L'enjeu migratoire
dans les rapports Europe-MaghrebBichara Khader
"Si les richesses ne vont pas
là où sont les hommes,
les hommes vont naturellement
là où sont les richesses."
Alfred Sauvy
Le contraste démographique en Méditerranée revêt une grande
importance géopolitique du fait de la contiguïté. Mais aussi pour une autre raison.
C'est qu'il se développe sur fond de crise généralisée sur la rive Sud. Déficit
alimentaire préoccupant, puisqu'une calorie sur deux est importée(1), industrialisation boîteuse(2),
endettement rampant(3), intégration verticale
excessive(4), urbanisation sauvage et crise de
conduite culturelle(5) débouchant sur une poussée
de l'intégrisme religieux(6).
Dans un tel contexte, aucun barrage policier, aucun cordon sanitaire, n'endiguera les
nouveaux flux migratoires en Méditerranée. A défaut d'un développement économique de
la Rive Sud qui dissuade les candidats à l'émigration, qui les retienne chez eux, qui
leur ôte toute envie de partir, de fuir, on va assister dans les prochaines décennies à
une intensification des migrations internes et des flux migratoires vers l'extérieur.
Le problème de la pression démographique est lié à celui de sa
répartition dans l'espace. Dans les pays du Maghreb, elle provoque un exode vers la ville
ou les zones "riches".
Dans un premier temps, cet exode n'impliquait aucune rupture avec le groupe et les
pratiques traditionnelles. On revenait au "bled" pour se marier et "les
femmes et les enfants ne quittaient pas le cadre de vie traditionnel".
Avec la crise économique des années trente et la déstabilisation des sociétés
rurales, l'exode rural vers les villes devient plus massif et il touche des familles
entières. En Algérie, les flux internes furent aspirés par Alger, Oran, Annaba. Au
Maroc, la migration a gonflé les centres urbains de Casablanca, Rabat et Kénitra. En
Tunisie, c'est surtout Tunis qui devint le point de convergence de toutes les migrations
internes.
"Composés en majorité de paysans sans terre ou de petits propriétaires,
analphabètes et sans qualification, ces courants migratoires marquèrent durablement le
paysage des villes. Les premiers bidonvilles et gourbivilles, plus tard d'autres zones
d'habitat précaire connurent une expansion foudroyante"(7)
confirmant de la sorte l'estimation de H.R. d'Orfeuil(8)
qui a estimé qu'une croissance démographique de 2% l'an entraîne une croissance urbaine
de 4% et une croissance des bidonvilles de 8%. De sorte que cette urbanisation
accélérée et "sauvage" du Maghreb a entraîné une extraversion de
l'économie, une dépendance alimentaire et des dépenses non productives considérables.
Captive du système mondial, la ville maghrébine ne parvient pas encore à faire fonction
de pôle de croissance et d'intégration de l'espace national.
Rien d'étonnant, dès lors, que les principales "émeutes" qui ont secoué les
pays du Maghreb furent des "émeutes urbaines". C'est dire que l'expansion
débridée des villes maghrébines, liée à la déstructuration des sociétés rurales et
une trop grande concentration des services administratifs, sanitaires, éducatifs,
culturels, dans les centres urbains, pourra jouer plus d'un tour aux dirigeants
maghrébins.
La première vague d'émigration prend naissance au Maghreb quand la
France fait appel aux "bras maghrébins" pour faire tourner les usines dont les
ouvriers partent "à la guerre". Plus de 500.000 maghrébins furent ainsi
réquisitionnés au Maroc, en Algérie et en Tunisie(9).
La deuxième guerre mondiale voit, tout simplement, l'opération se renouveler, sans
compter les hommes appelés ou enrôlés de force pour faire la guerre aux côtés des
Alliés.
Mais c'est au lendemain de la seconde guerre mondiale que les flux migratoires d'origine
maghrébine vont véritablement se développer et s'intensifier. Aujourd'hui, en 1992, la
population émigrée maghrébine représente un total de 2 millions, auxquels il faudra
ajouter probablement près de 500.000 clandestins.
Au début, il s'agissait surtout de migration de travail, c'est-à-dire qu'elle concernait
les hommes seuls, venus surtout en France, en Belgique et en Hollande, pour travailler
comme ouvriers ou manoeuvres.
Les années 1974-1975 constituent un tournant décisif dans la nature de l'immigration,
lorsque l'immigration de travail dans quasi tous les pays européens fut interdite. A
partir de ces années-là, le mouvement migratoire se féminise. Le cas de la France est
le plus typique. Entre 1975 et 1982, les femmes maghrébines sont deux fois plus
nombreuses que les hommes à entrer en France. Mieux, pendant ces sept années, dix fois
plus d'Algériennes que d'Algériens sont venus s'installer en France à la faveur du
regroupement familial(10). Si bien qu'en 1982 la
population algérienne (la plus nombreuse des maghrébins) vient à comprendre 40% de
femmes. Quant à la population maghrébine totale en France, elle est estimée aujourd'hui
à 1.417.000 personnes (contre 227.100 en 1954) dont 796.000 Algériens, 431.000 Marocains
et 190.000 Tunisiens. En Belgique, la population maghrébine, surtout marocaine,
représente près de 150.000 personnes, dont au moins 130.000 Marocains.
Ainsi, au cours des quinze dernières années, on assiste au passage
d'une immigration de travail à une immigration d'installation. Cela se manifeste
d'ailleurs dans le glissement de vocabulaire qui désigne plus volontiers les immigrés
que les travailleurs immigrés. L'immigration économique masculine et précaire cède le
pas à l'immigration familiale. Le personnage central du travailleur immigré condamné à
"la plus haute des solitudes"(11) a
été remplacé par celui du "jeune beur" et scolarisé. Cette immigration
d'installation revêt des caractères inverses :
a) féminisation accrue de la main-d'oeuvre immigrée puisqu'en France, par exemple, le
taux d'activité des femmes immigrées passe de 18,8% à 23,7% entre 1975 et 1982(12);
b) la natalité dans les communautés maghrébines immigrées, considérée surtout comme
un danger, tend à s'aligner sur les normes européennes ;
c) et les pyramides démographiques des étrangers se rapprochent lentement de celles des
Européens.
En matière d'emploi cependant, et malgré une plus grande mobilité
observée dans tous les pays européens, les spécificités persistent. Il n'y aurait pas
de substitution de la main-d'oeuvre locale à la main-d'oeuvre immigrée, comme l'indique
d'ailleurs la demande de "travail clandestin". Comme le souligne François
Dubet, "une main-d'oeuvre sous-payée et mobile reste nécessaire"(13) et d'ajouter "au fond, le paradoxe est le suivant : les
immigrés s'installeraient parce qu'ils occupent des emplois marginaux mais utiles."
Cela n'empêche pas que bon nombre d'immigrés ne sont plus ouvriers d'usine ou dans des
chantiers de construction, mais des travailleurs indépendants : hôteliers,
restaurateurs, commerçants ou même avocats et médecins. Il y a à l'évidence une
mobilité sociale lente mais réelle. Des études très élaborées faites sur le cas
français le démontrent, notamment celles de S. Bonnet, G. Noiriel(14). Mais les "noyaux durs" de l'emploi immigré persistent,
notamment dans l'industrie automobile(15).
Dans ces secteurs, la substitution des nationaux aux immigrés est très faible. De façon
générale, plus le travail nécessite une qualification importante et bien rémunérée,
plus la substitution est possible, "ce qui aboutit soit au maintien des immigrés
dans les tâches les moins qualifiées, soit à leur régression vers la précarité. Et
pourtant, de plus en plus, on observe un glissement de la main-d'oeuvre immigrée vers la
petite et moyenne entreprise. Quant au chômage des immigrés, il est proportionnel au
niveau de qualification. Moins on est qualifié, moins la substitution est possible et
moins on est exposé au chômage. En tout cas, une étude de G. Abou Saada a démontré,
toujours pour le cas français, que, depuis 1985, le chômage des immigrés a décru,
passant de 12,4% en 1983 à 11,05 en septembre 1987(16).
C'est sans doute au niveau de l'habitat que le processus d'intégration est le moins
sensible. Les difficultés de logement familial ont conduit à l'installation de familles
maghrébines dans les ensembles plus ou moins délaissés par les autochtones qui
accédaient à d'autres formes d'habitat, ou bien dans les cités dégradées de la
périphérie des grandes villes(17).
Ainsi, globalement, la population maghrebine en Méditerranée du Nord
et particulièrement en France est recherchée en fonction de ses caractéristiques
spécifiques de non-qualification. Elle semble être ajustée au "dernier rang"
de la hiérarchie d'emplois, pour lesquels cette population n'entre pas en concurrence
avec les travailleurs nationaux, du moins au niveau des salaires qu'elle est prête à
accepter. Indubitablement, comme le fait remarquer Ghorbel, "la situation des
travailleurs maghrébins non qualifiés, arrivant sur un marché de travail déjà
saturé, conduit à une sorte de "marginalité sociale", notamment dans un
contexte de crise"(18). Contrairement à
certaines prévisions, celle-ci n'a pas provoqué de retours massifs. L'immigration
maghrébine est apparemment là pour rester. Ceux qui, en Europe, continuent à utiliser
le terme de "travailleurs émigrés" pour donner à penser que l'immigration est
temporaire, se mettent le doigt dans l'oeil. Quant aux gouvernements maghrébins qui, par
nationalisme frileux font comme si leur "émigration" devait infailliblement
revenir au pays, ils ne font que leurrer leurs populations.
En fait, le retour devient de plus en plus mythique. La population maghrébine immigrée
préfère vivre, même dans des conditions de marginalité sociale, en butte au racisme
rampant, que de revenir au pays grossir les effectifs des chômeurs. En outre, le paysage
sociologique est radicalement transformé. Une trop longue "désinsertion" comme
le dit justement Camille Lacoste-Dujardin(19) a
déphasé les parents émigrés de la vie maghrébine, tandis que les enfants, eux, ont
désormais trop d'attaches dans leur pays de résidence. Certes les partisans du
"renvoi des immigrés chez eux" se refusent à admettre que l'immigration
maghrébine est une immigration durable. Aussi exploitent-ils toutes les occasions pour
jeter l'anathème sur une population immigrée qui se pérennise.
En effet, un sondage publié par Le Monde du 31 octobre 1989 montrait que 50% des
Français ont peur de l'Islam, alors que 45% sont d'un avis contraire. Déjà en octobre
1985, un numéro de Figaro-Magazine faisait grand bruit, en titrant
"Serons-nous encore français dans trente ans?", L'évènement du Jeudi, 4-10
janvier 1990 titrait "France, faut-il avoir peur de l'Islam?".
Tout cela démontre l'image négative de l'Islam cultivée dans tous
les pays européens. Le tapage médiatique à propos des fameux "foulards
islamiques" nous éclaire sur le malaise d'une partie de la population qui ne voit
l'Islam qu'au travers de prismes déformants de groupuscules intégristes
particulièrement vociférants. N'y a-t-il pas quelque danger, en effet, à substituer la
catégorisation d'"immigré musulman" à celle, plus précise d'"immigré
maghrébin"? Car, comme le souligne fort justement Camille Lacoste-Dujardin,
"c'est alors imposer aux Maghrébins leur religion comme seule identité"(20), ce qui, pour beaucoup d'Européens, prend forme
d'épouvantail.
Or, en matière de religion, non seulement 83% des musulmans de France ne vont pas à la
Mosquée, mais très souvent l'affirmation d'un sentiment musulman est moins l'expression
d'une différence inconciliable qu'elle n'est, comme le fait fort justement remarquer
François Dubet, "la demande d'un droit de sortir de la clandestinité lorsque
l'idée même de retour s'éloigne"(21).
En fait, "toute cette littérature apocalyptique autour de "l'Islam
envahisseur" renvoie au problème de la conscience collective. Car, en termes de
conscience collective, comme le souligne Régis Debray(22),
il est certain que le rideau de fer institutionnel et militaire a cédé la place à un
autre rideau de fer mental et politique. Le premier, qui est détruit, était à l'Est, le
deuxième se reconstitue tout de suite après au Sud..! De fait, le racisme
anti-maghrébin, anti-musulman, anti-arabe a pris la place de l'anticommunisme, de
l'antisoviétisme, en termes de mobilisation des projets conservateurs. La notion
d'étranger s'est déplacée. L'homme de l'Est, longtemps tenu pour étranger et
globalement satanisé, est maintenant redécouvert comme proche, comme frère. L'étranger
est devenu l'homme du Sud, l'homme "avec lequel il n'y a pas d'interface" ni
culturelle ni politique. Ne pouvant plus se constituer, s'identifier contre le
"péril rouge", l'Europe paraît se constituer contre "le péril
islamique".
Mais peut-on reconstituer un mur idéologique Nord-Sud en
Méditerranée, imperméable au mouvement des hommes, tout en étant perméable au
mouvement des biens ? Cette question, soulevée par Edgar Pisani(23), pose le problème de l'étanchéité. N'est-il pas, en effet,
paradoxal de dresser la rive européenne contre la rive arabe et musulmane, alors que la
Méditerranée, par sa fluidité même, est par essence un facteur de mobilité et donc
d'échange et d'interdépendance.
C'est dire que, en Méditerranée Occidentale, la situation, à en juger par les
déséquilibres démographiques et économiques prévisibles, est totalement nouvelle, car
les rapports euro-maghrébins " seront marqués par la saturation qui caractérise
les sociétés d'accueil, celles du Nord, non pas en fonction du seul critère
économique, mais eu égard à un ensemble de variables complexes dans lesquelles celles
ayant trait à la culture sont décisives"(24).
Malgré toutes les mesures qui pourront être prises au Nord et au Sud en vue d'endiguer
si ce n'est de réduire à néant, les mouvements de population potentiels, ils n'en
auront pas moins lieu, d'une manière ou d'une autre, étant donné la proximité des deux
ensembles et l'écart de niveau de richesse qui les oppose et les sépare. Nul doute que
nous allons faire face à une mutation du phénomène migratoire, qui s'apparentera à un
phénomène collectif de "mécanique de fluide", selon l'heureuse formule
d'Edgar Pisani(25), où les grandes masses en
surpression au Sud tentent d'essaimer vers les espaces de sous-pression démographique au
Nord.
Quant aux immigrés déjà installés en Europe, ils seront à coup sûr intégrés. Mais,
si toute immigration est d'abord une aventure, elle est aussi un déchirement, une
épreuve, un déracinement, et le changement de nature qu'elle impose appelle du temps.
"Les anciennes immigrations, celles qui paraissent désormais si bien assimilées, ne
furent ni aussi aisées ni aussi bien acceptées qu'on le croit maintenant afin de mettre
en évidence les difficultés d'aujourd'hui"(26).
Alors, pourquoi l'immigration maghrébine est-elle si médiatisée et mobilise-t-elle tant
l'opinion publique? Sans doute parce que les immigrés entrent dans un univers populaire
européen qui se décompose peu à peu sous les coups des mutations industrielles et
urbaines, entraînant de nouvelles marginalisations, un affaiblissement du mouvement
ouvrier, une remise en cause du rôle régulateur de l'Etat, une fragilisation de
l'identité nationale. Ainsi, les immigrés se trouvent, malgré eux, l'enjeu de débats
qui ne sont pas toujours les leurs.
L'immigration clandestine a toujours été, en Méditerranée, une réalité tenace permanente. Mais l'émergence du "problème des migrations clandestines" de main-d'oeuvre en Europe Occidentale est relativement récente. Il témoigne plus d'une volonté des Etats de "contrôler" plus étroitement les flux internationaux de migrants que d'une volonté de fermer à proprement parler l'accès de leur territoire.
De fait, l'étude remarquable menée par Yann Moulier Boutang,
Jean-Pierre Garson et Roxane Silberman sur les migrations clandestines(27) débouche sur trois conclusions importantes:
a) il y a bien eu un ralentissement de l'immigration depuis 1974, mais jamais fermeture en
Europe Occidentale;
b) une telle fermeture, jamais réalisée dans le passé, est impossible à l'avenir, sauf
à des coûts si élevés que personne ne sera disposé à les assumer;
c) il convient donc de tirer sans ambiguïté ou faux fuyants la leçon de cet état de
fait destiné à se poursuivre, en instaurant ou réinstaurant un dispositif d'ouverture
légal.
En effet, malgré la "crise" et le "chômage", la
fermeture totale des frontières ne s'est jamais vérifiée. L'immigration saisonnière
n'a jamais été interrompue. Le regroupement familial s'est poursuivi. Les flux de
réfugiés ont acquis une importance nouvelle, tandis que l'immigration clandestine, au
sens étroit du terme, n'a jamais été tarie.On ne peut donc parler que d'un
ralentissement des entrées d'actifs. Mais un tel ralentissement n'a pas correspondu à un
tarissement des facteurs d'appel, Les secteurs d'activité recourant déjà
structurellement avant la crise à une main-d'oeuvre étrangère ont continué à le
faire, sous l'oeil complaisant des pouvoirs publics. A ce facteur d'appel traditionnel est
venu s'ajouter un facteur spécifiquement lié à la crise et à l'accroissement de la
concurrence internationale. C'est la recherche d'une flexibilité accrue de l'appareil
productif par un contournement du système salarial protégé. De ce fait, la
main-d'oeuvre clandestine est surtout aspirée par l'économie souterraine, et
particulièrement le secteur informel urbain.
Et c'est parce que les pouvoirs publics sont impuissants à régler le problème de
l'économie souterraine qu'ils s'acharnent sur l'immigration clandestine. Or, les auteurs
précités sont catégoriques là-dessus, "c'est poser le problème totalement à
l'envers que d'imputer à l'immigration clandestine la persistance de l'économie
souterraine". Ainsi, si, globalement, les "portes principales" des pays
européens ont été fermées aux candidats à l'immigration, les "portes de
service" sont restées entrouvertes.
Les raisons de cette ambiguïté sont multiples :
a) l'éradication de l'un des principaux facteurs d'appel à des migrants clandestins
supposerait une"suppression de l'économie souterraine" par des mesures
incitatives et répressives. Quels sont les pouvoirs publics qui sont prêts à accepter
les coûts économiques et sociaux d'une répression accrue de l'économie cachée?
b) l'immigration régulière, et surtout clandestine, possède une structure d'âge jeune.
Elle est donc susceptible de compenser partiellement le vieillissement européen, et donc,
à terme, d'amortir la crise de financement de la sécurité sociale.
c) les contraintes géo-politiques excluent un arrêt brutal, à supposer qu'il soit
possible, des flux migratoires et des renvois massifs en raison des déséquilibres
politiques et économiques graves qu'ils créeraient et des mesures de rétorsion
inévitables.
Et pourtant, officiellement, les pouvoirs publics font semblant de
faire la guerre aux "clandestins" pour rassurer une opinion publique en proie au
doute. Ainsi, la lutte contre la migration clandestine est devenue le moyen d'une attaque
en règle contre les droits des immigrés et "le masque favori du racisme pur et
simple à l'égard de citoyens d'origine étrangère".
En Méditerranée, l'immigration clandestine risque de prendre des proportions
considérables. Le manque de débouchés pour les jeunes scolarisés des pays du Sud les
poussera immanquablement à tenter l'aventure de l'immigration clandestine. Ce sont les
pays méditerranéens de l'Europe communautaire qui sont les plus visés comme
"terminus" du voyage ou comme lieu de transit vers d'autres cieux. C'est en
partie pour cela qu'il est très malaisé de procéder à des évaluations des migrations
non contrôlées. D'où les écarts extravagants dans les estimations, allant de 1 à 5 en
Italie(28) et de 1 à 2,5 en France.
Aussi, personne, dans l'état actuel de nos connaissances de méthodes d'évaluation, ne
peut donner des chiffres fiables de l'immigration clandestine dans l'Europe communautaire,
et plus particulièrement dans les quatre pays de l'Europe latine. Il y a cependant moyen
de fournir, à titre purement indicatif, quelques estimations, à prendre avec beaucoup de
précautions.
Estimation quantitative des migrations de main d'uvre clandestine dans les pays européens méditerranéens :
Pays Population non contrôlée
Estimation basse
Estimation haute
Mon estimation
France
50.000
150.000 400.000
Italie
300.000
700.000 (29) 600.000
Espagne
40.000
100.000 (30) 250.000
Portugal
40.000
80.000 (31) 50.000
Europe latine
430.000
1.030.000 1.300.000
Grèce
15.000
50.000 32 60.000
Europe communautaire méditerranéenne
445.000
1.080.000 1.360.000
Ces estimations appellent cependant quelques remarques :
a) Paradoxalement, c'est l'Italie, jadis pays d'émigration, qui apparaît comme le pays
cible de l'immigration clandestine. Cela tient-il au laxisme des autorités publiques qui
préfèrent fermer les yeux ou à la structure économique du pays, notamment dans le Sud,
qui favorise ce type de migrations?
b) Les estimations pour la France me paraissent à priori sous-évaluées. En tout cas
elles incitent à poser certaines questions : est-ce que le phénomène des migrations
clandestines est un phénomène résiduel, témoin d'une phase passée d'intenses
migrations de main-d'oeuvre légale? Est-ce que le contrôle des frontières est plus
sévère que dans d'autres pays "passoires"? Est-ce que les mesures de
régularisation ont permis de diminuer l'importance de l'immigration irrégulière? Ou
est-ce tout simplement la faiblesse de l'économie souterraine française par rapport à
celle d'autres pays de la Méditerranée latine ?
c) Il est clair qu'une partie importante des "clandestins" est constituée
d'Egyptiens (Italie, Grèce), de Libyens (Grèce, Italie), de Tunisiens (Italie, France),
d'Algériens (France) et de Marocains (Espagne, France, Italie et Portugal), c'est-à-dire
des personnes originaires du Sud de la Méditerranée.
d) Cela donne au problème une acuité toute particulière, puisqu'il renvoie, à nouveau,
aux déséquilibres démographiques et économiques en Méditerranée. L'asymétrie des
évolutions prévisibles sur les deux rives de la Méditerranée et la modification
simultanée de l'offre et de la demande de main d'oeuvre autour de la Méditerranée
risquent fort bien d'induire une situation de grande incertitude.
En général, et dans tous les pays européens d'immigration, l'arrêt
des courants migratoires survenu dans les années 1973-74 a stabilisé une immigration
devenue structurelle, et durablement installée. Aujourd'hui, la population étrangère,
toutes origines confondues, compterait (sur la base des estimations des services de la
Commission datant de 1988) près de 14 millions d'individus, les ressortissants d'origine
non-européenne atteignant les 8 millions.
S'agissant de l'immigration maghrébine en particulier, on l'estime à 2 millions de
personnes dans les huit principaux pays de la communauté européenne, soit un taux qui ne
dépasserait pas les 0,7% de la population totale qui atteint 345 millions d'individus.
Depuis une dizaine d'années, la question de l'immigration se pose en termes nouveaux. Les
immigrés s'installent et, sauf à envisager des mesures coercitives de renvoi, c'est par
rapport à ce fait essentiel que le problème commence à être envisagé. Désormais, ce
qui compte avant tout, ce n'est pas tant l'arrêt des flux, ou la substitution de la main
d'oeuvre nationale à la main d'oeuvre étrangère, mais bien la gestion d'une immigration
installée, devenue désormais un enjeu social et politique.
Certes, on continue à faire circuler des évaluations négatives de l'immigration : son
coût (lié au chômage), ses effets pervers (tel le retard de l'appareil productif),
l'insécurité, la concurrence pour l'emploi national, l'érosion de l'identité nationale
par le choc des cultures, etc. Mais ces hantises, que l'on constate, à des degrés
divers, dans tous les pays européens n'ont heureusement pas débouché sur des positions
extrémistes. Il y aurait donc un consensus européen pour mettre en place une
réglementation institutionnelle du statut des étrangers, qu'il s'agisse de participation
politique, du droit à la nationalité ou de l'accès aux services sociaux.
Tous les Etats européens semblent s'être imposés la condamnation de
l'exclusion, de la discrimination, de la ségrégation ou de l'expulsion. Mais leurs
politiques nationales oscillent entre l'intégration, l'assimilation et la "nouvelle
citoyenneté".
Les tenants de l'intégration des immigrés postulent, de manière simple,
l'assimilabilité et la communicabilité des cultures et la bonne volonté d'intégration
des immigrés, l'objectif étant la fusion des diverses communautés coexistant dans les
sociétés européennes. A l'évidence, l'accent est mis sur le social et l'économique,
plus que sur le culturel, puisqu'on semble attendre une intégration politique des
étrangers.
Aussi cite-t-on souvent ce "modèle idéal" d'une adaptation réussie dans un
pays européen : celui de l'immigré qui s'installe, prend place, s'intègre
graduellement, puis obtient la nationalité comme un couronnement de sa démarche, une
véritable récompense. Tel a été le cas du mineur polonais ou italien qui aurait
parcouru ce chemin, allant de l'utilité économique à l'adaptation culturelle puis à la
participation politique.
Disons, pour conclure, que la tendance est à l'intégration objective
même si, en raison de l'actuelle dualisation des sociétés européennes, les immigrés
trouvent leur place tout en subissant plus durement que les autres couches de la société
les mécanismes de l'exclusion. Mais, étant donné que le système social européen est
en plein bouleversement, il ne serait pas étonnant de voir des réactions contre
l'intégration de populations extérieures, considérées illégitimes dans l'imaginaire
collectif européen.
S'agissant du concept d'assimilation, le projet est de rendre les immigrés et leurs
enfants culturellement semblables aux Européens de souche, selon le principe de la
primauté de la culture ambiante au sein de l'Etat-Nation : homogénéisation
linguistique, convergence des moeurs et inculcation de valeurs communes.
Enfin, et pour ce qui concerne la "nouvelle citoyenneté", celle-ci se fonde sur
l'égalité des citoyens, de leurs droits et de leurs devoirs. L'enjeu central de ce
mouvement est la participation au débat politique national.
La trilogie "intégration-assimilation-nouvelle citoyenneté" suscite, à droite
comme à gauche de l'échiquier politique européen, des débats animés. Tous se font la
guerre par immigrés interposés. D'où la difficulté à différencier, surtout au niveau
de l'opinion publique européenne ce qui, dans la problématique de l'immigration, relève
du domaine de l'action publique, et ce qui ressort de l'utilisation du problème à des
fins électorales.
Notes: