Confluences Méditerranée                                   N°5                   Hiver 1992-93

Le Clandestin

Une nouvelle de Tahar Ben jelloun

 

Avant, on venait les chercher. On oubliait même de les nommer ou de leur demander leur avis. L'important c'était le corps. Un corps en bonne santé, résistant et efficace. Un corps sans sentiments, sans émotions. Juste une force de travail.
Avant, ils se confondaient avec l'ombre. Ils passaient avec la grisaille des murs. Pendant longtemps, les immigrés furent une abstraction. A la limite, ils n'existaient pas. Qui s'en souciait ? Qui s'en souvient ? Qui porte leur mémoire? Il a fallu la guerre d'Algérie puis la crise pétrolière pour que l'immigré arabe entre dans l'imaginaire du citoyen français. Entrée violente et non concertée.
Ensuite, l'immigration est devenue, non pas une population, mais un thème politique assez rentable en période électorale.
Aujourd'hui, on la perçoit en clandestine. Elle vole l'espace, contourne la loi et le droit. Une minorité d'hommes marche vers l'Europe en se cachant. Au péril de sa vie. Une vie qui s'est tellement appauvrie qu'elle est devenue une charge lourde, une peine, une douleur tout près de la mort. Et la mort est souvent sur le trajet. Le détroit de Gibraltar, lieu symbolique de la rencontre du Nord et du Sud, de l'Europe et de l'Afrique, est aujourd'hui un cimetière où des Africains perdent l'unique capital en leur possession : leur corps.

Paris, décembre 1992 (Publié dans Libération du 27 mars 1992 et reproduit avec l'autorisation de l'auteur ).

 

Et pourtant la mer était calme en cette nuit claire, trop claire, du 5 au 6 février 1992. Younès Ould Béni Makada — on l'appelait ainsi parce qu'il était né dans cet ancien bidonville de Tanger au moment de l'indépendance du pays — regardait le ciel étoilé comme s'il cherchait son étoile, comme s'il cherchait Dieu dans cette nuit où il faisait à peine froid. Aucun signe du ciel n'était venu l'avertir du drame qui se préparait au large d'Alméria. Il pensait à cette ville balnéaire où des gens du Golfe, riches et méprisants, venaient dépenser leurs millions dans des orgies dont on lui parlait beaucoup dans les cafés de Tanger. Il les imaginait ivres de mauvais alcools, frottant leur sexe contre des poitrines grasses et lasses.
Younès les connaissait par leurs méfaits que les gens rapportaient en les exagérant un peu. De la Costa del Sol, ils enjambaient la mer en un clin d'oeil et se retrouvaient dans la ville du détroit, réputée pour ses filles belles et faciles et par une tolérance qu'ils étaient incapables de comprendre. La pauvreté, le chômage, l'absence d'avenir facilitent la permissivité dans les mœurs : on ferme les yeux, on fait semblant de ne rien voir et on avale la honte et l'impudeur.
Younès n'a connu de la vie que l'amertume. Amer, il était rebelle, il se voulait jusqu'à devenir l'enfant de la poussière et de la colère. Des gens l'auraient aperçu dans les émeutes de décembre 1990 qui étaient parties de Béni Makada. Il voulait un passeport. Il a fini par l'avoir. Il voulait un visa pour l'Espagne. Il ne l'a pas eu. Le fonctionnaire du consulat d'Espagne à Tanger était loin d'imaginer que ce refus allait avoir une répercussion tragique sur Younès. Comme les dizaines de Tangérois, Younès avait passé des nuits à attendre l'ouverture des bureaux du consulat d'Espagne dont la façade, qui donne sur l'avenue du Marché aux boeufs, a été surélevée par des barreaux de fer à la pointe aussi tranchante qu'une baïonnette.
Le consulat s'était ainsi barricadé, de crainte de se voir un jour envahi par des demandeurs de visa en colère. Younès avait ravalé sa rage. Il voulait partir travailler en règle; il suivit le chemin tracé par la loi; il n'avait d'autre ambition que de sortir de la misère et d'aller offrir ses bras dans n'importe quel chantier en Espagne où, lui a-t-on dit, la main-d'oeuvre est très demandée à cause de l'exposition universelle et des Jeux olympiques. Il se disait qu'en partant seul, en étant propre, poli, droit, il trouverait bien un emploi.
Younès Ould Béni Makada n'arrivait plus à regarder le ciel. Trop de corps s'étaient entassés dans cette barque de pêcheur. Il parvint tout de même à dégager sa tête, sentant un coude s'enfoncer dans ses côtes, respirant mal, mais résistant parce que les lumières d'Alméria étaient de plus en plus scintillantes, de plus en plus proches. Là, il pouvait suivre le dessin des étoiles et ne comprenait pas pourquoi aucun astre ne s'approchait de lui. Il repensait aux derniers jours et aux préparatifs avant le départ.
Ce fut son cousin, garçon de café, qui le présenta à l'homme de l'embarcation, qui ne disait pas son nom, ne parlait si ce n'est pour réclamer, sans la moindre discussion, les sept cents dollars pour le passage. La barque partait de la côte atlantique et devait lâcher sa cargaison humaine sur les plages d'Alméria. Le tout prenait, d'après le cousin rabatteur, cinq heures. Il disait: une petite nuit sans sommeil et puis la liberté, le travail et le pognon! Younès ramassa la somme requise en vendant des affaires dans le socco chico et en empruntant, au cousin notamment. Ce n'était pas un secret. Tout le monde à Béni Makada était au courant des barques de la nuit. On les appelait ainsi parce que personne ne les voyait de jour, mais on les imaginait peintes en noir pour se confondre avec la nuit et échapper aux gardes-côtes espagnols.
Lorsqu'il arriva en bas de la falaise, Younès crut qu'il y avait plusieurs départs tant la foule qui attendait était nombreuse. Plus tard, on saura qu'il y avait deux cents personnes. La barque paraissait toute petite. Elle ne cessait de rapetisser dans son regard. Elle devenait minuscule, comme un jouet pour enfant. Lorsqu'il demanda : "Elle va nous contenir tous ?" Cette nuit, le coeur n'avait pas d'espace, le coeur était meurtrier.
Younès ne regardait plus le ciel mais observait les lumières d'Alméria. Il se rappelait qu'on lui avait raconté comment ses ancêtres, il y a quelques siècles de cela, avaient conquis l'Espagne et comment ils avaient introduit dans ce pays une grande et belle culture. Il se souvenait aussi de l'époque où les Espagnols vivaient dans des quartiers populaires de Tanger et qu'on les appelait "pantalons reprisés". Ils n'apparaissaient pas comme des colons riches et dominateurs mais comme des gens du peuple modestes et sans prétention. Le voilà en cette nuit de février en train de traverser le détroit de Gibraltar clandestinement, comme un vulgaire trafiquant, comme un voleur, comme un homme qui a perdu son étoile, comme un orphelin d'avenir à la mémoire creuse, sans grand éclat, sans grand espoir, avec juste un corps robuste prêt à faire les travaux durs que les Espagnols répugnent à faire.
Autour du cou, il avait suspendu une pochette où il avait mis son passeport, l'argent et une photo de sa femme et de ses deux enfants. Sa mère lui donna en partant un petit coran. Il le prit, le baisa puis le déposa sur son sac. Il oublia de le ranger en partant. La mère en le découvrant par terre eut le pressentiment que son fils n'était plus protégé et que quelque chose de grave allait arriver. Elle ne dormit pas de la nuit. Elle ne dormit plus, depuis ce matin blême où on lui rapporta le corps de Younès enveloppé dans une bâche militaire.
Younès comme Driss, un homme qu'il ne connaissait pas, mourut étouffé dans la panique lorsque la police des frontières projeta une lumière intense sur la malheureuse embarcation. Certains sautèrent par-dessus bord. D'autres furent écrasés dans la bousculade, piétinés puis jetés à la mer. La sirène de la vedette de police puis le haut-parleur hurlant avaient fini par provoquer un massacre. Une vingtaine de disparus — noyés ou en fuite — furent dénombrés. Les cent-soixante restants furent arrêtés puis livrés aux autorités marocaines. Le passeur sans nom était resté à terre à Tanger. Lui aussi a disparu. Younès Ould Béni Makada a à présent toute la mort pour oublier. Il dort. Son visage est serein. Sur le cou des traces de mains qui l'auraient étranglé. La peur et la panique ne connaissent pas la pudeur. Dans la presse on a parlé des boat people du Maghreb. Certains s'imaginent déjà le sud de l'Europe envahi par des hommes affamés, les yeux pleins d'angoisse et de haine. Peut-être que cette barque de malheur deviendra un fantôme qui viendra hanter les nuits des festivités de 1992.

Le Sud n'a pas encore faim. Le Sud a simplement besoin de justice. Vue d'en bas, l'Espagne paraît immense. Ses pieds sont d'argile. Elle a le dos tourné; elle regarde vers le Nord. De temps en temps, elle ferait bien de se retourner pour voir si le Maghreb lui parle. En cette nuit lugubre de février, des bateaux de pêche puissants émigrent vers les côtes marocaines, bien sûr pas pour rafler le poisson, mais pour voir des sirènes danser sur des corps clandestins flottants.

Tahar Ben Jelloun