L'insoutenable "Forteresse Europe"
Bernard Ravenel
Un nouveau spectre hante l'Europe opulente et démocratique de cette fin de siècle; les boat-people venus de l'autre côté de la Méditerranée... Vieillie et repue, la société européenne occidentale se sent assiégée et menacée dans son intégrité et dans ses privilèges par la vitalité démographique des pays pauvres qui la jouxtent.
En 1991, en Italie, l'expulsion brutale de milliers
d'Albanais désespérés venus chercher un espoir sur les côtes des Pouilles a
représenté, dans un lourd et lâche silence de l'"opinion", un épisode
symbole de ce climat nouveau qui s'installe en Méditerranée. La même année, à
proximité de la côte espagnole, des Africains se noient, probablement par centaines,
dans les eaux du détroit de Gibraltar - le détroit de la mort - en voulant atteindre
clandestinement la "Terre Promise" européenne. Les autorités de Madrid se
montrent inflexibles avec les survivants qu'elles capturent.
Ainsi, après la chute du mur de Berlin, s'érige en Méditerranée, de l'Adriatique au
détroit de Gibraltar un nouveau mur autour de la forteresse des Douze. Du rideau de fer
au "rideau d'or".
1991 aura été l'année de l'irruption dramatique de la question migratoire comme
problème clé de l'avenir de l'Europe. S'ajoutant à l'autre poussée Est-Ouest, après
l'effondrement du système soviétique, elle contraint l'Europe occidentale à une
réévaluation d'ensemble de sa politique et de sa stratégie.
Commentant l'encyclique sociale de Jean Paul II, Centisimus Annus du 2 mai 1991, le
Cardinal Lustiger constate : "Le prolétariat de 1848 est de nouveau à nos portes,
sous une forme historiquement nouvelle. Communisme ou pas, les masses affamées et
ignorantes du Tiers-monde nous entourent (...) Il y a péril pour les nations nanties à
juger cette situation normale, à s'y accoutumer, à l'oublier. Périlleux sommeil !
Fausse tranquillité!" (1).
Sur ce thème, l'extrême droite, en particulier en
France, a eu l'initiative et a imposé à une grande partie de la société sa vision du
phénomène : c'est le retour des barbares, un retour qui doit être empêché à tout
prix. Réexhumant des pseudo raisonnements que l'on croyait appartenir à une époque
révolue, l'extrême droite repropose ou met au goût du jour la doctrine de la
"pureté nationale" ou de la "pureté européenne" : jouant sur la
peur de l'inconnu, le message de la fermeture apparaît séduisant.
Cette tendance se retrouve à l'échelle de tout l'Occident. La modification de la
physionomie des principaux Etats sous la poussée de la croissance de populations
extérieures différentes du noyau originaire - lui-même déjà le fruit de nombreux
mélanges migratoires - autour duquel l'Etat nation s'est constitué (hispanisation aux
Etats-Unis, africanisation en Europe), constitue un phénomène dont on a du mal à
mesurer les potentialités explosives. L'opposition Nord-Sud ne reste plus une simple
division géographique ou géopolitique, elle devient un fait social interne. Les barbares
ne sont plus seulement à l'extérieur, ils sont aussi "chez nous", dans nos
murs...
Aux frontières entre Europe et Méditerranée - mais aussi entre les deux Europe - ce qui est en question ce n'est plus seulement l'opposition entre deux économies-monde ou entre deux idéologies, c'est un des mythes cardinaux forgé surtout aux Etats Unis de la société industrielle : celui d'offrir des chances de mobilité à tous les niveaux de la société, où les êtres humains sont, au moins potentiellement physiquement, socialement, mentalement et culturellement mobiles. Face à la masse des pauvres qui frappent à la porte, l'Europe paralysée par la peur sera-t-elle la proie de l'idéologie de l'immobilisme, de l'enfermement, dans un monde de plus en plus interdépendant ?
La double révolution démographique en Méditerranée
Modelant et remodelant sans cesse les sociétés, les
flux migratoires ont accompagné et rythmé l'histoire humaine tout entière. L'histoire
méditerranéenne, celle de toutes ses civilisations, est fondamentalement une histoire de
migrants. Plus que partout ailleurs cette histoire a été mélange, syncrétisme,
métissage...
Aujourd'hui, nous sommes en présence d'une phase nouvelle d'un mouvement millénaire.
Mais l'habitude ancrée de penser notre histoire comme celle d'une nation stabilisée
depuis longtemps dans ses composantes ethno-culturelles comme dans ses limites
géographiques (frontières), et se reproduisant en quelque sorte par elle-même, sans
apports extérieurs significatifs, nous a longtemps empêchés de voir la dimension des
phénomènes migratoires successifs qui de tout temps ont composé l'histoire des peuples,
y compris le nôtre(2).
Pour se limiter à l'époque moderne depuis 1492 on peut dire que les
migrations internes et internationales ont constitué un aspect déterminant de la vie des
peuples s'articulant sur la dynamique du système - monde que devient le capitalisme
occidental à travers son processus d'accumulation...
Pendant quatre siècles et demi, jusqu'à la fin de la 2ème guerre mondiale, la direction
des flux est partie de la vieille Europe vers les nouveaux mondes à conquérir, à mettre
en valeur, à exploiter (tout le contient américain, l'Afrique australe, l'Océanie,
etc...). L'expansionnisme colonial a été aussi un expansionnisme démographique.
Le mouvement a concerné en première personne le Portugal, l'Espagne, la France,
l'Italie, avec leurs ambitions de peuplement (3).
Le grand renversement séculaire
Immédiatement après la Deuxième Guerre mondiale,
l'Europe est devenue importatrice nette de main d'oeuvre. C'est le grand changement
structurel, historique "le grand renversement séculaire "des mouvements
migratoires"(4) et dont la prise de conscience dans les sociétés
européennes s'opère lentement et de manière contradictoire. Désormais, ce sont les
flux venus du Tiers-Monde vers les pays industriels qui constituent la tendance dominante.
D'abord, dans les pays de vieille immigration (France, RFA, Suisse, Belgique), ensuite
dans les pays traditionnellement exportateurs nets de main d'oeuvre de l'Europe
méridionale (Italie, Espagne, Portugal).
On peut même distinguer plusieurs phases. De 1946 aux débuts des années cinquante, les
besoins immédiats de la reconstruction amènent plusieurs pays (la France, surtout) à
avoir recours à une main d'oeuvre de proximité (Italie, Belgique), ou coloniale.
L'immigration européenne est nettement dominante et elle est considérée comme
temporaire, le temps précisément de la reconstruction.
A partir des années cinquante, les belles années de l'expansion économique
s'accompagnent d'une croissance quantitative des flux. Les zones de recrutement
s'étendent à la péninsule ibérique, puis entrent dans le circuit migratoire la
Yougoslavie, la Grèce, la Turquie et les pays du Maghreb. De la mine à l'industrie
automobile, en passant par les travaux publics, le bâtiment, la sidérurgie, et la
métallurgie, la main-d'oeuvre immigrée contribue de manière déterminante au
développement de la société de consommation urbaine.
Entre 1967 et 1974, l'immigration s'accélère à travers les regroupements familiaux mais
aussi du fait de la restructuration des sociétés traditionnelles des pays du sud et de
l'est de la Méditerranée, touchées par la modernisation et la rationalisation de
l'agriculture. Cette migration tend alors à se transformer en installation définitive. A
partir de 1974, c'est la crise. L'Europe se ferme aux flux de nouveaux émigrants, mais
les regroupements familiaux, permis ou tolérés, se traduisent par une arrivée massive
de femmes et d'enfants. A partir de cette époque, l'Italie, l'Espagne, deviennent à leur
tour des pays d'immigration.
En fait, de nouveaux flux se développent, sous forme de clandestins ou de réfugiés
politiques et économiques. L'insertion dans le marché du travail se réalise surtout
dans les secteurs des services et de l'agriculture, mais aussi dans la confection ou dans
les emplois à risques de la chimie ou du nucléaire(5).
Face à cette tendance à l'insertion définitive des immigrés en Europe, les sociétés
européennes pour qui les immigrés étaient jusque là des étrangers - des hommes jeunes
pour l'essentiel - temporairement venus travailler chez elles, prennent conscience de leur
existence durable dans le paysage quotidien. Désormais, il faut s'accommoder à l'idée
que l'immigré n'est plus un individu - peu visible - sur le marché du travail, il est
aussi partie prenante de la vie quotidienne, dans les quartiers de HLM, dans les
transports collectifs, à l'hôpital, à l'école..
Mais cette prise de conscience s'opère au moment où la crise s'installe. Les conditions
objectives pour associer présence immigrée et chômage sont réunies. Cette dernière
phase du cycle migratoire est en effet marquée par un paradoxe dramatique : cette
population étrangère à qui on a fait appel pour la faire travailler et qui n'était
alors pas considérée comme une population est devenue, elle et ses enfants, partie
prenante de la population, mais trouve de moins en moins de travail..... Et c'est
l'explosion des banlieues.
Le "basculement" du front méditerranéen
A l'époque moderne et contemporaine, la population du
bassin méditerranéen a été en grande majorité concentrée sur la rive nord. En 1900
les trois quarts, en 1950 les deux-tiers.
Mais la stagnation démographique de l'Europe et l'explosion du sud ont provoqué une
radicale transformation de la répartition territoriale des populations riveraines. Les
caractéristiques spécifiques aux deux systèmes monde différents tant sur le plan
démographique qu'économique, ont créé une dynamique sans précédent historique.
En 1990, la population du sud a dépassé la population du nord de la Méditerranée qui
perd ainsi une très ancienne prééminence numérique. En 2020, le Sud représentera les
deux tiers du total. D'ici 2020, la population qui entoure mare nostrum
s'accroîtra de 192 millions d'unités: 9 de plus pour la rive nord ; 183 pour le sud(6). Certes, ces tendances lourdes ne signifient pas pour autant, et de
manière automatique, une pression d'ampleur comparable concernant l'augmentation des
migrations. Comme le dit le démographe italien Livio Bacci, il faut éviter une
"vision hydraulique" des phénomènes démographiques.
Mais pour bien appréhender la dynamique migratoire
potentielle qui s'annonce pour les deux décennies à venir, il faut prendre en
considération au moins quatre autres facteurs.
Le premier est d'ordre économique: l'aggravation de l'écart entre revenu moyen
par habitant entre pays économiquement développés et/ou d'immigration (France, Italie,
Espagne) et les pays économiquement moins développés et/ou d'émigration (Maroc,
Turquie, Tunisie, Egypte). Ainsi, le décalage entre la valeur la plus élevée, 13 116
dollars pour la France et la plus basse, 679 dollars pour le Maroc (chiffres 1986),
apparaît impressionnant et à lui seul peut contribuer à expliquer l'importance des flux
migratoires intra-méditerranéens... La dette bloquant tout développement du sud ne fait
qu'accentuer cette inégalité dramatique.
Le second est d'ordre sociologique: c'est le mouvement d'urbanisation rapide qui
caractérise les pays de la rive sud. Entre 1990 et 2020, la population urbaine de la
Méditerranée passera de 214 à 405 millions soit une augmentation de 190 millions, ce
qui correspond à la totalité de la croissance démographique pour tout le bassin
méditerranéen. L'essentiel de cette croissance sera absorbée par le Sud. La force de
travail du Sud qui représentait en 1990 43 % de l'ensemble méditerranéen en
représentera 59 % en 2020, alors que la population en âge de travailler sera passée de
97 à 228 millions de personnes.
Or, il est acquis que le parcours migratoire dominant est celui qui part de la campagne
vers la ville, la capitale surtout, avant de continuer vers les plus grandes villes de
l'ex-pays colonial, ne serait-ce que pour des raisons qui tiennent à la langue ou à
l'existence de filières ou de réseaux installés.
Par ailleurs, des processus écologiques peuvent également favoriser une croissance de la
pression à l'émigration internationale. La dégradation de l'état écologique des pays
de la rive sud, l'épuisement du potentiel hydrique, la pollution des eaux potables, la
réduction des surfaces arables grignotées par l'urbanisation, la croissance de l'effet
serre, tout cela laisse prévoir des situations de pénurie sans précédent et...
l'augmentation des "réfugiés de l'environnement" vers l'Europe.
Mais, en dernière analyse, l'évolution récente de la
CEE est un facteur décisif.
En effet, dans les années 70, la CEE a connu un processus d'élargissement qui a touché
à la fois des pays du nord de l'Europe (Royaume Uni, Irlande, Danemark) et des pays du
sud de l'Europe (Grèce, Espagne, Portugal). Dans les années 80, la poussée vers un
élargissement ultérieur est venue de la Méditerranée (Malte, Chypre, Turquie,
Maroc..), mais elle a rencontré de grosses résistances à l'intérieur de la CEE.
Aujourd'hui, avec la poussée de l'élargissement vers l'Est, non seulement ce processus
semble définitivement arrêté, mais la CEE tend, dans l'ensemble, à se fermer,
à devenir une "forteresse" autosuffisante, incapable de répondre aux demandes
des peuples de l'autre rive, et tout ceci se passe après que de nombreux pays
méditerranées eussent entamé un processus de développement agricole et industriel
"CEE oriented" et organisé leurs échanges en conséquence. Or, après
l'entrée de l'Espagne et du Portugal, ces pays se sont vu bloqués leur accès sur les
marchés communautaires. La poussée à l'intégration avec l'économie communautaire
s'est ainsi arrêtée et tout ceci a produit une croissance des forces centrifuges dans la
région. Le succès croissant du mouvement islamique peut être aussi interprété ainsi. Le
processus de "modernisation sans développement" qui a déraciné des campagnes
des millions d'hommes, qui a porté dans les villes de la Méditerranée des millions de
personnes à la recherche désespérée d'un travail introuvable, a créé un malaise
social qui jusqu'à maintenant a pris deux voies : la fuite vers l'Occident (émigration)
et le retour/renaissance de la culture islamique.
Ce binôme émigration-islamisme met les pays de la CEE face à un dilemme : ou continuer
sur la voie de la construction de la "forteresse CEE" (à défendre avec des
armes y compris nucléaires et un Etat policier) ou changer de politique vis à vis des
pays de la rive Sud.
Deux facteurs spécifiques
En même temps que se constitue cet état démographique méditerranéen, deux facteurs doivent être mis en relief pour caractériser le contexte dans lequel va évoluer le phénomène migratoire des années 90. Il faut voir le "cas français" et la place nouvelle de l'Islam.
Le cas français
La France est, avec les Etats-Unis, un vieux pays
d'immigration. Elle représente un cas à part dans le paysage européen. surtout
euro-méditerranéen.
La migration des travailleurs entre Maghreb et France est le produit d'une histoire
particulière qui est celle de la colonisation. En effet, l'implantation coloniale a été
marquée par une dépossession massive des communautés paysannes(7). De
ce processus naîtra l'excédent de population, réserve de force de travail, qui formera
la masse potentielle des migrants. Le dégagement de ce surplus constitue en quelque sorte
la condition nécessaire de l'émigration.
Mais la deuxième condition pour lancer le mouvement, l'impulsion initiale, a été un
facteur externe. Elle a été réalisée par la Première Guerre mondiale. Ce sont les
besoins en soldats et en ouvriers qui ont amené les autorités françaises à opérer une
mobilisation de la main-d'oeuvre nécessaire. Cette mobilisation s'est effectuée sous la
forme du recrutement forcé et par voie de réquisition.
Les exigences de la guerre et de l'industrie de guerre et ensuite de la reconstruction
économique, ont constitué les impulsions au mouvement migratoire. En même temps, ce
processus s'est traduit par l'intégration de ces paysans maghrébins dans le salariat. On
est ainsi passé par la violence, à des paysans sans terre, producteurs sans moyens de
production, à des prolétaires immigrés. Plus tard, avec l'indépendance et la
modernisation de l'agriculture et les échecs des réformes agraires, le mouvement
d'intégration des paysans prolétaires au salariat métropolitain s'est entretenu de
lui-même jusqu'à aujourd'hui.
Ainsi, les relations entre société française et les migrants maghrébins ont été
bien plus que partout ailleurs surdéterminées par le rapport colonial.
La dureté et la durée exceptionnelle de cette contrainte ont conditionné pour longtemps
des comportements spécifiques caractérisant les rapports entre population française et
population d'origine maghrébine en France. Il suffit de voir comment les harkis n'ont
jamais été intégrés dans la société française(8). On ne peut
comprendre le refus viscéral d'une partie de la société française à l'égard du droit
de vote des immigrés pour les élections locales, si l'on oublie la haine qu'a suscitée
pendant l'époque coloniale, toute proposition visant à accorder le droit de vote aux
indigènes, même à une petite fraction d'entre eux (projet Violette en 1936 - statut
Depreux en 1947).
L'Europe, nouvelle frontière de l'Islam
Au terme du processus migratoire commencé dès
l'après-guerre se réalise une nouveauté politico-culturelle considérable :
l'installation à demeure d'environ cinq millions de musulmans en Europe, ce qui
représente 2 à 3 % de la population européenne. Marseille et Lyon, Cologne et Berlin,
comprennent désormais une population musulmane qui commence à peser dans l'espace
socio-politique et socio-culturel. L'Islam est devenu une réalité collective
destinée à devenir une force non seulement religieuse, mais politique en Europe.
Ainsi, l'Islam pour la première fois depuis la chute de Grenade (1492), et après son
ultime défaite dans son conflit avec l'Occident chrétien qui fut sanctionnée par le
traité de Kainargi en 1774 (avec l'Empire russe) est de retour pacifique en
Europe. En France, il y a environ 1000 mosquées ou lieux de culte musulman et plus de 600
associations se référant à l'Islam. Et le mouvement de renaissance général que
connaît l'Islam dans tout le monde arabo-musulman, ne peut pas ne pas impliquer la
population musulmane en Europe. Or, tant que la composante musulmane de l'immigration
s'estimera marginalisée et exclue des bienfaits de la société européenne, son Islam
aura tendance à devenir à la fois une forme d'intégration sociale, ethnique et une
forme de compensation par l'affirmation de caractéristiques distinctives, face à la
société dominatrice. La tendance à l'ethnicisation de la religion sera très lourde. Et
en même temps l'Islam, surtout après l'effondrement du marxisme comme idéologie de
contestation politique de l'Occident, peut donner naissance à travers l'islamisme
politique à la première idéologie tiers-mondiste des années à venir.
On devine ainsi les dynamiques contradictoires qui s'ouvrent pour l'Islam. Celui-ci
saura-t-il se libérer suffisamment des tutelles étrangères intéressées (Arabie
Saoudite, Algérie, Turquie, Iran..) et inventer un Islam original, ouvert, tout en étant
minoritaire dans la société ? Un double défi donc, à la fois pour les musulmans
d'Europe et pour les sociétés européennes dans leur capacité à mettre en oeuvre des
instruments nouveaux de dialogue et de communication(9). La situation est
d'autant plus préoccupante que le contexte international met au premier plan, avec la
crise du Moyen Orient, le monde arabo-musulman qui se trouve en conflit ouvert avec
l'Occident (conflit israélo-arabe, révolution iranienne, terrorismes d'Etat et de
groupes, guerre du Golfe). Alors se dessine une sorte d'antinomie entre un processus
d'installation d'une population d'origine extérieure et un climat de défiance face aux
dangers potentiels internes mais surtout comme prolongement des tensions internationales
que cette installation peut comporter, comme on l'a vu au moment de la série d'attentats
"libanais" en 1985. Plus globalement, cette population immigrée continue à
vivre dans un état de séparation que l'évolution du monde risque d'accentuer en raison
de la dégradation des rapports Nord-Sud en général, et des rapports Occident-monde
arabo-musulman en particulier, telle que la guerre du Golfe l'a manifestée.
Le syndrome de l'invasion
Obsédée par son déclin démographique, face à la
pression migratoire du Sud, la vieille dame Europe s'angoisse. Cette angoisse s'ancre dans
une sorte de terreur diffuse face à la natalité des "autres" et à
l'inévitabilité et à l'incontrôlabilité des flux migratoires. Les tensions
xénophobes qui explosent ici et là se fondent sur une perception immédiate : les autres
sont trop et sont en train de nous envahir(10) en masse. A un
niveau plus profond, s'inscrit une angoisse encore plus intime. Après nous avoir envahis
"ils" nous submergeront avec une avalanche d'enfants, tandis que notre
stérilité croissante nous condamne à l'extinction.
Ces appréhensions sont si enracinées que l'on n'est pas prêts à admettre ce qui est
devenu une double vérité incontournable : la première, c'est que les
extra-communautaires, une fois débarqués en Europe, renversent très vite leur
comportement et engendrent beaucoup moins d'enfants..., la deuxième c'est l'arrêt de la
démographie galopante au Maghreb.
En 1970, les Algériennes mettaient au monde plus de huit enfants, les Marocaines et les
Tunisiennes 7. Aujourd'hui, les chiffres tombent respectivement à 5, 4, 3,5. Avec 2,8
enfants dans les villes maghrébines on se rapproche des schémas européens plus vite
qu'il n'y paraissait il y a encore peu...(11)
Par ailleurs, il est aussi désormais acquis que dans les années qui suivront l'an 2000,
la France, par exemple, aura à vivre une pénurie globale de main-d'oeuvre, en raison de
la baisse de sa population active. Et ce, quelle que soit l'évolution de la natalité
réellement prévisible(12).
Quoiqu'il en soit, à l'heure actuelle, l'homme européen n'est pas culturellement
préparé à affronter rationnellement - c'est-à-dire politiquement - le drame du
Tiers-Monde tel qu'il se manifeste chez lui. La présence de plus en plus visible de
l'immigré lui apparaît comme une menace diffuse. Quelque part dans son subconscient, il
rêve d'une armée puissante de blancs durs et purs - ou de mercenaires venus du Sud-
capable d'endiguer ce qui lui apparaît comme un fourmillement désordonné du monde non
blanc...
En fait, un ensemble de facteurs contribue à redessiner dans une Europe occidentale en
crise, la figure de l'ennemi. La disparition de l'ennemi traditionnel soviétique,
l'affaiblissement démographique européen, la crise économique et d'identité, la
pression migratoire, la réaffirmation de l'Islam, tout cet ensemble tend à bouleverser
l'imaginaire social en Europe occidentale.
Un ennemi s'en va, un autre arrive. La disparition de l'ennemi par définition au XXe
siècle, le communisme, a laissé un grand vide. Mais pour peu de temps. De même, que
dans sa phase expansive, le capitalisme avait généré en son sein l'ennemi le
mouvement ouvrier , de même aujourd'hui au moment où le modèle de développement
capitaliste épuise sa course, ne pouvant étendre ses bienfaits à la majorité de
l'humanité, un adversaire nouveau est désigné: ce sont les masses faméliques qui se
pressent autour de la forteresse des riches. Mais si le mouvement ouvrier s'est montré
absorbable, intégrable par morceaux successifs, les déshérités doivent être
nécessairement combattus par exclusion à l'intérieur et hors des frontières de
l'Occident. 1991 aura été l'année de l'émergence traumatique de cette vérité. C'est
dans ce climat que l'Europe est contrainte de définir son rapport avec le Sud du monde et
en particulier avec le monde musulman.
Le scénario de la forteresse
Affrontés aux pressions migratoires du Sud (et de
l'Est), les pays de l'Europe occidentale souhaitent trouver des réponses urgentes
communes.
D'abord pour gérer les flux, la Commission européenne reprend la proposition
d'observatoire des migrations (proposé en décembre 1990). Il s'agit d'un dispositif
statistique rapide et commun aux Douze, capable de mesurer continuellement les flux et les
comportements des immigrés dans la CEE. En même temps, on doit lutter contre
l'immigration clandestine à travers les accords de Shengen. Et puis, éviter les
"abus" en matière de droit d'asile.
Les accords de Shengen signés par huit pays de la CEE (Allemagne, Belgique, Espagne,
France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas et Portugal) constituent la base juridico-policière
de la construction du mur de la forteresse (visas, sanctions pour les moyens de transport
qui ne contrôlent pas suffisamment la régularité des documents des passagers, liste
commune d'indésirables, échanges d'informations, constitution d'un outil de coopération
policière: Europol).
Pour faire bonne mesure, les immigrés illégaux et les "faux réfugiés" sont
bientôt présentés comme le grand danger pour l'avenir de la CEE. Certains discours
officiels n'hésitent pas parfois à les amalgamer aux trafiquants de drogue, aux
terroristes et autres dangers publics... Pour défendre la forteresse de l'assaut de ces
"armées" les Douze réclament le droit de recourir à tous les moyens qui se
révéleront nécessaires... Immigrés et réfugiés sont considérés - et traités -
comme "ennemis". Ce langage et les instruments de la guerre sont en quelque
sorte "naturels" : guerre à la drogue, guerre au terrorisme, guerre à
l'immigration (clandestine), deviennent les croisades modernes de la forteresse Europe.
C'est ainsi qu'à la demande de l'Italie - traumatisée par les boat-people albanais - les
ministres chargés des migrations dans les vingt-cinq pays du conseil de l'Europe
décident le 18 septembre 1991, à Luxembourg, la création d'une "structure
d'intervention rapide" (...) en cas d'afflux massif de personnes déplacées(13).
Cette politique d'intervention et de contrôle des
frontières à l'échelle européenne suppose de tenir à distance ou de repousser les
immigrants. Cela signifie se défendre et s'armer selon des modalités plus ou moins
déclarées ou explicites. On renforcera la police des frontières et on sera amené à
faire recours à l'armée. Les citoyens européens apeurés et conditionnés ne pourront
que donner leur consentement plus ou moins résigné et tout ceci ne peut pas ne pas
s'accompagner d'une idéologie de la supériorité d'un droit au privilège de la
population nationale à laquelle on appartient. Les droits de citoyen seront à
géométrie variable, selon une hiérarchie qui distinguera entre citoyenneté à part
entière et citoyenneté partielle pour les immigrés officiels, entre citoyenneté
incertaine pour ceux de la deuxième génération (les beurs) et refus de toute
citoyenneté pour les clandestins soumis à l'arbitraire total. A l'intérieur,
l'exclusion c'est d'abord l'exclusion politique. Ainsi, tendent à se constituer les
éléments idéologiques d'une identité européenne blanche "blanco-centrique"
qui permettra à la population autochtone de légitimer les comportements racistes et la
construction d'une forteresse, en un mot, les bases d'un apartheid
"moderne"
En réalité, le rapport avec le Tiers-monde, avec le Sud, est désormais fondamentalement
conçu en termes de sécurité. Le Sud c'est d'abord le risque, celui de la bombe
démographique. Les projets de coopération n'ont plus rien à voir avec la perspective de
mener les pays du Sud sur la voie du "développement". Il s'agit désormais de
se prémunir à court terme contre les risques que comporterait pour le Nord une
déstabilisation accrue des pays du Sud.
L'Italie aux avant-postes : la construction du mur Adriatique
Dans l'année 1991, en deux vagues successives, l'une
arrivée à Brindisi en mars, l'autre à Bari en août, environ 40 000 Albanais ont
décidé coûte que coûte de quitter leur pays pour chercher en Italie une nouvelle
patrie de secours. Peut-être espéraient-ils en raison de proximités multiples
géographiques, historiques, culturelles que l'Italie serait ce qu'a été la RFA
pour les Allemands de l'Est: une Albanie de l'Ouest en quelque sorte.
Ces réfugiés, ces premiers véritables boat-people méditerranéens, parfois encouragés
par "les durs" du pouvoir en place à Tirana pour se débarrasser d'opposants
jeunes et dynamiques, fuient un pays ruiné, déstructuré, après quarante ans de régime
communiste dictatorial, un pays agricole qui ne peut plus nourrir que le tiers de sa
population. Ils préfèrent aujourd'hui encore fuir leur pays que tenter de le
transformer, imaginant que si des changements politiques peuvent intervenir à plus ou
moins brève échéance, les transformations économiques prendront du temps. La façon
dont ils ont été reçus, ou plus exactement renvoyés, est lourde de signification pour
l'avenir.
D'abord, l'accueil à Brindisi s'est distingué par le contraste entre l'attitude des
autorités officielles, surtout étatiques qui, dans un objectif avoué de dissuasion, ont
tout fait pour décourager l'arrivée de nouveaux réfugiés, et l'attitude de la
population de la ville, des groupes de volontaires, de syndicalistes ou d'organismes
caritatifs qui ont distribué nourriture, boissons et vêtements au peuple des réfugiés.
Très vite, survint un deuxième temps dans le comportement italien. La presse constate
bientôt que dans cette immigration sont représentés les "pires éléments" de
la population albanaise. Ce problème est devenu "Comment se défaire de ces
gens?". On commence alors à les dépeindre sous leurs plus mauvais angles. Et
naturellement, ce sera l'une de ces nombreuses prophéties faciles qui s'autoréalisent
car il est évident que les Albanais sont en difficulté. Il n'y a guère en Italie de
capacité d'absorption du marché du travail, même clandestin. D'où les déceptions, les
colères, les tensions avec la population locale. On a vite fait dès lors de trouver des
"éléments méchants".
Le gouvernement italien décide alors de renvoyer tous
les Albanais sauf ceux qui démontreront avoir trouvé un travail. Le délai ultime est
fixé au 15 juillet. Mais l'inefficacité administrative de l'Etat italien et une certaine
pression des organismes de solidarité permettent de reporter le délai au 22, puis au 31
juillet, puis plus tard encore. Bref, pour les Albanais c'est à nouveau l'espoir. Et un
nouvel exode de masse, le 9 août sur Bari.... Intervient alors une réaction brutale,
démesurée. L'enfermement dans un stade, un traitement de parias sans aucun respect des
plus élémentaires normes humanitaires, puis le retour par la force, à coups de matraque
ou de ruses minables. Le problème est illusoirement réglé. "La honte de
l'Europe" selon l'éditorial du Monde du 11 août 1991.
Alors, en septembre 1991, "pour bloquer le phénomène de l'immigration clandestine
de citoyens des ports et des côtes d'Albanie en territoire italien", comme le dit un
communiqué de l'Etat major de la marine militaire italienne, le gouvernement italien avec
l'accord de Tirana, a décidé d'instituer le "XXIIème groupe naval". Une
task-force de six navires de guerre, de moto-vedettes, d'hélicoptères et d'avions
en particulier des Atlantic, anti-sous-marin, équipés de radar pour le repérage à
distance patrouille désormais dans l'Adriatique avec comme mission de conjurer et
prévenir de nouvelles migrations des malheureux pays voisins (Albanie et Yougoslavie)(14). L'armée italienne occupera les ports de Valona et Durrès, la marine
formant une escadre mobile côtière internationale pour bloquer le départ de flottilles
de radeaux ou de petits bateaux de pêche sur les 52 km de mer qui séparent Valona
d'Otrante. C'est "l'opération frontières closes". Désormais, le mur
Adriatique est construit (15).
Pour prendre la mesure de cette politique il faut prendre en compte "l'effet
européen". Il fallait démontrer que l'Italie n'était pas un anneau faible d'une
Europe exposée au danger des invasions(16).
Pour une Europe accueillante et solidaire
Les pays de la CEE qui bordent la Méditerranée
pourront-ils empêcher, dans les dix ou quinze ans qui viennent, l'entrée,
"l'invasion" de plusieurs millions d'Africains du Nord, mais aussi du
Sud-Sahara? Pourront-ils défendre les 15 000 kms de côtes avec leurs armes et leurs
forces de l'ordre? Le cas nord-américain démontre avec une frontière bien plus limitée
et contrôlable que c'est pratiquement impossible.
Comme le dit un rapport de la Banque d'Italie(17), publié en avril 1992
"tenter de bloquer l'immigration serait illusoire de même qu'est imaginaire de
substituer les mouvements de personnes par des transferts de marchandises ou de capitaux
en faveur des pays d'origine (des flux migratoires). L'objectif est plutôt celui de
"réguler" les processus migratoires en agissant sur les facteurs endogènes de
poussée dans les pays d'envoi".
Comment alors affronter ce flux prévisible de clandestins avec toutes ses conséquences
sur le plan social (concurrence "déloyale" sur le marché du travail ou du
logement) et bouillon de culture pour la criminalité organisée (drogue, etc..). Comment
faire face à ces processus de plus en plus difficiles à gouverner ? Il est impossible de
penser que la CEE puisse continuer sur la voie de Shengen qui assigne aux pays du Sud de
l'Europe le rôle de gardiens de la forteresse. La poussée irrésistible des immigrants
vers la Comunauté européenne, contraindra la Communauté à prendre acte du
développement inégal qui s'est manifesté et accentué entre rive Nord et rive Sud. Un
espace de coopération, de concertation pour une nouvelle politique économique et
commerciale s'imposera inexorablement.
La question de fond est la suivante: face aux processus
d'internationalisation actuellement en plein essor, non seulement des capitaux mais aussi
des forces de travail, les démocraties européennes sont-elles en état de ne tolérer
que jusqu'à un certain seuil des citoyens de pays non-européens ou bien est-ce que
les caractères de la multi-ethnicité ou de la multi-culturalité doivent être
structurellement constitutifs de cette Europe plus libre et démocratique que l'on
peut souhaiter ?
Dans le contexte du traité de Maastricht et dans la perspective d'une politique
extérieure commune, la réflexion s'engage sur la politique commune de l'immigration.
Celle-ci s'articulerait ainsi : endiguement de la pression migratoire, renforcement des
mesures d'intégration des immigrés résidant légalement, gestion des flux, en
particulier aux frontières externes de la Communauté.
En particulier pour contenir la pression migratoire, il est estimé nécessaire d'opérer
à la source. C'est reconnaître la nécessité d'intégrer la dimension migratoire dans
les futurs accords de coopération avec les pays tiers-méditerranéens.
En fait, jusqu'à maintenant, l'Europe "n'a pas eu de politique sur l'immigration",
celle qui viserait à affronter les questions du statut des étrangers dans la nouvelle
Europe, pour harmoniser les conditions économiques, sociales, politiques et culturelles
dans une Europe irréversiblement multi-ethnique et multi-culturelle.
Il faut reconnaître que d'emblée les marges de
manoeuvre sont limitées. Quel espace entre deux positions extrêmes également intenables
: fermeture totale ou ouverture totale ?
D'un côté le numerus clausus ou l"immigration zéro", outre la connotation
négative de la première expression, est inapplicable, pour trois raisons: d'abord les
caractéristiques concrètes naturelles des frontières méridionales empêchent de rendre
toute fermeture hermétique, ensuite parce que cette hypothèse ne répond pas à la
dynamique de certains secteurs du marché du travail (travail saisonnier dans
l'agriculture, extension des emplois dans les services, etc..), enfin parce que la
fermeture totale des frontières qui ne peut être que violente et arbitraire est en trop
flagrante contradiction avec la culture européenne en matière de droits de l'homme et de
coopération.
L'ouverture totale est aussi insoutenable. Une politique qui ne régule ou ne réglemente
d'aucune manière l'entrée en Europe de personnes venues d'autres pays ou continents
n'est pas proposable.
C'est entre ces deux impossibilités que doit se définir une politique possible. Peut-on
parler alors de réglementation ou de régulation comme critères-guide de l'intervention
politique? Cela paraît difficile tant il est concrètement improbable d'envisager une
telle politique avec ces gouvernements répressifs qui soit encouragent l'exode, soit
persécutent ceux qui tentent de fuir.... Comme le dit Daniel Vernet : "il n'y a pas
de solution à la pression migratoire, en tout cas de bonne solution, mais seulement de
choix entre des solutions plus ou moins mauvaises"(18).
Il faut prévoir gouverner c'est prévoir disait
Pierre Mendès France.. que dans les prochaines années la société européenne recevra
certainement des flux considérables d'immigrés et qu'elle en sortira profondément
modifiée.
Il s'agit donc d'élaborer - avec tant que faire se peut la participation de tous les
acteurs intéressés - et de proposer des solutions dans l'espace restreint entre valeurs
et principes d'un côté et pratiques effectives de l'autre, en sachant que l'ensemble des
processus liés à l'immigration supposent de plus en plus des modifications dans la
distribution à la fois des droits, des privilèges et des pouvoirs, mais aussi des biens,
des espaces, des ressources. Et tout ceci ne pourra que susciter des peurs, des
résistances, des conflits, dans un contexte où le "modèle Europe" est en
train de s'opposer aux flux migratoires au moment où les processus technologiques
(automation..) expulsent le travail vivant et où la récession restreint l'espace
d'accueil et exige des coupures parfois brutales (Italie, Espagne, Grèce) dans le
système de protection sociale. L'Europe se présente comme n'ayant plus d'emplois à
proposer et n'acceptera de s'ouvrir qu'à des partenaires riches et disposer à bloquer
leurs propres frontières.
Toutes ces contraintes affichées supposent donc de lier
visiblement une politique à court terme, pragmatique, avec des choix difficiles et
des ajustements successifs incluant une dimension humanitaire de prévoyance et de
transparence, à une politique à moyen et long terme, relevant d'une programmation et
susceptible d'élargir notablement la marge de manoeuvre initiale.
Si l'on considère que l'immigration sera le problème numéro un des décennies à venir,
il paraît souhaitable face à la non-politique actuelle de l'Europe de proposer un
certain nombre de prémisses pour affronter le défi.
La priorité que doit se donner la communauté internationale est d'assurer la paix, le
développement équitable et écologiquement "soutenable", la démocratie et le
respect des droits de l'homme partout dans le monde. Cette politique suppose un radical
rééquilibrage économique, social et écologique entre Nord et Sud (Cf la conférence de
Rio). Rééquilibrage dont ont besoin évidemment les pays du Sud, mais aussi les pays du
Nord, s'ils ne veulent pas s'installer dans la spirale de militarisation forcenée d'une
forteresse.
Dans ce cadre, la coopération au développement doit être considérée sur le long
terme, comme partie prenante active des politiques sur l'immigration.
De cette politique générale, l'Europe a les moyens, les ressources, les dimensions et la
crédibilité pour la mener à bien(19).
Il faut donc organiser une conférence annuelle entre
l'Europe des Douze et les pays d'émigration, de la Turquie à l'Afrique Noire.
Conférence qui articulerait les moyens du développement et le contrôle des flux. Mais
cette coopération interétatique doit être accompagnée d'initiatives de coopération
décentralisée (régions, villes) et aussi des ONG du Nord et du Sud dont les moyens
d'intervention devraient être largement renforcés.
Les axes de cette coopération peuvent tourner autour des points suivants : annulation de
la dette - création de postes de travail et évaluation de l'impact écologique comme
critères prioritaires dans l'évaluation des projets.
D'une manière générale, et en contraste avec ce qui a été fait jusque là, les
projets de développement doivent valoriser de manière continue les campagnes, les
villages, l'agriculture, l'artisanat, la petite industrie locale, ils doivent en outre
considérer la formation comme élément stratégique.
Mais en dernière analyse, si l'on considère que le développement économique n'est
efficace que s'il est accompagné d'un développement politique, c'est à dire
d'une démocratisation progressive, il est clair que l'absence de liberté politique est
un facteur important des flux migratoires. En effet, dans les pays du Sud, le
développement de la démocratie, c'est à dire le respect des droits de l'homme et
l'institutionnalisation (à travers l'existence de syndicats libres) du conflit social
permet de peser sur les orientations économiques en tenant compte des intérêts de
toutes les couches sociales. En conséquence, les flux de population ne se ralentiront
que lorsque les populations du Sud auront la possibilité légale et démocratique de
déterminer leur propre avenir chez elles, c'est à dire sans passer par cette
"fuite" que constitue l'émigration.
Comme le dit bien Sami Naïr "Ou bien l'Europe
pratique la politique de l'autruche, soutient des régimes violents, souvent despotiques
et alors la fuite vers le Nord se poursuivra sans répit (avec la complicité de ces
mêmes régimes d'ailleurs), ou bien l'Europe fait de la démocratisation de ces pays un
axe stratégique de sa politique de relations économiques et alors elle permet par
là, de stabiliser des populations en situation de détresse sociale puisqu'elle les aide
à choisir et à lutter chez elles, dans leur pays respectif, pour un présent et un
avenir meilleurs"(20).
L'intégration entre Occident et Méditerranée offre ainsi une grande occasion pour
penser une nouvelle démocratie ici et là-bas et, pourquoi pas, une nouvelle
modernité
Des millions de réfugiés chassés par la misère, les
guerres, les persécutions se pressent désormais aux portes de l'Europe. Les équilibres
précaires des sociétés riches ne sont pas en état de supporter l'impact direct, sans
médiation, de cette partie de l'humanité exclue des processus de production et de
consommation et qui tente de s'y réinsérer en se déplaçant là où ces processus
fonctionnent. Alors, l'Europe a peur. Cette peur fondée sur un sentiment d'insécurité
s'exorcise par la multiplication des actes d'intolérance, de racisme, de xénophobie,
d'anti-sémitisme... Un malaise général se diffuse et tend à pousser la société au
repli localiste égoïste. La coopération internationale, en pleine crise elle aussi, se
repense en fonction de critères de sécurité. Il faut des instruments pour transférer
les risques liés à la pauvreté en les maintenant sous contrôle et si nécessaire en
organisant des méthodes d'auto-défense active, y compris avec l'usage des forces armées
comme pour l'Albanie. Ainsi, la forteresse Europe tend à être une pièce centrale d'un
vaste système de sécurité planétaire.
Mais, ceci est une réponse dépassée, fondamentalement archaïque, face au défi
que l'interdépendance avec les migrations de masse pose de manière toujours plus
insistante à la capacité et à la culture des sociétés et des gouvernements des pays
économiques les plus avancés. En arrière fond se profile l'abyssal fossé de richesse
et d'espérance qui se creuse encore entre les riches et les damnés de cette terre, entre
Nord et Sud.
Comment dépasser ces déséquilibres dramatiques sur
lesquels le Nord cherche trop souvent à masquer ses responsabilités? Seule une politique
de coopération favorisant le développement autonome des pays du Sud, économiquement et
socialement y compris en matière de démocratie et de droits de l'homme (et de la
femme...) peut renverser la tendance actuelle. L'Europe doit en même temps se transformer
en laboratoire d'idées et de pratiques d'une société multiculturelle et multi-ethnique,
en dernière analyse métissée. "Le métissage créée la paix" a
affirmé le philosophe français Michel Serre.
Telle est l'unique "politique de sécurité" crédible pour l'Europe si elle ne
peut pas voir sa "forteresse" rapidement et douloureusement minée par la
conjugaison d'un déclin démographique interne et la pression migratoire externe, tous
deux inéluctables.
En 1492, en Espagne, porte du Maghreb, il fut décidé qu'il n'y aurait plus d'espace pour
la diversité et donc pour les juifs et les musulmans. Qu'en sera-t-il demain?
Bernard Ravenel est professeur à Paris et lauteur de Méditerranée : Le Nord contre le Sud ? Ed. LHarmattan, 1990.
Notes: