Parler d'identité au Liban revient à parler de communauté. Car les Libanais, dans leur ensemble, n'ont pas encore arrêté leur identité propre commune, et ce, depuis l'édification du Grand-Liban, proclamé le 1er septembre 1920 par le Haut-Commissaire français au Levant, le général Henri Gouraud. La guerre libanaise qui a éclaté en 1975 devait être en quelque sorte l'expression violente, absolue, irrationnelle et logique à la fois, de cette recherche identitaire.
Au Liban, l'individu se définit par rapport à sa communauté car,
comme l'écrivait le constitutionnaliste libanais Edmond Rabbath, "le peuple libanais
est organiquement formé au premier degré, non d'individus revêtus de la qualité de
citoyens, mais de communautés. De telle sorte que le Libanais ne saurait exister en tant
que citoyen indépendant, mais uniquement comme membre de la communauté à laquelle il
appartient du fait de sa naissance ou, très exceptionnellement, par son libre
choix". Quant aux communautés elles-mêmes qui constituent l'infrastructure humaine
et sociologique de l'Etat libanais, elles n'ont pas encore trouvé une plate-forme
nationale qui les relie. Parce qu'il existe, dans chaque communauté, une sorte de
vocation ancestrale à la formation d'une nation spécifique. Aussi, la longue guerre du
Liban a-t-elle été la phase du repli identitaire appelons-le, dans le cas du
Liban, repli communautaire lequel devait culminer avec l'apparition sur le terrain,
de mini-Etats confessionnels de facto, dont les bras armés furent les milices.
En-deçà des conflits politiques qui ont alimenté la guerre, la grande fêlure libanaise
correspondait à l'existence de deux projets culturels différents qui s'affrontaient: le
musulman tourné vers l'héritage coranique et l'arabisme, et le chrétien sensible aux
chants d'un ailleurs culturel, focalisé sur l'Occident.
La guerre finie, les barricades levées, les points de passage rouverts, la soudure
géographique entre les différentes régions libanaises a lieu. Depuis le départ du
général Aoun, c'est physiquement, la fin de l'ère des replis identitaires. L'abolition
des lignes de démarcation entre les différentes régions du pays s'est accompagnée d'un
phénomène d'extraversion; un tourisme inter-libanais devait prendre son essor, surtout
parmi les jeunes générations de la guerre ayant vécu cloîtrées dans leur ghetto
communautaire et régional. Les Libanais des différentes régions et de confessions
diverses ont appris à faire connaissance. On se souvient encore des premières réactions
d'étonnement, de rejet ou de panique des habitants du quartier résidentiel d'Achrafieh
bastion chrétien de Beyrouth à la vue des femmes voilées musulmanes
venues du Beyrouth "musulman" de l'ouest et qui s'aventuraient timidement, elles
aussi impressionnées, dans ce qui était pour elles le microcosme de l'Occident chrétien
et vers lequel convergeait au temps du cantonnement, tous les fantasmes, d'attirance et de
ressentiment, mélangés.
De fait, en l'espace de quelques mois, l'ouverture géographique des
régions libanaises entre elles et la révélation du visage de l'autre, dont on découvre
qu'il partage les mêmes souffrances, les mêmes angoisses, les mêmes aspirations et la
même soif de rencontre, d'unité et de paix, tout cela a révélé peut-être
aussi catalysé un sentiment d'identité territoriale et même d'appartenance
nationale commune, chez tous les Libanais.
Sur le plan socio-démographique, on assiste actuellement à une mise en train d'un retour
des déplacés chrétiens dans la montagne druze du Chouf d'où ils avaient été chassés
par la guerre en 1983. Ce retour se fait sous la houlette attentive du chef druze Walid
Joumblatt qui a exigé et obtenu la création d'un Ministère des Déplacés dont il
détient le portefeuille. Initiative dans laquelle il est secondé par les principaux
députés et notables chrétiens maronites de la montagne du Chouf. Ces derniers n'avaient
accepté, l'été dernier, de se porter candidats aux élections qu'à la demande de
Joumblatt lui-même et dans le but déclaré de rapatrier les déplacés et réfugiés
chrétiens dans leurs foyers. Une gigantesque entreprise de reconstruction des villages
détruits est actuellement entamée. Elle se fait certes lentement, mais, semble-t-il
jusque-là, sûrement.
Mais en même temps que se sont amorcés la découverte inter-communautaire et l'échange
inter-régional, le sentiment de l'appartenance confessionnelle connaît une recrudescence
profonde, en dépit des déclarations publiques et des apparences. C'est que, d'une part
l'accord de Taëf(1) qui a opéré une refonte institutionnelle en
réduisant substantiellement les prérogatives du Président de la république (qui est
traditionnellement chrétien maronite) au profit du Conseil des ministres, présidé par
un musulman sunnite, et d'autre part, l'éviction militaire du général Aoun par les
Syriens, ont clôturé la guerre libanaise en nourrissant chez les chrétiens, et en
particulier les maronites, le sentiment amer et inquiétant d'en être les vaincus.
Sentiment renforcé par la compétition sourde et implacable que se livrent aujourd'hui
les deux communautés musulmanes du pays, sunnite et chiite (à travers le chef du
gouvernement Rafic Hariri, sunnite, et le président de l'Assemblée nationale Nabih
Berri, chiite) dans l'exercice du pouvoir légué par le Président de la république,
maronite.
Cette joute politico-constitutionnelle pernicieuse au sommet de l'Etat se double d'une
redoutable course au profit et à l'investissement foncier entre les régions à dominante
sunnite ou chiite, ce qui a pour effet l'exacerbation du sentiment confessionnel, au sens
le plus étroit du terme, c'est-à-dire quasiment tribal. Chaque nomination de directeur
ou même de simple fonctionnaire à un poste de l'administration centrale entraîne une
polémique sans fin et génère des tensions inter-communautaires.
Abolir le confessionnalisme politique?
Et pourtant, à l'heure où se développe, dans les faits, une
confessionnalisation outrancière, le débat politique libanais est animé par un
leitmotiv explosif: l'abolition du confessionnalisme politique, stipulé dans l'accord de
Taëf et la Constitution, ce qui aurait pour effet de bouleverser toute la configuration
socio-politique du pays.
Brandie essentiellement par les cercles islamiques, elle signifie, que les postes au sein
des institutions de l'Etat et dans les administrations publiques ne seront plus répartis
proportionnellement au volume des communautés, mais sur la base du critère de la
compétence. Les élections législatives seraient, elles aussi, soumises à cette
uniformisation simplificatrice.
A première vue, cette aspiration apparaît parfaitement légitime et semble conforter
l'acheminement vers la laïcité. En fait, elle exclut la laïcité. En effet, aux yeux
des communautés musulmanes, l'individu resterait soumis aux lois du statut personnel
musulman (le mariage civil n'existe pas) et resterait donc socialement et mentalement
"confessionnalisé" tandis que les fonctions officielles ne seraient plus
réparties entre les communautés. En clair, l'infrastructure socio-démographique de
l'Etat serait communautaire mais pas la superstructure, la base mais pas le sommet.
Les chrétiens voient dans cette proposition une tentative à peine voilée de main-mise
sur l'ensemble des rouages de l'Etat, d'autant plus que certains chefs religieux
musulmans, surtout chez les chiites, ont avancé le concept controversé de
"démocratie du nombre", ce qui veut dire un renversement de la minorité
chrétienne au profit de la majorité musulmane, dont la communauté chiite constitue le
"gros des troupes". Ce qui revient aussi à bouleverser la raison d'être du
Liban qui est d'être une "démocratie consociative" pour reprendre les termes
du constitutionnaliste Antoine Messara.
Face à cette situation, les chrétiens de tous bords y compris des
figures de proue d'anciens partis laïcs pro-syriens ou nationalistes arabes, serrent les
rangs avec, derrière eux, la communauté druze minoritaire et historiquement
co-fondatrice de la patrie libanaise avec les maronites. La tentation du "repli
communautaire" pointe à nouveau, confortée par l'équation suivante: les chiites
qui ont le nombre pour eux , et les sunnites qui ont la puissance
financière (la fortune de Rafic Hariri, à la fois chef du gouvernement et promoteur des
plus grands projets de reconstruction du Liban est estimée à près de 9 milliards de
dollars) se disputent la précellence de leurs prérogatives constitutionnelles
respectives, tandis que les chrétiens maronites ont vu de leur côté, leur nombre, leur
poids économique et financier et leur importance politique décroître avec une rapidité
effarante, pendant que leur grand parti historique les "Kataëb" vole en éclat
sous le coup des luttes intestines.
A ce repli politico-communautaire des chrétiens correspond également un repli culturel
et spécifiquement "identitaire" surtout chez les jeunes. Ainsi, dans les
Universités, particulièrement à l'Université Saint Joseph, bastion traditionnel des
élites politiques et culturelles chrétiennes du pays, et à l'Université des moines
maronites de Kaslik, un désintérêt profond pour le politique et une indifférence à
l'égard des questions cruciales pour l'avenir du pays caractérisent l'état d'esprit des
étudiants et des universitaires chrétiens. Cette attitude démissionnaire est souvent
justifiée par le fait que le Liban est un pays occupé et qu'en présence de troupes
étrangères sur le sol national, tout débat "existentiel" est inutile. Aussi,
l'Université au Liban est-elle devenue un lieu de refuge, un cocon social, mental et
culturel où les jeunes Libanais noient leur quête d'identité.
Curieusement, au Liban les bornes du désespoir ont souvent servi de tremplin pour un
nouveau départ.
Vers un dialogue islamo-chrétien?
Au moment où la polémique autour de l'abolition du confessionnalisme politique battait son plein, au Parlement, dans les cercles ministériels et les médias, le patriarche maronite Nasrallah Sfeir devait secouer le petit monde politique libanais en s'écriant au cours de l'une de ses homélies du dimanche retransmises à la télévsion: "Entre la liberté et la convivialité, les chrétiens n'hésiteront pas: ils choisiront la liberté". Ce qui signifie que les chrétiens n'hésiteraient pas à se dissocier de l'Etat et à se battre si leurs spécificités venaient à être gommées et si le système politique devait s'orienter vers leur fusionnement au sein du corps monolithique de l'Islam. Cette déclaration a provoqué aussitôt un branle-bas dans les milieux islamistes. L'expérience tragique de la guerre civile a amplement démontré qu'aucun des deux camps ne peut facilement imposer son opinion à l'autre et que les problèmes ne peuvent être résolus que par les échanges rationnels. Le Hezbollah (Parti de Dieu), mouvement intégriste chiite pro-iranien, devenu depuis les élections législatives de l'été 1992 un des blocs parlementaires les plus compacts et les plus combatifs, prend aussitôt l'initiative de tendre la main. Dans un geste symbolique sans précédent, une délégation du parti, conduite par un cheikh islamiste, devait se rendre, à la veille de Noël, au siège patriarcal maronite de Bkerké dans le Kesserouan, en plein fief maronite, dans l'intention annoncée d'induire un dialogue islamo-chrétien au Liban. Le geste devait s'accompagner d'une véritable offensive de charme en direction des chrétiens. Ainsi, des débats ont été organisés avec des journalistes, des hommes de religion, des politiciens, ainsi qu'une rencontre inédite entre la presse et un groupe de femmes du Hezbollah, et des envois de cartes de vux pour Noël et le jour de l'an
Même si les analystes qualifient cette ouverture de
"tactique", il reste que le dialogue islamo-chrétien dont le Hezbollah se fait
le héraut au Liban et au lancement duquel a largement contribué le Nonce
apostolique au Liban, Monseigneur Pablo Puente, grâce à ses relations personnelles
cordiales, voire amicale avec le guide spirituel du Hezbollah, Mohammad Hussein Fadlallah
ce dialogue-là est intéressant à plus d'un égard, et, au-delà du Liban,
concerne l'ensemble du bassin méditerranéen, affecté au nord (Balkans) par la
résurgence violente de l'ethnisme religieux et des poussées xénophobes (après la
"balkanisation" du Liban, c'est maintenant la "libanisation" des
Balkans) et au sud, par l'expansion dangereuse et destabilisante de la vague intégriste.
Parce que le Liban est un pays où s'inscrit dans son pacte fondateur "l'impérieuse
nécessité de la survie des communautés et de la liberté de religion et de
pensée" qu'il est, selon l'expression consacrée, le seul "pays arabe à visage
chrétien" et que le christianisme représente un phare de convergence entre les
cultures d'Orient et d'Occident, du fait donc du poids traditionnel de la présence
chrétienne et de l'influence occidentale, l'intégrisme islamique y adopte
jusque-là une allure tempérée, non agressive (contrairement à ce qui se passe
en Egypte avec les Coptes), qui semble soucieuse de préserver le profil chrétien de la
personnalité libanaise. Il tient surtout à se présenter comme un mouvement idéologique
autant que religieux, une alternative à toutes les idéologies qui ont traversé le monde
arabe et qui ont échoué (nationalisme arabe, nassérisme, baathisme, marxisme
)
Au cours d'une réunion organisée par un cercle d'intellectuels chrétiens, un
responsable islamiste, Sid Mohammad Hassan el-Amine, devait affirmer notamment: "Nous
voyons dans le dialogue islamo-chrétien une nécessité culturelle et humaine de premier
plan, et ce, indépendamment de la nécessité particulière d'un tel dialogue dans le cas
du Liban, où la coexistence entre musulmans et chrétiens dans une même patrie
s'impose". Et d'ajouter: "Nous avons un rôle, nous Libanais, dans la mise en
uvre de cette idée de dialogue, sur le plan mondial, entre Islam et
chrétienté".
Il semble bien que les initiateurs du rapprochement islamo-chrétien d'après-guerre au
Liban soient les hommes de religion, cheikhs et évêques. Ce n'est pas un hasard si c'est
l'évêque grec-orthodoxe de Beyrouth, Monseigneur Elias Audeh, qui a écrit la préface
de la biographie récemment parue de Cheikh Fadlallah, non plus que ce dernier ait choisi
de prôner régulièrement le dialogue et la coexistence islamo-chrétienne dans ses
prêches du vendredi à la mosquée.
Et si l'archevêque maronite de Beyrouth, Monseigneur Khalil Ali-Nader
est, dans toutes les manifestations islamiques, le représentant de l'Eglise maronite et
la courroie de transmission entre leaders musulmans de l'ouest et chrétiens de l'est.
En 1979, un des grands penseurs de l'Eglise maronite, le père Michel Hayek qui
actuellement vit et enseigne en France écrivait à propos de "l'autre Liban,
le symbole" et "le projet de culture" si cher à un penseur personnaliste
libanais, Pharès Zoghbi: "J'y voyais (
) le projet de la réconciliation de
toutes les antinomies en Orient et dans le monde. Aux défis des idéologies, aux
exclusivismes des cultures, aux apartheids des ethnies, il substituerait pour la première
fois une vision de synthèse humaine. Avec le grec de l'Evangile, l'hébreu de la Bible,
l'arabe du Coran, l'araméen de l'Eglise primitive, avec les dix-sept confessions
différentes qui constituent autant de manières de se tenir dans l'histoire, avec le
mélange des races qui condensent tout l'héritage de l'Orient, ce Liban se proposerait
d'être la somme positive de la contradiction".
Jean-Paul II n'a-t-il pas parlé lui-même d'un "Liban-message"? Et n'a-t-il pas
convié à la tenue d'un synode spécialement consacré au Liban? Des commissions
épiscopales et laïques s'activent aujourd'hui à la préparation de ce synode qui
concernera également les musulmans, ceux-là étant déjà partie-prenante à la
réflexion.
Si chrétiens et musulmans libanais de l'après-guerre réussissaient à surmonter leurs
méfiances réciproques, à ne pas succomber à la tentation du repli qui saisit
aujourd'hui tous les pays pluri-ethniques et pluri-religieux, à ouvrir un dialogue
authentique et sincère, plural et pluridimensionnel, et à concrétiser une inter-action
positive entre islamisme et christianisme, alors sa réussite rejaillirait sur l'avenir
des rapports de l'Islam avec l'Occident, en particulier dans les pays du pourtour
méditerranéen, mais aussi sur celui des pourparlers arabo-israéliens en cours, sur les
négociations israélo-vaticanes, ainsi que sur la "question des Balkans" qui
culmine en Bosnie de manière dramatique.
Note :
1. Approuvé en septembre 1989 par les députés libanais, en Arabie saoudite.