dans l’Union européenne, n’est-ce pas une façon de dire qu’il est des frontières floues ou incertaines (entre la Serbie-Monténégro et l’Albanie, ou entre la Grèce et la Macédoine, notamment) ?
Si les Roms musulmans de Bulgarie, si proches des Roms de Turquie, sont européens, faut-il comprendre qu’ils seront, dès 2007, porteurs de l’espoir d’une partie des Turcs voulant entrer prochainement dans l’Union et peut-être sont-ils déjà l’une des manifestations de la dimension musulmane de l’Europe depuis des siècles ?
Si les Roms orthodoxes d’Ukraine sont européens, doit-on considérer que l’étape suivante du processus politique engagé peut amener l’Ukraine dans l’Union européenne ? Plus largement ne faut-il pas concevoir l’Europe politique à l’image du Conseil de l’Europe, comprenant un vaste vivier de 45 Etats membres, et l’Union européenne n’en constituant plus que la forme économique et administrative la plus achevée, la composante politique la mieux compatible de ce grand ensemble ?
Si les Roms d’Europe, enfin, se découvrent européens sans se penser d’abord citoyens de l’un des Etats membres qui donnent accès à la citoyenneté européenne, ne faut-il pas considérer qu’il est possible d’enjamber la citoyenneté nationale pour se définir comme européen ? Penser les frontières de l’Europe à l’examen des questions que pose la répartition des Roms et Tsiganes en Europe peut apparaître dérisoire compte tenu du maigre intérêt porté par les grandes instances politiques à l’égard de cette minorité dispersée, sans territoire, surdiscriminée et, à première vue, sans moyens de pression.
En réalité, nul n’ignore qu’à moins de retomber dans des politiques eugénistes, exterminatrices ou assimilationnistes que l’histoire a déjà condamnées, l’Europe ne se fera pas sans les Roms et, partout où sont les Roms, se pose et ne cessera de se poser la question européenne et singulièrement celle de ses frontières ! Ainsi, vouloir l’Europe sans y intégrer les Balkans devient, au moment où se prépare l’entrée de la Roumanie et de la Bulgarie dans l’Union, un non-sens.
On objectera qu’il n’est déjà pas si simple de fonctionner à vingt-cinq et que l’Europe ne peut se faire à marche forcée, mais précisément, c’est l’élargissement qui s’effectuera en 2004 qui va impliquer de revoir des périmètres frontaliers qui, cessant d’être pertinents, s’ils l’ont jamais été, deviennent «poreux».
Partout où, sur notre continent, vivent les Roms et Tsiganes existe une perspective européenne, et sans s’appesantir sur la définition gaullienne de l’Europe «de l’Atlantique à l’Oural», il est inévitable d’articuler la part occidentale de la Russie avec l’Europe. A qui l’aurait oublié, une enclave russe, celle de Kaliningrad qu’aucun Etat européen n’ose revendiquer, rappelle que la Russie a un pied en Europe, présente qu’elle est dans l’ex-capitale de la Prusse, Königsberg, la ville que n’a pratiquement jamais quittée Emmanuel Kant (ce philosophe qui, de la rotondité de la Terre, induisait l’inéluctabilité de l’hospitalité universelle et de la paix perpétuelle) !
Si le pragmatisme politique contraint de procéder par étapes, jamais le regard ne doit quitter l’horizon de la réalité et les véritables frontières de l’Europe sont, nous le savons depuis longtemps, des limes, des zones, des espaces souples, en fin de compte non bornables en dépit de toutes les douanes et polices d’Etat ! L’autorité internationale ne suffit plus à fixer des frontières qui sont des marges dont la largeur fluctue (où est la Moldavie, tant à l’Est qu’à l’Ouest ?) ou que ne respectent pas les peuples qui résident dans ces bordures d’Etat plusieurs fois déplacées ou constamment remises en cause (quel est l’espace européen de Chypre ?).
Ces mouvances non seulement font penser aux incertitudes tsiganes qui font de l’en-commun une réalité culturelle et non la propriété d’un sol à gérer, mais elles donnent de l’organisation politique des sociétés une approche moins mécaniste, moins national-étatique, moins «bornée», moins enfermée dans une définition close, frontalière et territorialisée.

Les surdiscriminations des Roms et Tsiganes en Europe
Surdiscrimination il y a quand le phénomène discriminatoire se généralise, quand la pratique discriminatoire est la manifestation d’une tsiganophobie, autrement dit quand les discriminations sont déclenchées par des comportements à caractère raciste. Or, il y a bien un racisme antirom en Europe ! Il fait partie de notre histoire européenne, comme l’enseigne Henriette Asséo(5), et ne s’estompe pas.
Le rapport pour le développement humain des Roms, présenté par le pnud à Bruxelles, le 16 janvier 2003, intitulé Éviter le piège de la dépendance6, montre par des indicateurs tels que l’éducation, la mortalité infantile, la nutrition de base, que la plupart des 4 à 5 millions de Roms de la région subissent des conditions de vie plus proches de l’Afrique sub-saharienne que de l’Europe !
Les progrès sur la question des minorités, spécialement les Roms, est un critère clé d’adhésion à l’Union européenne. Les 5 pays étudiés dans ce rapport – la Bulgarie, la République Tchèque, la Hongrie, la Roumanie et la Slovaquie – sont tous candidats à l’ue.
Or, presque la moitié des Roms objets de l’enquête sont sans emploi et presque une personne sur six a «constamment faim». Seulement six ménages sur dix ont l’eau courante, et moins de la moitié ont des toilettes dans leur domicile. Un tiers seulement des Roms de l’enquête ont fini l’école primaire ; seulement 6% ont fini l’école secondaire et 1% fréquentent le collège.
«Si la marginalisation socio-économique actuelle et l’éducation inadaptée persistent, dans 10 ou 15 ans une part substantielle de la force de travail en Europe sera inemployable», dit Andrey Ivanov, le responsable du rapport.
Plus des deux tiers des ménages roms, dans certains pays, tiennent leurs revenus d’abord de l’assistance du gouvernement, ce qui crée, dit le rapport, dépendance et isolement. Presque quatre Roms sur cinq ne connaissent aucun programme d’aide aux Roms et neuf sur dix ne connaissent aucune ong dans laquelle ils peuvent avoir confiance.

S’agissant de la Roumanie, l’un des pays-candidats dont l’admission devra attendre jusqu’en 2007, on n’est plus loin de penser, dans l’Europe des 15, que faute de savoir contenir le flux de sa population rom, elle risque de ne pas être prête à entrer dans l’Union ! De leur côté, les autorités roumaines, durement critiquées par les médias internationaux, n’hésitent plus à faire des Roms, «ce petit nombre de personnes qui donnent une image déformée du pays» comme a dit le Premier ministre Adrian Nastase, de véritables boucs émissaires. A en croire les médias, français comme roumains, le flux de mendiants et de voleurs roumains, pour beaucoup issus de la communauté rom, a envahi la France, si bien que son ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, a été obligé d’aller à Bucarest pour aider son collègue à s'attaquer à ce fléau. Les nouvelles lois roumaines sanctionnent, en conséquence, désormais, les immigrants renvoyés en Roumanie.
L’Ordonnance d’urgence n°112/2201 sur la sanction des infractions commises en dehors du territoire du pays par des citoyens roumains ou des personnes apatrides résidant en Roumanie, a été publiée dans la Gazette Officielle de Roumanie du 3 septembre 2001. Selon l’article 1, paragraphe 1 de l’Ordonnance, «l’entrée dans un Etat étranger ou la sortie, par franchissement illégal de sa frontière, par un citoyen roumain ou une personne résidant en Roumanie est une infraction et est punie d’un emprisonnement de 3 mois à 2 ans».
L’article 2, paragraphe 1 du même document précise que «si l’infraction mentionnée au paragraphe 1 a été commise pour éviter une décision punitive, la peine encourue est de 6 mois à 3 ans».
Le contenu de l’article 5 dit que «le citoyen roumain, condamné sur les bases des articles 1 à 3, se voit privé du droit d’avoir un passeport, ou si nécessaire, le droit de l’utiliser est suspendu pour 5 ans».
N’en doutons pas, pour une partie de l’opinion européenne, la chose est toute jugée : «que les Roumains se débrouillent avec leurs Roms mais ne nous les envoient pas !».
Il est pourtant d’autres analyses à prendre en considération, telles que celle du Conseil de l’Europe dont le Comité consultatif de la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales a rendu, à l’encontre des autorités roumaines, un avis sévère, publié le 10 janvier 2002.
Extraits : «La situation des Roms, lit-on, suscite de vives préoccupations, notamment au regard des nombreux actes de discrimination commis dans des domaines très variés.(…) Le Comité consultatif est également préoccupé par la persistance de cas de brutalités policières».
«De façon plus générale, le Comité consultatif constate que les discriminations susmentionnées, qui frappent essentiellement les Roms, sont en partie dues à des problèmes d’application, par les autorités locales, de la loi n°67/1995 sur l’assistance sociale. En effet,(…) certaines autorités locales interprètent abusivement la loi précitée pour priver arbitrairement certaines personnes des prestations d’assistance sociale auxquelles elles auraient droit.(…)».
 «Le Comité consultatif est préoccupé par l’image négative souvent associée à l’identité rom dans la société roumaine contemporaine et qui amène, entre autres, des membres de cette communauté à taire leur appartenance, au lieu de l’affirmer et de la revendiquer». «Le Comité consultatif relève ainsi que, dans les relations socio-économiques, la discrimination est pratiquée ouvertement en Roumanie. Des journaux publient des offres d’emploi ou de logement en excluant expressément les Roms, sans que l’éditeur et l’annonceur n’encourent la moindre sanction».
«(…) Le Comité consultatif estime alarmant le fait que, lorsqu’elle entreprend des perquisitions ou procède à des arrestations de suspects appartenant à la communauté rom, la police fait parfois un usage disproportionné de la force. Différentes sources rapportent que des descentes de police nocturnes,(…) – impliquant parfois l’usage de gaz – et des violences verbales et physiques dirigées indistinctement contre les suspects et les voisins, se produisent encore en Roumanie».
Une fois reconnus ces faits stigmatisés en Roumanie, le plus grand tort consisterait à faire porter à ce seul pays la responsabilité de pratiques discriminatoires en Europe, vis-à-vis de Roms !
A l’occasion de la Journée internationale des Roms(7), le jeudi 8 avril 2003, à Athènes, le commissaire aux droits de l'Homme du Conseil de l'Europe, Alvaro Gil-Robles, a dénoncé «les difficultés d'accès à l'emploi, les dégradations ou la perte de leurs logements et la pauvreté qui conduisent ces communautés à la marginalisation et les exposent à l'exploitation par des réseaux criminels Roms et Tsiganes et autres».
Stigmatisant des pratiques administratives discriminatoires, sans nommer de pays, le commissaire aux droits de l'Homme a souligné que «ces problèmes risquent de se perpétuer et de s'aggraver» faute d'un accès de ces populations à un enseignement de qualité.
De son côté, la secrétaire générale adjointe du Conseil de l'Europe, Maud de Boer-Burquicchio, a appelé les dix millions de Roms européens à «maîtriser leur propre destin» : «J'appelle les populations Roms européennes à adopter une posture revendiquant leur consultation avant toute prise de décisions les concernant et à s'impliquer pleinement dans les discussions sur leur propre avenir», a-t-elle ajouté, assurant que «sans cette participation, aucun progrès durable ne sera accompli».

L’Europe politique se bâtit par strates. Jeno Szucs parlait des «trois Europes»(8) : celle de l’Ouest, celle de l’Est, et la médiane. Il y a surdiscrimination dans chacune de ces trois strates de l’Europe parce que les discriminations s’y additionnent ou se multiplient. Mais la pire des discriminations pour les Roms, celle pouvant, à terme, mettre leur existence même en jeu, serait qu’ils soient les seuls à subir des restrictions au droit de circulation sur un continent où ils sont installés depuis presque un millénaire !
A l’ouest de l’Europe, par exemple en France, l’espace qui se vide est de moins en moins disponible ; il devient marchandise et cesse d’être public ; on ne peut pas y vivre en collectivité ; la mobilité, elle aussi, s’achète : le campeur, «l’errant» n’ont plus d’espace libre et gratuit, occasionnel ou permanent ; il faut s’intégrer (comprendre : se sédentariser !).
A l’est de l’Europe, disons en Hongrie, l‘espace qui demeure disponible fournit de moins en moins d’activités qui permettent de vivre. Il faut des clients pour vendre ce qu’on produit, écouter la musique qu’on joue, monter et montrer un spectacle forain, chiner et revendre sur les marchés… Alors que le Gadjo quitte le monde rural, le Rom le suit et se fixe aux marges des cités : Budapest, Pécs, Miskolc…
Dans l’Europe médiane, où l’on ne parler d’Europe sans les Balkans, les Roms sont, au sud, partout présents. Pour eux, survivre aux malheurs récents a déjà été une chance. Au sein de l’ex-Yougoslavie, notamment, il leur faut attendre le temps du pardon pour ceux qui, faute de choix nationaliste, ont été considérés comme des traîtres par les Albanais du Kosovo ou qui, après avoir été instrumentalisés par les Serbe ont été abandonnés par eux.
Lourde expérience pour ces populations, hier parmi les mieux considérées (sous Tito), aujourd’hui dispersées (le vaste bidonville rom de Skopje est un monde en soi !) ou renvoyées à des ghettos comme à Prizren (où la télé des Roms s’est tue) et à Djilan (où les familles supplient qu’on édite, pour leurs enfants, des livres en langue romani).

L’Europe des sans : une utopie nomade !
L’Europe, sous cet éclairage, incluant dans les faits autant qu’en principe sa minorité tsigane, ne peut être enfermée dans des limites. Elle est un projet. Elle est un projet précisément sans limites. Elle est, dit Derrida(9), le projet de la démocratie elle-même. Et le «penser tsigane» pourrait bien trouver un peu de place dans la société de l’adaptabilité maximale.
La démocratie implique une participation effective à la détermination des choix de la vie en commun. Et voici qu’est venu le temps d’effectuer ces choix à l’échelle de l’Europe, pas à plus grande échelle : à plus fine échelle ! Pas en noyant les décisions dans un ensemble plus vaste mais en prenant ces décisions au niveau le plus adéquat. Une Europe non démocratique n’aurait pas plus de sens qu’une eau sèche.
Jacques Derrida et avec lui, bien avant lui, Paul Valéry(10), ont rappelé ce rôle lumineux et très ambigu, éclairant et dangereux de l’Europe, cap de l’Asie qui s’est voulu «chef» ou tête de ce monde en quête d’une res publica pour l’ensemble de l’humanité. Cette problématique des Lumières apportées, voire imposées au reste de l’humanité et dont ont été expérimentées la dynamique généreuse ainsi que la virulence destructrice, ne peut plus s’étendre sur l’ensemble de la planète par la force et ceux qui le pensent encore, qu’ils soient résidents en Europe ou venus de l’Europe, se contredisent eux-mêmes !
Est-ce une nouvelle utopie philosophique (une «utopie nomade» pour reprendre la belle formule de René Schérer(11) que celle de tous les citoyens qui se donnent comme patrie commune non plus un lieu parmi d’autres mais l’espace et le temps communs donnés à vivre ? La seule mondialisation possible, possible parce que pensable, est cosmopolite et universelle : voici revenue en pleine actualité la parole d’Emmanuel Kant qui s’évertuait à démontrer que, parce que la Terre est ronde et donc limitée, nous n’aurons d’autre choix que d’y pratiquer la paix.
L’Europe est sans frontières non seulement parce qu’elle n’est pas délimitable mais parce que c’est la Terre elle-même qui n’est plus sans limites… Sur une sphère, les conquêtes sont vaines et les frontières toujours repoussables, indéfiniment, pour en revenir toujours au point d’où l’on est parti ! L’Europe est sans frontières parce que le monde n’en a plus !
S’il est une Europe sans frontières, ce ne peut être seulement celle que se réservent les ayants droit ; c’est celle que recherchent les «ayants-rien». Le désir d’Europe à l’est de l’Europe est un désir de survie, un désir… tsigane !
L’Europe sans frontières à laquelle aspirent non seulement les dix ou douze nouveaux membres sur le point d’accéder à l’Union, mais les peuples qu’elle encercle (ou qui la «bordent»), cette Europe n’est point l’Europe des nations-Etats. C’est l’Europe des peuples pensés comme des nations non ethniques. C’est l’Europe des diversités non cloisonnées, l’Europe des pluralités.
L’Europe des «sans», des «sans de tout acabit», et dont les Roms et Tsiganes ne constituent que l’une des figures bien identifiées, cette Europe-là découvre une Europe sans frontières qui n’est pas sienne et reste impénétrable pour elle. L’Europe des marchés et des marchandises est sans frontières mais l’Europe des «sans» (sans avoir, sans pouvoir, sans savoir, sans toit, sans papiers, …) rencontre des frontières physiques maintenues.
Les Roms et Tsiganes d’Europe, qui vont faire une entrée importante et, espérons-le, remarquée dans l’Union européenne, compte tenu de leur poids démographique au sein de populations nouvelles venues, vont obliger les plus attentifs des acteurs de ce débat à prendre en considération, dans le nouveau contexte européen, les questions relatives à la misère, aux différences, à la liberté de circuler et à la citoyenneté.
A chaque fois, c’est de frontières à dépasser qu’il sera question : frontières sociales, frontières ethniques, frontières territoriales et frontières institutionnelles.
L’Europe libérale serait une Europe ségrégative : les citoyens modestes n’y adhéreront pas. L’Europe interétatique continuée serait l’Europe perdurante des Etats-nations : la diversité culturelle de l’Europe n’y trouvera pas son compte et ressurgiraient les conflits ethniques. L’Europe-forteresse, protégée à l’intérieur comme à l’extérieur, serait une Europe sur la défensive et dominée par la contrainte : l’initiative, la rencontre, la culture, les langues, bref la vie s’en trouveraient bridées et l’attachement à l’Europe s’effriterait. Enfin, l’Europe constitutionnelle, si elle n’est que le plus petit dénominateur commun entre les Etats, sans qu’un saut qualitatif ne se produise, empêcherait, au lieu de la promouvoir, la citoyenneté européenne qui peut et doit dépasser les citoyennetés nationales au lieu d’en dépendre.

Et pour en finir avec les discriminations anti-tsiganes… ou autres ?
Le Rom, contraint à l’adaptation permanente, l’accepte, mais il repousse l’intégration qui le nie ! La mère des discriminations, c’est cette intégration impatiente qui, avec du neuf, veut faire de l’ancien.
«Intégration» est un concept double, ambigu. L’intégration intégriste n’ouvre à l’autre que l’espace nécessaire pour entrer dans un pays qui ne veut pas changer… L’intégration intégrale accepte l’autre sans rien retrancher de ses apports dont le tri se fera avec le temps. Entre les deux acceptions, il faut choisir…
Les Roms et Tsiganes savent mieux que quiconque (ils l’ont appris à leurs dépens) comment sous les propos les plus suaves peut se cacher le rejet le plus catégorique. Sous le miel de l’intégration se cache souvent le poison du refus.
Dans toutes les langues, d’un bout à l’autre de l’Europe, et le phénomène est trop constant pour n’être pas suspect, on ne parle que de l’intégration des Tsiganes ! Les racistes ne sont pas les derniers à en faire un fréquent usage. Il appartient aussi au vocabulaire des gens bien intentionnés, de ceux qui sont prêts à laisser une place à l’autre, à l’étranger, à l’exclu, oui, mais à condition de n’avoir rien à changer en soi…, alors que toute immigration, toute venue de voyageur est un apport d’humanité qui change la société d’accueil !
Un touriste étranger qui passe et qui repart peut étaler toutes ses «excentricités». Il nous amuse. Il ne menace pas notre… intégrité, nos valeurs, nos mœurs ! En réalité à qui demande-t-on le plus de s’intégrer ? A ceux dont on se lasse de constater qu’ils tardent à devenir ce que nous sommes !
Le temps n’est plus où l’on exaltait, à tort, les différences (sans les comprendre…) ; contentons-nous d’effectuer le constat compréhensif de nos diversités pour mieux vivre avec! Peut-être ainsi, à défaut d’en finir avec les discriminations, en atténuerons-nous la virulence.

Jean-Pierre Dacheux a été instituteur. Il s’est spécialisé dans la formation des maîtres accueillant des enfants issus de l’immigration. Il a participé à la création du Centre de formation et d’information des enfants de migrants. Elu conseiller régional PS d’Ile-de-France, il a démissionné en 1993. Après avoir soutenu un DEA intitulé Les Roms du Kosovo, il prépare une thèse sur le monde des tsiganes.
 

Notes :

1. Voir le récent et percutant ouvrage de Xavier Rothéa. France, pays des droits des Roms. Lyon : Editions Carobella ex-natura, 2003.
2. Christian Bernadac. L'Holocauste oublié, Le massacre des Tsiganes. Paris : Ed. France-Empire, 1979. L’auteur, par ailleurs décrié, fut, pourtant, le premier à oser traiter, en France, ce sujet tabou. On trouve aujourd’hui, en plus court, plus clair et historiquement plus solide, un excellent petit livre de Claire Auzias. Samudaripen, le génocide des tsiganes. Paris : L’Esprit frappeur, 1999.
3. Principale disposition de la partie du texte visant les «gens du voyage», texte voté dans une étonnante euphorie anti-rom en août 2002 : «S’installer en réunion, en vue d’établir une habitation, sur un terrain appartenant soit à une commune qui s’est conformée aux obligations de construction d’aires d’accueil, soit à un propriétaire, et ce sans autorisation, est puni de six mois de prison et 3 750 euros d’amende. Le permis de conduire peut être suspendu pour trois ans et le véhicule saisi, sauf s’il est destiné à l’habitation».
4. «La nation rom n'est pas limitée à un territoire. Il n'est donc pas question d'un Etat avec des frontières bien précises, mais d'une nation non territoriale qui en meme temps représente notre identité spécifique. (…) L'Europe elle-même est en train de devenir une réalité supranationale. Une citoyenneté européenne commune est en train de s'affirmer, en même temps que se maintient l'appartenance à telle ou telle nation. On se sent déjà toujours plus européen français ou européen allemand… alors pourquoi pas européen rom ? Nationalité et citoyenneté ne doivent pas nécessairement coïncider». Propos recueillis par Marc Semo, le 20 juillet 2000, à Prague, pour le quotidien Libération, auprès d’ Emil Scuka, avocat, secrétaire général de Union Romani Internationale.
5. Henriette Asséo. Les Tsiganes, une destinée européenne. Paris : Gallimard Découvertes, n°218, 1994.
6. Eviter le piège de la dépendance, Rapport du pnud, 136 pages, ISBN : 921 261 538, en anglais. Traduction non professionnelle à partir de :
http://www.undp.org/dpa/frontpagearchive/2003/january/16jan03/
Accès au texte du rapport :
http://www.undp.bg/en/publications/regional_human_development_report/2003/rhdr_2003.php
7. La Journée internationale des Roms, tous les 8 avril, commémore la libération des Roms détenus dans le camp de concentration d'Auschwitz, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il s'agit également de la date anniversaire du premier congrès international rom qui s'est tenu à Londres en 1971.
8. Szúcs Jenó. Les trois Europes. Paris : l’Harmattan, 1985.
9. Jacques Derrida. L’Europe ou l’autre cap suivi de La démocratie ajournée. Paris : Editions de Minuit, 1991.
10. Paul Valéry. «La crise de l’esprit (ou l’Européen)». In Essais quasi politiques, Oeuvres, La Pléiade Tome 1.
11. René Schérer. "Utopies nomades". Paris : Séguier, 1996.

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