A propos du
«terrorisme islamique»
et du «camp des démocraties»
Quelques repères sur l’avenir d’ Al Qaïda(1)
François Burgat
L’actualité dément régulièrement l’efficacité d’une réponse seulement répressive aux attaques du 11 septembre 2001. Qu’en est-il, en 2004, de cette série de violences armées anti-américaines et anti-israéliennes en particulier, anti-occidentales en général, commencée au début des années 1990, officialisée en 1996 par le plus médiatisé de ses acteurs(2) et que les attentats du 11.09.2001 ont inscrite sur le fronton des guerres de ce siècle ?
La prise en compte de la durabilité des «réseaux terroristes islamiques» ne suffit pas à interpréter leur existence dans un cadre scientifique et permet encore moins d’en tirer des conclusions de nature prospective. Les bribes d’information collectées par les acteurs de la riposte sécuritaire (militaire, policière et judiciaire) sont à n’en point douter utiles. Mais elles ne peuvent ni borner le champ de l’analyse ni en fournir les cadres, quantitatifs et – surtout – conceptuels. Sans négliger l’importance des considérations sécuritaires, l’analyse doit y intégrer la complexité des représentations culturelles et religieuses. Elle doit, d’autre part et peut-être plus encore, dépasser le culturalisme et l’unilatéralisme de l’approche dominante et restaurer la trivialité profane et universelle du politique.
Les «démocraties» et autres «défenseurs de la liberté» ou «de la tolérance» se sont-ils vraiment trouvés confrontés, dans le XXème siècle finissant, à une menace «intégriste» d’abord, «terroriste» ensuite, venue du monde musulman, ou bien l’«Occident impérial» (les Etats-Unis ayant vite rejoint et dépassé l’Europe coloniale et la Russie) peine-t-il d’abord à prendre l’exacte mesure de «la résurgence en politique du référentiel de la culture islamique» et, depuis peu, du développement d’une «contre-violence armée» en réaction à l’unilatéralisme et à l’iniquité de ses politiques ? L’administration américaine et ses soutiens étatiques occidentaux et arabes sont-ils seulement l’objet de la haine «de la démocratie» et «de la liberté» qui animerait leurs agresseurs «basculés» un par un dans «l’islam radical» ou bien sont-ils en train de rendre des comptes, au prix de la mort de milliers d’innocents, pour des milliers d’autres victimes, tout aussi innocentes, de politiques parfaitement irresponsables ?
Le piège analytique ne réside pas en effet dans l’appréciation («optimiste» ou «pessimiste»(3) des performances respectives des «islamistes» et de ceux qui les combattent. Il se cache dans les catégories construites pour représenter la confrontation. Il est dans la distribution à bien des égards pernicieuse des appellations et des rôles – «agresseurs» contre «agressés», «intégristes» contre «démocrates», «terrorisme» contre «défense des valeurs» (voire, dans le cas de l’administration américaine, «exportation de la démocratie») – que les bastions médiatiques d’une pensée chaque jour un peu moins plurielle ont réussi à imposer. Dans cette impasse où spécialistes en terrorisme mais également «philosophes», voire «psychologues» nous égarent, les agresseurs sont donc des «intégristes islamistes», l’agressé s’appelle «le camp des démocraties» et le «terrorisme» est le mode d’action des premiers contre les seconds, l’unique horizon de leur philosophie et de leur agenda politiques. L’Occident n’est plus un monde complexe, ambivalent et capable d’erreurs mais seulement l’incarnation des «valeurs» (et, au cœur d’entre elles, la «liberté») dont ses obscurantistes ennemis visent à le priver. Comme si les bombes ne se contentaient pas de tuer ceux qui ont la malchance de se trouver sur leur chemin, relayées par les ondes radiophoniques elles semblent bien capables d’engendrer, à des milliers de kilomètres à la ronde, des millions d’autres victimes, sourdes à tout entendement et aveugles à toute réalité.
Le terrorisme…
La disqualification des
résistances ou des oppositions à un ordre politique national ou régional,
autoritaire ou illégitime, en les qualifiant de terroristes a été le fait de
toutes les générations et de toutes les idéologies. Les nazis y recoururent pour
discréditer les Résistants français. Ces mêmes Résistants, à peine dix ans plus
tard, tombèrent pourtant dans le même piège en refusant longtemps de considérer
les révolutionnaires algériens du FLN autrement que comme des «poseurs de
bombes». Trente ans plus tard, les représentants de ce FLN sont pour leur part
parvenus à criminaliser, selon la même vieille recette, toute forme de
résistance à leur indéboulonnable dictature. Last but not least, les leaders de
l’Etat hébreu sollicitent aujourd’hui la condamnation universelle du «terrorisme
palestinien», oubliant qu’ils occupent militairement un territoire aussi
illégitimement que les Allemands occupaient la France ou les Français l’Algérie,
et, en tout état de cause, en parfaite violation des résolutions de cette ONU
qui fonde la légalité internationale de leur Etat. Ils évitent accessoirement de
rappeler que, dans un contexte juridique au demeurant fort différent, ils firent
exploser l’hôtel King David et ses 96 occupants pour… «libérer la terre
d’Israël» de la présence britannique.
La bombe qui fit 168 morts en pulvérisant, en avril 1995, le siège de
l’administration fédérale de l’Etat d’Oklahoma, celles qui prétendent libérer la
Corse de l’«occupation française» ou le Pays basque de l’«oppression espagnole»
entrent-elles pour autant dans cette catégorie-là ? C’est moins sûr. La violence
du citoyen d’un pays démocratique qui entend contourner le désaveu par les urnes
de son projet politique en recourant au langage de la violence aveugle ne
saurait être assimilée à celle du citoyen en butte à une occupation militaire
étrangère ou à un ordre politique tyrannique. La disqualification des
résistances à l’ordre international des années 1990 passe sans surprise par le
déni, de la part de l’agressé, de tout agenda politique cohérent chez
l’agresseur. Peu importe que ces griefs aient été formulés en des termes
parfaitement universels(4). Le dénonciateur de l’occupation de
l’Arabie saoudite et de son asservissement à la super puissance mondiale ne
saurait être qu’un «terroriste», le terroriste étant lui-même un «fou». Il est
irrationnel, seulement adepte de la violence «aveugle» et forcément hostile à
toute valeur positive et universelle, tout particulièrement celle de «liberté».
On interdit ainsi de reconnaître la moindre relation de causalité entre les
actes du «terroriste» et l’implication éventuelle de l’«agressé», voire sa
responsabilité. Exit ainsi l’hypothèse d’une possible contre-violence de
l’«agresseur» à une possible violence initiale de l’«agressé». Pour que le
concept de terrorisme conserve sa force et pour qu’il soit possible d’identifier
et d’éradiquer le cas échéant par la force une catégorie très spécifique de
recours à la violence collective contre des civils, il convient d’en faire un
usage très sélectif et de ne pas s’en servir pour occulter sa propre violence. A
défaut, on risque d’enfermer les relations internationales dans le cercle de la
violence et de la contre-violence dont on prétend précisément sortir. La seconde
méthode utilisée pour disqualifier une résistance consiste à criminaliser non
seulement le mode d’action de ses artisans mais également leur vocabulaire
politique. Terroristes, les agresseurs sont donc également des intégristes qui
ont «basculé dans l’islam radical».
… et «l’intégrisme»
En 1996 à Charm al-Cheikh,
Boris Eltsine, qui était alors en train de lancer l’une des dernières guerres
coloniales du siècle contre les nationalistes Tchétchènes, les chefs des
administrations américaine et israélienne et celui de l’Autorité palestinienne,
tous alors en lutte contre le Hamas qui peinait à démontrer la formidable
hypocrisie des accords d’Oslo, Hosni Moubarak et ses homologues autoritaires de
toute l’Afrique du Nord, en butte à la contestation de leur autoritarisme par
une puissante opposition, communièrent dans une identique condamnation : celle
du «terrorisme islamique».
Le second trompe-l’œil de la représentation dominante du «terrorisme islamique»
réside dans le recours inconscient ou parfaitement volontaire à l’illégitimation
du lexique politique des «agresseurs».
Il existe indiscutablement dans le monde musulman une catégorie d’acteurs qui
tombent dans le piège de l’enfermement culturel et religieux. Pensant détenir le
monopole de la représentation du bien, ils sont convaincus de ce fait qu’il
n’est point de salut hors de leur système de croyances et de signes et entendent
bien l’imposer à leur environnement. Il ne fait pas de doute que des formes
d’enfermement culturel sévissent dans certaines strates des courants islamistes,
qu’ils soient partisans de l’action armée ou non. L’«intégrisme» ou le
«fondamentalisme» sont donc autant de concepts utiles. Encore faut-il prendre le
temps de noter d’abord que cette disposition intellectuelle regrettable, qu’il
est tout à fait légitime de dénoncer dans le camp des «agresseurs», exerce tout
autant ses ravages dans le camp des «agressés». La référence indiscriminée à
«l’intégrisme musulman» comme unique explication de l’hostilité anti-occidentale
devient par ailleurs scientifiquement fragile et politiquement dangereuse
lorsqu’on l’extrapole à un phénomène beaucoup plus répandu, infiniment plus
banal et moins pathologique que l’«intégrisme» d’une minorité. Il s’agit cette
fois de la volonté de millions d’hommes et de femmes, capables un peu partout de
former des majorités électorales, de s’affranchir, fût-ce de mille et une
manières très différentes, de ce qu’ils perçoivent comme une pesante hégémonie
symbolique et culturelle héritée de l’histoire coloniale. Lorsque le regard
extérieur emprunte un raccourci tel qu’il amalgame «Talibans et Erbakan» dans un
même opprobre irrationnel(5), toute opposition aux régimes
autoritaires arabes, toute résistance palestinienne à l’occupation israélienne
et toute tentative de réaction aux méthodes de la politique étrangère américaine
se trouvent illégitimées du seul fait de l’«islamité» du vocabulaire de leurs
acteurs. Le sommet de Charm al-Cheikh en 1996 a constitué l’expression
archétypique de ce trompe-l’œil sémantique.
… contre «la démocratie» et la «liberté» ?
«Oussama n’a que faire de la
Palestine», «Oussama se fiche de l’Irak», nous répètent à l’envi les
spécialistes du wahabisme lorsqu’ils nous «expliquent» le terrorisme islamique.
Il n’en veut qu’à notre démocratie, à nos libertés, à nos valeurs.
Pour ne rien dire de la lente déchéance de leurs parents, punis par centaines de
milliers parce que le tyran qui les martyrisait impunément depuis vingt ans
avait cessé de plaire à l’administration américaine, cinq cent mille enfants
irakiens, morts une première fois d’un impitoyable embargo économique, semblent
aujourd’hui condamnés à périr à nouveau. Immolés (même si selon les termes de
Madeleine Albrigh , la secrétaire d’Etat américaine d’alors, cela «en valait la
peine» eu égard à l’importance des objectifs que pensait alors poursuivre son
administration – déclaration faite en 1996 dans l'émission 60 minutes), ils sont
en quelque sorte rayés une seconde fois de la carte politique de ce monde par
les exégètes médiatiques les plus autorisés du «terrorisme» et de l’«islam
radical». Leur décès n’a aucun poids politique ; il n’est susceptible de prendre
rang dans aucune explication «géopolitique», ni de générer la moindre
mobilisation ou la moindre résistance. Oussama et la génération Al-Qaïda n’ont
rien à voir non plus avec la forfaiture française et occidentale face au coup
d’Etat militaire de 1991 en Algérie, rien à voir donc avec les milliers de
disparus aux mains des escadrons de la mort, rien à voir avec les milliers de
torturés dans les prisons égyptiennes, algériennes, tunisiennes et marocaines –
dans des pays auxquels notre coopération sans faille permet de se maintenir à
l’abri de tout embargo, voire de la moindre pression politique du «camp de la
démocratie»(6). En octobre 2000, le destroyer américain USS
Cole fut frappé par une attaque-suicide en rade d’Aden. Il s’apprêtait à
poursuivre sa route vers l’Irak pour aller y parfaire cet embargo dont on sait
maintenant, mais un peu tard, qu’il a été aussi parfaitement inutile que
terriblement meurtrier. Lors des obsèques des 17 marins morts dans l’attentat,
le prédécesseur du président Bush leur rendit hommage en soulignant qu’ils
étaient à ses yeux «liés par un même engagement au service de la liberté». Le
président Clinton rappela que «l’Amérique ne cesserait de lutter pour la paix et
la stabilité au Proche-Orient et dans le monde». Il stigmatisa pour finir
l’intolérante devise qu’il prêtait aux agresseurs intégristes : «it’s their way
or no way !»(7). Sans doute ne pouvait-il pas imaginer que ce
serait, à très peu de chose près, cette terrible formule-là («avec nous ou
contre nous») qu’emploierait quelques mois plus tard son successeur pour lancer
les Etats-Unis et une grande partie du monde sur les chemins hasardeux de sa
grande «croisade» contre «la terreur».
François Burgat est chercheur au CNRS (IREMAM, MMSH, Aix-en-Provence)
Notes :
1. Ces quelques réflexions doivent se lire comme le
préalable à une démarche plus large, plus documentée, consacrée à la place du
réseau Al Qaïda dans le phénomène islamiste contemporain. Elles n’ont dans les
pages suivantes que la valeur d’hypothèses introductrices.
2. Date à laquelle Oussama Ben-Laden lance son «Appel (…) à ses
frères musulmans du monde entier et de la péninsule Arabique en particulier».
3. La première erreur que commettent les acteurs ou les adeptes
du «War against terror», des deux côtés de l’Atlantique, est souvent d’ordre
quantitatif. Elle réside dans une double surévaluation : celle de la portée des
victoires de leur camp et celle de l’ampleur réelle de cette menace... dont
leurs succès (et les ressources électorales ou autres qu’ils leur procurent) ont
tant besoin. L’administration américaine a montré qu’elle savait jouer
constamment sur ce double registre. Il faut donc contourner d’abord le piège du
wishful-thinking où tombent ceux qui nous annoncent, sans se lasser, «la déroute
des islamistes» en général et la «débâcle d’Al-Qaïda» en particulier, tout en
désignant dans le même temps, plus ou moins explicitement, un terroriste
potentiel en chaque musulman.
4. Par exemple : «Même le poulet... si un individu armé entre
sur son territoire et veut s’en prendre à sa maison, il le combat. Et c’est un
poulet. Nous, nous ne réclamons rien d’autre que les droits de toute créature
vivante, sans parler des créatures humaines ou des musulmans» (Oussam Ben Laden,
extrait de l’interview à G. Fullet et Peter Arnett en 1998).
5. Du nom du leader turc fondateur de la formation qui est
aujourd’hui au pouvoir en Turquie.
6. Dans La dictature confisquée, Jean-Michel Foulquier,
diplomate français, a comparé la relation des Etats-Unis avec l’Arabie saoudite
au lien d’affaire qui unit un souteneur et une prostituée («tu payes et je te
protège»). Cette problématique peut bien évidemment être étendue à un certain
nombre d’autres Etats de la région, dont l’Egypte d’Al-Dhawahiri. En 1990, entre
les deux tours d’une élection législative si grossièrement manipulée que presque
toute l’opposition avait préféré la boycotter, alors que les prisons égyptiennes
étaient bourrées avec le même entrain que les urnes, que la torture y battait
son plein, que la loi adoptée en 1981 (et reconduite inlassablement jusqu’à ce
jour) entrait dans sa neuvième année et que le président Moubarak songeait déjà
à la première des réformes constitutionnelles successives qui lui permettrait
d’être «réélu» indéfiniment, le président du Sénat français vint lui remettre
solennellement le prix Louise Michel au titre de «son action au service de la
démocratie et des droits de l’Homme». La dérive répressive ubuesque du
successeur du président Bourguiba a toujours passé avec un égal brio l’épreuve
de la reconnaissance occidentale, française en particulier, le président Chirac
ayant décerné à plusieurs reprises à son pays le label d’«expérience exemplaire
de modernisation». En 1995, les élections algériennes à la présidence de la
République furent considérées par les mêmes comme «satisfaisantes sur le plan de
la démocratie». Plus près de nous, un silence médiatique total règne sur la
flambée répressive qui s’est abattue sur le Maroc, comme au temps des pires
années de plomb.
7. «The idea of common humanity and unity amidst
diversity, so purely embodied by those we mourn today, must surely confound the
minds of the hate-filled terrorists who killed them. (…) They envy our strength
without understanding the values that give us strength, for, for them, it is
their way or no way : their interpretation, twisted though it may be, of a
beautiful religious tradition ; their political views ; their racial and ethnic
views -- their way or no way».